I care a lot: un film édifiant sur l’escroquerie des plus âgés

I care a lot est un film édifiant sur l’escroquerie des plus âgés. Dans ce film, on s’intéresse aux failles du système et à ceux qui s’en servent pour escroquer les plus âgés. Comment est encadré juridiquement le système des tutelles ? Dans quelle posture est mise la personne âgée ? Quelle est la place de l’argent dans ces dispositifs ?

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Aujourd’hui j’ai envie de parler du film I care a lot réalisé par Jonathan Blakeson [que l’on peut voir sur Netfilx]. C’est l’histoire d’une femme, Marla, qui escroque avec brio les personnes âgées. Elle repère les aînés plutôt prospères, s’arrange pour les faire passer pour dépendants ou séniles, les place dans des maisons de retraite complaisantes (parfois contre l’avis de la famille) et s’approprie leurs biens sous prétexte de bonne gestion et d’attention charitable.

Ce film met en avant les aspérités de cette tutrice, aussi bien pseudo bienveillante devant le juge, sinistre dans ses actes, sans scrupule. Elle nous dérange car elle terrorise, ce qu’il y a au fond de nous, être enfermé de force, par quelqu’un d’autre, à nos dépends et être coincé, dans un monde asphyxiant, avec des vieux sous calmants, qui nous font terriblement peur.  Elle dépouille les personnes non pas que de leur argent, mais aussi de leur toit, et de leur identité.

Aux États-Unis, un million et demi d'adultes sont confiés à des tuteurs, membres de la famille ou professionnels, qui contrôlent quelque deux cent soixante-treize milliards de dollars d'actifs[1].  Dans de nombreux états américains, on peut devenir tuteur (dénommé « legal guardian ») en suivant un cours, tant que la personne n'a pas été condamnée pour un crime ou récemment déclarée en faillite. Bien que la plupart des tuteurs assument leurs fonctions pour de bonnes raisons, ce sont les failles du système et ceux qui s’en servent pour escroquer qui est un sujet à creuser. Comment devient-on tuteur ? Quelle procédure légale faut-il suivre ? Comment est encadré juridiquement le système ? De quelles données publiques disposons-nous ?

En France, la protection juridique des majeurs (à l'égard des personnes souffrant d'altérations de leurs facultés personnelles au point qu'elles ne peuvent pourvoir seules à leurs intérêts) est organisée par le droit civil[2]. Au début de l'année 2017, cette protection concernait plus de 730 000 personnes[3]. En fonction de la vulnérabilité de la personne âgée, et de la personne qui lance la demande de protection, le dispositif déployé ne sera pas le même : tutelle, curatelle, sauvegarde de justice, habilitation familiale, mandat de protection future. Dans la loi, il y a un principe de primauté familiale qui incite le juge à privilégier le recours à la famille, mais de manière croissante, les mesures sont confiées à des professionnels.

Bien que les principes fondamentaux de la protection juridique des majeurs soient la protection de la personne, le respect de son autonomie et la préservation de son patrimoine, on peut se demander s’il existe des défaillances du système comme évoqué dans le film ? Dans quelle posture est mise la personne âgée, considérée comme vulnérable : une entité abstraite ou une personne à part entière prise dans son unité profonde ? Quelle est la place de l’argent dans ces dispositifs, quand Richard Gaillard[4] note dans un article que l’argent est, selon son analyse, au centre de la problématique tutélaire plutôt que dans sa périphérie et que pour Françoise Le Borgne-Uguen[5] la demande de protection juridique par la famille est souvent liée à la nécessité d’accomplir un acte juridique important tel que la vente du logement ou l’accès à des ressources financières lors de l’entrée en établissement. 

Dans un rapport public, Anne Caron Déglise[6] insiste sur le fait qu’il y a un besoin de faire évoluer le dispositif juridique actuel, car celui-ci « ne respecte plus à son juste niveau les droits fondamentaux. » Elle propose une série de propositions, notamment le renforcement des droits fondamentaux, la création d’un accompagnement dans une logique de parcours individualisé ou le passage symbolique de la dénomination de « juge des tutelles » à celle de « juge des libertés civiles et de la protection ».

 Si l’on revient sur le film I care a lot, deux autres sujets plus génériques sur les personnes âgées ressortent :

Le premier sujet est lié aux abus de pouvoir ou de faiblesse, en fonction du positionnement que l’on a, pour obtenir de l’argent, qu’on peut qualifier de maltraitance financière[7]. Les appels au numéro 3977[8] témoignent que la maltraitance financière figure en quatrième position (25%) des maltraitances révélées, après les maltraitances psychologiques, les négligences involontaires, et les maltraitances physiques. En 2018, les maltraitances touchaient majoritairement les femmes âgées et isolées.

Et le deuxième sujet est relatif à une phrase dite par Marla, la tutrice, au tout début du film. Marla insiste sur la différence entre ce que la personne âgée veut et ce qui est bon pour elle. Pour la tutrice du film, il faut répondre aux besoins et non aux volontés des individus. Or, à quel moment l’individu ne peut plus décider pour lui-même de ce dont il aurait besoin ? A quel moment, l’individu bascule de manière insidieuse et subtile dans un espace où il n’aurait plus conscience de ce qui est bon pour lui-même ? Et quand on décide pour lui (et là je ne parle pas uniquement de la protection juridique, mais du quotidien), sur quels critères se base-t-on ?

 

[1] https://www.newyorker.com/magazine/2017/10/09/how-the-elderly-lose-their-rights

[2]  Article 440 à 476 du code civil

[3] Direction des Affaires Civiles et du Sceau, données au 01/01/2017

[4] https://www.cairn.info/revue-recherches-familiales-2004-1-page-95.htm

[5] https://www.cairn.info/revue-informations-sociales-2015-2-page-100.htm?contenu=article

[6] https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/184000626.pdf

[7] La Commission de lutte contre la maltraitance et de promotion de la bientraitance a proposé la définition suivante des Maltraitances matérielles et financières : notamment fraude, vol d’effets personnels, d’argent ou de biens, privation de gestion de ses ressources ou d’accès à ses comptes bancaires, confiscation de cadeaux, dégradation des biens d’une personne, racket...

[8] https://solidarites-sante.gouv.fr/affaires-sociales/personnes-vulnerables/maltraitance-des-personnes-vulnerables/article/le-3977

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