Civicio, «Liveur» arrété, une volonté de tronquer l'information

Le 27 avril 2019, un «liveur» (qui fait des Live sur Facebook) se fait arrêter alors qu'il s’apprête à rejoindre la «marche sur les médias» pour l'acte 24. Les raisons de cette arrestation sont floues et montrent une dérive autoritaire du pouvoir.

Une vidéo d'un "liveur"1 arrêté; au début nous n'y croyons pas. Puis nous commençons à comprendre. Yasin Blotas (de son nom sur Facebook) gère la media Civicio, c'est un "liveur" de 24 ans. Sur sa page facebook on décompte plus de seize mille abonnés et de nombreuses vidéos. La plupart de ses posts sont des lives en rapport avec les gilets jaunes. Nous pouvons aussi voir des interviews sur d'autres thèmes, comme celui de la réforme Blanquer ou de la privatisation d'ADP.

illustration d'aprés le live facebook de Civicio © CC Mélio Lannuzel illustration d'aprés le live facebook de Civicio © CC Mélio Lannuzel

Ce samedi, en dessous de son live stoppé par son arrestation, les commentaires affluent. De nombreuses personnes s’inquiètent et demandent des nouvelles du jeune homme. La scène que nous venons de voir nous semble improbable. Alors que Yasin est en train de filmer son arrivée à "la marche sur les médias", des policiers l'interpellent. Avec une politesse irréprochable, le "liveur" répond à leurs questions. Il semble que son interpellation soit liée au port d'un casque2. Selon le fonctionnaire, ce motif est d'autant plus valable car il n'a pas de carte de presse et n'est donc, pour lui, pas journaliste. S'ensuit une inspection de son matériel qui se termine par son arrestation.

Après une très longue attente, presque une journée, nous avons enfin des nouvelles de Yasin. Son avocat, David Libeskind, qui a par ailleurs défendu Jérôme Rodriguez, poste un message sur Facebook à 8h29 : « Tout va bien pour Yassine de Civicio que j'ai pu voir au commissariat . On espère qu'il sorte en fin de matinée. Continuez tous a faire des lives et à informer…. ». Rassurés, nous sommes maintenant impatients d'avoir plus de précisions sur son interpellation. À 16h, nous apprenons finalement, que Yasin est déféré devant le tribunal de grand instance du 17ieme arrondissement. Ses avocats se font questionner par d'autres "liveurs", comme par exemple Gabin Formont3. Le droit au secret sur l'enquête a encore lieu, mais David nous laissent peu de doutes sur le caractère injustifié de cette arrestation.

Cette nouvelle mise en garde à vue, survient une semaine après celles de Gaspard Glanz et d'autres journalistes. Nous pouvons de nouveau voir les dérives qu'entraine l'usage de la carte de presse. Ce  document qui ne semble donner le pouvoir qu'aux journalistes rémunérés et par conséquent complexifie la tâche aux journalistes indépendants. Une des conditions pour son obtention étant d'être une « personne qui a pour activité principale, régulière et rétribuée l'exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, publications quotidiennes et périodiques, ou agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources ».

Mais la question aujourd'hui, n'est pas de savoir si les grands médias doivent exister ; ils ont leurs droits et une certaine légitimité, malgré des erreurs journalistiques notables (ex : Les informations erronées de CNews). La question est plutôt de donner les possibilités de diffusion de l'information par des médias alternatifs. C'est impératif pour pouvoir garantir d'autres cadrages, d'autres visions, pour nous permettre en tant que lecteur, de faire la part des choses. Les grands médias, on le sait, font eux aussi des choix. Très peu, parlent par exemple des blessés chez les gilets jaunes. L'occultation flagrante d’une nouvelle personne atteinte par un tir de LBD40, le 20 avril, Place de la République, en est l'exemple (Signalement 700 de David Dufresne). Ils permettent sans modération à certains journalistes de caractériser le mouvement de violent, d'antisémite et de raciste. Pour finir cette liste non exhaustive, ils acceptent, lors de l'Acte 23, de focaliser leurs yeux sur le slogan « suicidez-vous » scandé par certains manifestants. Les "liveurs" comme Yasin, font pourtant partie de ces personnes qui permettent aussi d'informer et de préciser le déroulement d'un événement. Libération, dans son moteur de recherche Cheks News utilise par exemple son travail pour nuancer la polémique autour du slogan précédemment évoqué.

Aujourd'hui à l'heure où sort ce billet, Yasin est libre. Il  a été accusé d'avoir participé à "un attroupement en vue de commettre un délit". Le jeune homme a évidement été relaxé,  mais cette garde à vue lui a valu un rappel à la loi, la destruction de son matériel de protection et surtout l'interdiction de filmer une manifestation. Dans un interview à sa sortie, on comprend aisément que c'est un message d'intimidation et de peur qui lui a été adressé. Il nous dit sans hésiter qu'il retournera couvrir l’événement du 1er mai, mais cette fois, sans protection. Les risques sont pourtant bien réels, et chaque personne qui veut filmer, car c'est un droit, peut facilement se retrouver blessé. Si nous n'acceptons pas ces "liveurs", que nous n'acceptons pas de les protéger, alors cela veut dire qu'une partie des événements nous sera cachée. Des informations seront perdues et personne ne pourra voir si les « médias professionnels » font correctement leur travail journalistique. Si dans un état il n'existe pas cette tolérance, alors ces médias "officiels" n'ont plus aucune barrière et peuvent facilement devenir des outils de propagande. L'interpellation de Yasin alors qu'il se rendait à la « marche sur les médias », une manifestation pour dénoncer le traitement médiatique biaisé du mouvement, n'est pas sans signification. Il y a dans ce nouvel exemple d'arrestation des éléments de réponse aux questions que voulait soulever cette marche. Elle précise aussi certaines intentions du gouvernement à l’égard des gilets jaunes.4

 

1 J'emploie ici le mot "liveur" pour caractériser sa pratique journalistique. C'est à dire l'utilisation de Facebook live pour diffuser l'information de façon indépendante. 

2 5min12 un policier lui dit « vous savez que les casques sont interdits ».

3  Gabin Formont est un journaliste du media indépendant, Vécu, le média du gilet jaune. Il a notamment été interrogé sur l’émission Arrêt sur images où il y explique sa pratique journalistique.

4 Lundi 29 avril, Yasin publie un live où il donne plus de précisions sur son arrestation.

 

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