Courses de Noël (Histoires de Roms 41)

C'est comme ça depuis Charlie. J'ai des accès de peur, d'angoisse, pas toujours raisonnables. Mais aujourd'hui, au milieu de cette foule faisant ses courses pour le réveillon - foule qui, dans mon esprit fatigué, ressemble davantage à une grosse cible géante et inconsciente -, je suis avec elle, avec Cendrillon, et grâce à elle, tout sera différent.

Le Carouf' est plein à craquer, bondé de gens qui font leurs courses pour le réveillon, malgré tout.

Ils sont plus courageux que moi, qui ai dû y penser à deux fois avant d'affronter mon angoisse et de me plonger dans une foule qui fait des courses pour une soirée festive dont le sens m'échappe parfois, en cette période où tout semble si noir, si hostile dans ce pays. (J'allais écrire "notre pays" mais au vu des débats actuels, moi qui ne suis qu'une immigrante pas même binationale - mais mère d'un binational né en France -, je n'ose pas appeler ainsi la France, où je vis pourtant depuis plus de dix ans, et où j'ai tant envie de me sentir chez moi... J'en suis à deux doigts, mais deux doigts, ces derniers temps, peuvent paraître une distance infranchissable...)

Bref, c'est comme ça depuis Charlie. J'ai des accès de peur, d'angoisse, pas toujours raisonnables.

Mais aujourd'hui, au milieu de cette foule faisant ses courses pour le réveillon - foule qui, dans mon esprit fatigué, ressemble davantage à une grosse cible géante et inconsciente -, je suis avec elle, avec Cendrillon, et grâce à elle, tout sera différent.

Je lui ai demandé de me rejoindre place de la mairie ce matin, lui donnant de vagues explications, du genre j'ai des cigarettes pour toi et un truc pour les enfants, histoire de lui faire la surprise: "Je sais que c'est important pour toi et les enfants, alors je t'emmène chez Carouf', et tu mets dans ton caddie tout ce qu'il faut pour préparer ton repas de réveillon traditionnel, plus un gâteau pour les enfants, au chocolat avec plein de froufrous comme ils les aiment, et des papillotes pour décorer ton petit sapin, pour égayer ta cabane, ton coin du bidonville, même si on ne sait même pas où toi et les enfants serez à la fin de cette terrible année 2015, si vous serez relogés quelque part, ou à la rue, ou renvoyés dans votre pays. Aujourd'hui c'est le réveillon, j'ai envie de te rendre heureuse. C'est tout. C'est la seule chose qui saura me réconcilier avec cette fin d'année horrible, qui saura neutraliser mon envie de fuir ce pays à toutes jambes. Toi, moi, un peu de chaleur, de fraternité. D'amour."

Je ne lui ai pas dit ça exactement comme ça, bien sûr. Je lui ai juste dit: "prends ton caddie, on va faire les courses pour ce soir, tu prendra tout ce qu'il te faut, c'est Noël, il n'est pas question qu'il en soit autrement. Allez, on y va."

Nous sommes arrivés au Carouf', elle et moi main dans la main, le caddie d'un côté, son fils de trois ans gambadant joyeusement de l'autre. Le vigile a demandé à vérifier le contenu de nos sacs, circonstances obligent. Il l'a fait avec une sorte de bienveillance, voire de douceur, presque. Il nous a souri. Il nous a souhaité de bonnes Fêtes, avec cet air que beaucoup d'entre nous ont en ce moment, comme si en disant ces mots nous mesurions et admettions que vu la tronche de 2015, ils sont soudain réinvestis d'un sens nouveau.

Nous entrons dans le supermarché, immense et bondé. Je crois que chacun vaque calmement à ses courses. Je crois qu'il y a même dans l'ambiance générale un calme et une douceur qu'il n'y a jamais dans ce type de lieu et de circonstances, un 24 décembre. Comme si une assemblée de blessés tentait tant bien que mal de se reprendre en main et d'envisager avec le sourire la soirée festive qui vient, même si l'envie n'y est pas tout à fait. Mais peut-être que je rêve, que j'appose sur une foule que je ne connais pas (mais dont je sais, parce que je connais mon quartier, qu'elle a la beauté de la mixité qui sait vivre harmonieusement et sans trop se casser la tête), peut-être que je prends mes désirs pour des réalités et les mouvements de mon cœur pour ceux des autres. Je ne sais pas.

Je ne sais pas parce qu'avec Cendrillon, son caddie tout déglingué, son fils de trois ans qui tient maintenant dans ses bras un paquet de papillotes presque plus grand que lui, nous sommes dans une bulle, oui, une bulle qui rend tout flou autour. Nous choisissons ce qu'elle appelle le "chou mouillé", les patates, les carottes, le bouillon, le porc haché, les œufs, avec un soin amoureux, elle m'expliquant ce qu'elle compte en faire, à quoi ressemblera le résultat final ce soir, l'odeur sublime que ça aura. De temps en temps, elle s'arrête de marcher pour me prendre dans ses bras. Voir son bonheur redéfinit ma place dans le monde, en cette période où je ne sais plus où j'habite et où j'ai peur qu'on ne me laisse jamais être autre chose qu'une étrangère, quoi que je fasse.

J'ai envie de le lui dire mais je ne sais pas comment.

Nous passons à la caisse et nous sortons de chez Carouf', son caddie plein à craquer. Je l'accompagne jusque vers l'arrêt de bus et nous nous serrons l'une contre l'autre. "Je ne souhaite un bon Noël, ma Cendrillon." "Bon Noël pour toi, ton mari, ta famille. Gros bisous pour lui et tout le monde. Et toi."

Je m'éloigne, bouleversée et comme perdue. Perdue de me dire qu'en ces jours où je suis si déboussolée, ce qui a su recoller les morceaux, c'est que l'expat favorisée mais qui a peur (du rejet, des déchéances, des haines) fasse des courses de Noël avec une femme qui vit dans une cabane de bidonville et qui a peur (du rejet, des déchéances, des haines), et qu'ensemble, elles se souviennent d'être heureuses. Chez elles parce qu'ensemble, un 24 décembre au milieu d'un Carouf' bondé.

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