Rituels (Histoires de Roms - 5)

On dirait qu'un schéma commence à se dessiner lors de mes "tête-à-tête médicaux" avec Clara. Comme c'est souvent le cas dans les amitiés qui commencent, je suppose. Ces débuts d'amitiés intenses dont on ne sait pas encore où ils mèneront, fasciné qu'on est par le fait de découvrir qu'apprendre à s'aimer, c'est aussi apprendre à voir et à entendre l'altérité de l'autre.

Aujourd'hui nous avions rendez-vous devant le merveilleux service d'odontologie de l'Université de Lyon 2 (ce n'est pas ironique, ces gens sont, vraiment, merveilleux) pour une chirurgie dentaire, et pour le troisième de ce qui sera sans doute une litanie de rendez-vous, étalés sur les prochaines semaines, voire les prochains mois.

Il y a eu les fois où, comme nous communiquions d'abord par téléphone, et puisque deux personnes qui ne parlent pas tout à fait la même langue se comprennent toujours moins bien quand elles ne sont pas face à face, nous avons galéré pour nous retrouver, chacune comprenant un lieu de rendez-vous différent: le métro, l'université elle-même, telle place. Mais c'est bon maintenant. Pour nous donner rendez-vous, même au téléphone, nous savons parfaitement nous faire comprendre l'une de l'autre.

J'arrive donc en général devant l'Université et je la vois descendre du tram, ou alors c'est elle qui m'attend assise à l'arrêt du tram et moi qui marche vers elle. Au début, avant de me voir, il y a son petit air grognon, préoccupé. Puis, lorsqu'elle me voit, d'habitude, s'ajoutent les yeux qui tremblent et sa phrase pendant que nous nous faisons la bise, et qu'elle retient ses larmes: "Oh, Mélikah, beaucoup de problèmes, trop, trop de problèmes." Et alors que nous marchons vers le rendez-vous, le rituel se poursuit: j'essaie de lui remonter le moral en lui disant que nous allons en régler un dès maintenant, de problème, que c'est déjà ça, j'essaie de m'informer des autres soucis, j'essaie de lui dire lesquels je peux prétendre régler aujourd'hui, à court, à moyen ou à long terme, parmi cette liste qui me donne toujours envie de m'asseoir à même le pavé pour pleurer (réaction que je me garde bien de laisser paraître), tant elle semble toujours s'allonger, jamais se réduire. J'essaie de garder mon sang froid et de ne pas lui montrer le gouffre que je vois s'ouvrir devant moi chaque fois que je prends de nouveau conscience du fait que je me tiens avec ma petite cuiller devant l'océan, que je suis assez folle pour penser que je vais réussir à en entamer la désespérante étendue, ne serait-ce que modestement, microscopiquement. 

J'essaie de ne pas montrer à Clara le sentiment de panique qui m'étreint en me rendant compte que même en consacrant plusieurs heures par semaine à nos rendez-vous médicaux, même en continuant à leur rendre visite au squat, à elle et Fabian, aussi régulièrement que possible, même en étant toujours joignable ou presque, toujours sur le qui vive, je n'arrive pas à la cheville de ce monstre polymorphe: ses soucis de santé, sa misère, la cruauté de sa vie ici, au soi-disant pays des droits de  l'Homme. Et que comme s'il n'était pas suffisant de me rendre compte de ma propre insuffisance devant la quantité de ses épreuves, à elle, elle que j'ai juré d'aider à se soigner jusqu'au bout, cette première insuffisance me renvoie à l'autre: celle que j'éprouve, encore plus vertigineuse, devant ses collègues dans le malheur, les autres habitants du squat, ces deux-cent personnes, dont cent enfants (certains scolarisés depuis plusieurs années) qui risquent d'être jetés à la rue dans 48 heures... Philippe et Anaïs essaient d'organiser des séances de lecture avec eux, pour les sortir, au moins par le coeur et la tête, ne serait-ce qu'une heure, de la misère...Misère qui n'empêche pas pour autant leurs parents d'entretenir avec tant de soin ces petits espaces de vie irréprochables où ils aiment nous recevoir, qu'ils aiment nous montrer comme pour dire: "Regardez, nous sommes Roms mais nous ne sommes pas ce que l'on dit de nous. Même dans la misère la plus noire, notre intérieur est impeccablement tenu, et nous y tenons."

Mais je bifurque. Symptôme classique de la warrior don quichottesque à la petite cuiller.

Clara et moi nous retrouvons donc pour un de nos rendez-vous médicaux et au début elle grogne, elle a l'humeur noire, elle s'en confie à moi et cela lui donne envie de pleurer. Ou alors la tristesse prend le pas sur une mauvaise humeur qu'elle craint être de mauvais goût? Je ne sais pas mais plus nous nous connaissons, moins elle cache son exaspération. C'est bien ainsi. Aujourd'hui, 30 avril, elle me montre combien ces deux sentiments vont de pair. Elle me dresse la liste, impressionnante, de ce qui ne va pas, je lui dis franchement sur quoi je suis en mesure de l'aider. Et à mon tour je n'essaie plus de lui cacher mes propres limites, les limites de mes propres moyens, qui ne sont évidemment pas à la hauteur, mais qui n'en sont pas moins à sa disposition. On s'entend sur tout ça. Et alors on passe comme à une deuxième phrase de notre petit rituel: je tente de la faire rire, d'aller chercher la part ricaneuse en elle, la part espiègle.

En général, une fois que le médecin vient la chercher, je n'ai pas encore tout à fait réussi à la dérider. Elle essaie de sourire, mais ce n'est pas encore ça. Vient la suite: elle est prise en charge et moi, je dois retenir mes larmes, je dois éviter que le merveilleux personnel du service d'odontologie de l'Université de Lyon 2 me prenne pour une sorte de drama queen. Je n'y arrive jamais tout à fait. Je dois toujours aller me cacher un peu aux toilettes. J'étouffe. Je mesure combien ma petite cuiller de don quichotte-zozotte est ridicule. 

Lorsque je vois Carla réapparaître, flanquée d'un étudiant en odontologie attentionné, dévoué, rassurant, que je la vois sourire au moment où il nous explique la suite des opérations, je me dis voilà, c'est elle maintenant qui va m'aider à tenir. 

Aujourd'hui, il nous explique qu'à cause des suites de la chirurgie et des antibiotiques qu'elle prend il faut qu'elle s'abstienne de boire de l'alcool, ce qui la fait bien rire car elle ne boit pas. "Moi, jamais l'alcool. Mais Fabian! Oh! Hoy! Peut-être donne-lui aussi des antibiotiques? Hihihi!" (Elle rigole, bien sûr... Fabian ne boit pas plus qu'un autre.)

Je n'en reviens pas. Je serre sa main dans la mienne. Et puis, on nous explique qu'elle doit absolument s'abstenir de fumer pendant au moins 48 heures. Là, elle explose, mi-clown mi-sérieuse, disant que ce n'est tout de même pas possible, qu'il y a des limites, que c'est hors de question! J'insiste avec le médecin, qui lui explique que le problème, si elle triche, c'est que cela causera une douleur bien pire que ce qu'elle connaît maintenant.

Quand nous sortons et qu'avec un air de défi elle m'annonce qu'elle va s'allumer une clope, là, maintenant, et qu'elle en a vu d'autres, que c'est bon, il me faut tout pour l'en empêcher. Elle me dit "D'accord, je le ferai après, à la maison, quand tu n'es pas là." Et elle rit. Elle me regarde et dans ce regard je reconnais mon propre caractère rebelle, mon propre entêtement. Je me dis qu'avec ce besoin de parfois opposer l'humour au malheur, nous sommes faites pour nous entendre. 

Au moment d'aller à la pharmacie chercher ses médicaments (chez ce merveilleux pharmacien de la Guillotière qui s'occupe d'elle comme d'une reine depuis plusieurs semaines, juste à côté du bar "De l'autre côté du pont"), elle me dit qu'elle a mal à la jambe, qu'elle va s'asseoir et m'attendre. Que le pharmacien nous connaît bien maintenant, qu'il me remettra les médicaments, que ça ira.

Ce n'est qu'une fois en train de discuter avec lui (qui me demande des nouvelles d'elle et qui me donne quelques conseils pour la suite), que je me rends compte qu'elle m'a sans doute envoyée ici pour pouvoir fumer une clope tranquille. 

Je ne pense même pas un instant à la gronder ou à lui en vouloir. Le sentiment qui domine est surtout l'inquiétude. C'est vrai qu'en sortant de la pharmacie, je me précipite un peu vers la place où je sais qu'elle m'attend.

Je l'aperçois. Elle se tient la joue (normal, après l'extraction de dent). Elle marche en rond. Elle est toujours debout. C'est déjà ça.

Je sais une chose: je n'ai aucune leçon à lui donner, et elle ne voudrait certainement pas m'entendre si ce genre de lubie me prenait. Aussi, lorsque je la retrouve avec mon petit sachet de Doliprane et que je vois sa tête, je ne lui demande pas si elle a fumé, ni pourquoi elle semble avoir si mal. Je le comprends tout de suite. Et elle comprend que je comprends. Elle souffre le martyre. Elle n'a probablement pas même pu prendre davantage qu'une bouffée, ça n'a même pas dû la satisfaire. Mais elle se tient droite et elle affronte la douleur l'air de dire, "Si tu crois que ça suffit pour m'abattre". Elle me fait penser à moi.

Je l'accompagne à l'arrêt de bus, je la serre dans mes bras comme d'habitude, je lui dis qu'on s'appelle demain, elle m'embrasse en retour, elle ne fait pas semblant de ne pas avoir retrouvé avec la douleur son humeur noire. Lorsque je lui dis de bien dire à Fabian que pendant deux jours c'est lui qui fait le ménage, la vaisselle, la cuisine, et que si j'entends dire qu'il n'obéit pas au doigt et à l'oeil à sa femme je vais venir personnellement lui chauffer les oreilles, elle y va d'un rire grognon . Elle me traite en amie. Elle ne joue pas la comédie.  Les salamalecs de dame patronnesse et de mendiante style comtesse de Ségur, ça n'est pas notre truc. 

Je la quitte et je rentre chez moi, le coeur gros, une main crispée sur mon ventre et l'autre serrant ma petite cuiller. "L'océan n'a qu'à bien se tenir", me dis-je entre deux soupirs de découragement et en essuyant mes larmes, "Je vais lui refaire le portrait, moi, une goutte à la fois!"

 

* ce billet est également en ligne sur mon blog personnel: melikahabdelmoumen.blogspot.fr

 

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