Alors, on se touchera quand? Quand l’écran tactile devient le bourreau du toucher

Comment en sommes-nous arrivés à déstabiliser une des bases de la vie en société en considérant que c’était normal de vivre éloigné les uns des autres ? Comment croire que le fait d’être en lien, en face à face pouvait tout d’un coup disparaitre en 2020 sans conséquences sur les individus et sans que l’on se rende tous compte de l’importance de ce fondement de la vie?

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Cloitrés dans nos habitats, nos vies à l’extérieur se sont drastiquement réduites peu importe le moment de la journée. Et quand je tourne sur moi-même après avoir regardé des centaines de films et séries, et avoir lu des centaines de pages de livres (biens nécessaires tout en haut de ma liste), tous me font rêver à des personnages principaux qui sont toujours en lien, entourés d’amis, de famille, d’interactions sociales. Et quand je raccroche le téléphone avec ma famille en Turquie, je sais qu’eux seront toujours certes liés par Whats’app mais surtout par leurs interactions physiques et que personne ne sera isolé, mis de côté, oublié. Marie de Hennezel insiste notamment dans un article du 25 novembre sur le fait que « l’absence de contact physique est source de déséquilibre »[1].

Mais alors que faisons-nous ? Comment en sommes-nous arrivés à déstabiliser une des bases de la vie en société en considérant que c’était normal ? Comment croire que le fait d’être en lien, en face à face pouvait tout d’un coup disparaitre en 2020 sans conséquences sur les individus et sans que l’on se rende tous compte de l’importance de ce fondement de la vie ? Pour les sociologues, la vie en société place tout être humain dès sa naissance dans une relation d'interdépendance avec les autres. Pour se construire, les êtres humains ont besoin d’être en interactions sociales, ils se construisent pendant leur socialisation primaire et secondaire à travers ces liens. La famille, l’école, le travail, les différentes institutions qui traversent nos vies nous accompagnent dans la construction de nos identités au cours de notre socialisation primaire et secondaire, mais tout cela n’est pas que le fait d’établissements externes à nous, mais bien d’individus qui se côtoient. La société c’est se frotter aux autres lors d’échanges.

A-t-on conscience des conséquences de cet isolement forcé sur les individus ? Elles sont extrêmement lourdes pour tout le monde, et bien sûr pour les plus âgés. 650 000 personnes de plus de 60 ans n’ont trouvé personne à qui parler pendant le premier confinement[2]. Les conséquences physiques, psychiques, sociales ne sont pas toutes encore mesurées. Ce sont des problèmes de dénutrition, de perte de repères, de mémoire, de dépression tout cela alimenté par une peur constante, dans un contexte politico-médiatique anxiogène. Les médias, les politiques ne font que nous montrer le nombre de décès, de cas, mais ont-ils regardé toutes les courbes, tous les indicateurs, tout ce que l’éloignement crée et dit de la souffrance de notre société ? Le philosophe Damien Le Guay[3] a notamment indiqué que la vraie pandémie sera celle de la dépression accentuée par les confinements et la crise économique.

Mais alors, comment fabriquons-nous ces liens ensemble séparément ? Comment pouvons-nous continuer à être ensemble et échanger, à répondre à ce besoin fondamental de l’humain tout en étant éloigné ? Mais pourquoi n’avons-nous pas l’audace d’imaginer des solutions alternatives et non étriquées qui se limitent à accepter l’éloignement à tout prix et à tout digitaliser ? Bien sûr que le numérique est une réponse et que d’une certaine manière cela rapproche, mais je questionne l’excès. Comment faire si Internet demain ne fonctionne plus ? Que perd-on et que gagne-t-on dans la distance, en croyant qu’on peut toucher l’Autre en touchant l’écran ? N’y a-t-il pas un risque de restreindre la réalité car voir c’est aussi percevoir à travers nos corps et nos sens ?

Dans ces jours qui se succèdent et qui pour certains individus se ressemblent, on prend enfin conscience que la solitude et l’isolement sont un lourd fardeau et pèsent notamment sur les plus âgés, mais pas seulement. Comment vivre quand on se retrouve à prendre ses repas seul devant son assiette jour après jour ? Pour certains, les écrans restent le meilleur allié. Et qui contacter quand on se retrouve seul face à une fuite ou un problème de siphon ? Juste pour crier son désespoir et sa désespérance ? Sur qui peut-on compter ? Et qui touchera cet individu âgé ? Qui lui tendra la main ? Ce toucher, qui est ce toucher du lien, ce toucher de la vie qui montre tout simplement notre humanité et notre amour pour l’Autre.

Et puis, où est notre part de libre arbitre quand des dirigeants ou scientifiques se permettent d’exiger de mettre dans la cuisine « papy et mamie », de les exclure, de les mettre de côté ? Quel respect avons-nous pour les plus âgés à ce moment-là ? Mais pourquoi n’avons-nous pas l’audace de faire un pas de côté pour refuser l’inacceptable ?

Je n’ai aucune réponse toute faite sur la manière dont nous pouvons créer des liens en ce moment, car ceux-ci se construisent, se testent, s’imaginent, comme le propose le rapport Milken « Together apart »[4] qui montre comment aux USA plusieurs actions ont été mises en place pour repenser les liens sociaux. On peut également s’appuyer sur le rapport de Eisner Foundation et Generation United[5] qui explique comment créer des espaces pour re-connecter les générations entre elles. On pourrait également prendre l’exemple de cette association française de retraités qui envoie tous les jours des lettres à ses adhérents en audio et par mail.

A titre individuel, à partir d’une décision collégiale et réfléchie avec ma mère, nous avons décidé de nous toucher, de nous prendre dans les bras, de se voir sans masque. Osons dire que toutes les situations peuvent exister, et que son bien-être et le mien en retour sont bien plus importants que des directives politiques étatiques pour tous qui s’infiltrent dans nos libres arbitres et nos « chaumières ». Jeune je mentais à ma mère pour sortir, en mars j’ai dû me mettre en illégalité pour aller voir ma mère. Ce cas individuel est loin d’être le cas collectif et objectivement il y a des réalités et des situations différentes. Vous vous demanderez pourquoi je l’indique ? Car on oublie trop souvent, nous plus jeunes, de demander ce que désirent nos parents, de poser ensemble la construction d’une relation, d’écouter ce qu’ils ont à nous dire de leur peur, de leur courage et de leur soutien. Peut-être ont-ils autant la clé que n’importe qui d’autres. Penser 2021, c’est l’imaginer et le créer avec les plus âgés dans le respect, le civisme, la dignité, et aussi l’écoute pour inventer de nouvelles opportunités de connexions et de collaborations entre les âges, et pourquoi pas repenser notre fraternité.  

 

[1] https://www.lefigaro.fr/vox/societe/covid-19-nos-aines-peuvent-decider-eux-memes-des-risques-qu-ils-souhaitent-prendre-20201125

[2]https://www.petitsfreresdespauvres.fr/plusjamaisinvisibles/files/2020_06_04_PFP_RAPPORT_ISOLEMENT_DES_PERSONNES_AGEES_ET_CONFINEMENT.pdf

[3] https://www.lefigaro.fr/vox/societe/confinement-la-vague-de-depression-qui-arrive-est-inedite-par-son-ampleur-20201123

[4] https://milkeninstitute.org/reports/together-apart

[5] https://www.gu.org/app/uploads/2019/06/Intergenerational-Report-BestofBothWorlds.pdf

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