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Billet de blog 6 janv. 2021

Enseignants et atteintes à la laïcité: un sondage biaisé?

Intitulée « Observatoire des enseignants : les contestations de la laïcité et les formes de séparatisme religieux à l’École », cette étude de l'Ifop pour la fondation Jean Jaurès et Charlie Hebdo est publiée ce mercredi 6 janvier 2021. Ce rapport me laisse perplexe à plusieurs niveaux.

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Cette étude de Ifop pour la fondation Jean Jaurès et Charlie Hebdo a été réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 10 au 17 décembre 2020 auprès d’un échantillon de 801 personnes, représentatif des enseignants des 1er et 2e degrés en France métropolitaine. Elle révélerait entre autres données que 53% des professeurs du second degré public ont déjà vu, dans leur établissement, des élèves contester un enseignement ou tenter de s'y soustraire au nom de la religion.

Les réponses au sondage ont été regroupées en 4 parties : 

A. La gestion de la question de la place des religions dans la vie scolaire
B. La contestation des enseignements au nom de la religion
C. Les formes de séparatisme religieux
D. Les réactions autour de cérémonies en l'honneur de Samuel Paty et de la question des caricatures.

Le rapport de l'étude est ici et je vous encourage à le lire en entier.

Ce rapport me laisse perplexe à plusieurs niveaux et je vais développer ci-dessous, mais auparavant, je prends la peine de préciser trois choses :

Premièrement, à ceux qui assimilent automatiquement "pour raisons religieuses" à "pour raisons de religion musulmane" comme j'ai déjà pu le voir dans de nombreux commentaires sur d'autres sites, je signale qu'il n'y a pas que cette religion qui peut se retrouver à l'origine des faits signalés. Il y a quelques années par exemple, j'ai fait connaissance d'une famille de charmants créationnistes chrétiens pour qui la Terre était âgée d'environ 6000 ans. Autant dire que les cours sur l’évolution ou les sorties paléo, c'était hors de question pour eux...

Deuxièmement, je ne rentre pas ici dans le débat sur la laïcité, ce qu'on est en train d'en faire en France, sur la loi de 2004 interdisant les signes religieux à l'école ni sur la novlangue dont l'expression "séparatisme religieux" abondamment employée dans le sondage est issue (je ne pense pas que la partie C aurait porté ce nom avant le discours du 2 octobre, peut-être même qu'elle n'aurait pas existé du tout). Je resterai factuelle, en tout cas j'essaierai, pour analyser en quoi ce sondage me paraît biaisé.

Enfin, je soulève certains points mais je ne cherche pas à nier le problème. Si certains enseignants me lisent, ils pourront avoir l'impression que je mets parfois leur expérience ou leur honnêteté en doute : ce n'est pas le cas. Ce sont les questions du sondage et les conclusions tirées des réponses à ces questions que je remets en cause.

Venons-en maintenant au sondage lui-même.

Il y a un flou perturbant et savamment entretenu dans les motifs des faits rapportés comme des atteintes à la laïcité tout au long de l'étude.

Dans la partie A, p.4, sous le titre "L’exposition à diverses formes d'atteinte à la laïcité au cours de sa carrière" se trouve une synthèse des contestations d'enseignements ou d'activités pédagogiques "au nom de convictions religieuses, philosophiques ou politiques". Ce qui représente quand même 2 questions sur 5.

Autrement dit, si on conteste le fait de disséquer des grenouilles ou des souris en SVT parce qu'on ne voit pas l'intérêt de zigouiller des animaux pour rien, ça gonfle les chiffres d'un sondage censé s'intéresser à l'atteinte à la laïcité.
Si on refuse la paternité de la découverte de la structure de l’ADN à Wilkins, Watson et Crick, parce que ce sont les clichés de Rosalind Franklin qui ont permis cette avancée (clichés utilisés à son insu par Wilkins) et qu'on a le malheur d'être féministe, même chose.
En règle générale, si on a des connaissances historiques, littéraires, scientifiques plus pointues que celles attendues à l'école et qu'on a le malheur d'avoir des opinions philosophiques ou politiques un peu tranchées, cela peut se transformer grâce à ce questionnaire en une atteinte à la laïcité.

Précisons également car c’est rarement souligné que d’après cette première partie, 15 % des enseignants ont déjà constaté une atteinte à la laïcité dans les enseignements délivrés (côté profs et non côté élèves, donc), ce qui est cohérent avec le rapport du Sénat de juin 2020 sur la radicalisation qui faisait mention de 14 % des atteintes à la laïcité signalées en provenance du personnel enseignant.

Vu ce qui précède, on peut légitimement s'interroger sur ce qui constitue une atteinte à la laïcité dans la suite du sondage lorsque rien n'est précisé.
Par exemple, toujours dans la partie A, p. 9, la question était "Dans votre école ou établissement scolaire, des incidents liés à la contestation du principe de laïcité se produisent-ils... ?" : en matière de questions de restauration scolaire, à l'occasion de fêtes religieuses ou à l'occasion des sorties scolaires.

Demander un menu végétarien est-il compté comme une atteinte à la laïcité ? Pour le moment on ne sait pas, mais on verra plus loin que oui, c'est bien le cas. On verra aussi que même l'option "à l'occasion de fêtes religieuses" qui semblait a priori claire se révélera finalement ambiguë.

Abordons maintenant la partie B intitulée La contestation des enseignements au nom de la religion.

La première question, p.13, est la suivante : "Au cours de votre carrière d’enseignant, avez-vous déjà observé au moins une fois de la part d’élèves des formes de contestations au nom de la religion... ?" et s'ensuivent 11 cas de figure. C'est de cette partie du sondage qu'est issu le fait que 53% des enseignants ont observé au moins une fois des contestations au nom de la religion de la part d'élèves au cours de leur carrière.

Cette fois-ci la question a le mérite de pointer exclusivement les contestations au nom de la religion et non plus pour d'autres raisons.

Je voudrais cependant souligner quelques points ou interrogations auquel ce sondage n'apporte pas de réponses :

  • on a vu plus haut que 15% des enseignants avaient constaté une atteinte à la laïcité dans les enseignements délivrés. Il y aurait donc des enseignants qui ne respectent pas la laïcité dans leur travail. L'échantillon Ifop étant représentatif, certains de ces enseignants ont participé au sondage. Est-ce qu'une contestation d'un enseignement non laïque est une atteinte à la laïcité ?
  • plus généralement, ce sondage est uniquement quantitatif et non qualitatif, et c'est à prendre en compte quand on en sort des chiffres. On ne sait pas si on nous parle de divergences d'opinion avec ou sans discussion, d'absentéisme, d'insultes, de menaces, d'agressions... Tout est sur le même plan.
  • si on se penche maintenant un peu plus sur le détail des 11 cas de figure, on voit que parmi eux figurent l'EMC, l'Histoire-géo, et aussi le cas relatif à la légitimité de l'enseignant à enseigner certaines questions.
    Je ne l'ai pas encore dit : je soutiens les enseignants dans leurs nombreux combats. Je leur tire mon chapeau, surtout dans le contexte actuel, d'arriver à faire leur boulot. J'ai adoré certains de mes profs et je sais ce que je leur dois. Mais comme dans toute population, il y a aussi des profs qui sont mauvais, maladroits, incompétents, racistes et j'en passe. Ils sont une minorité, certains ont même des excuses, mais ils sont bel et bien là. Dans des matières comme l'EMC ou l'Histoire-géo, ces profs-là peuvent faire de sacrés dégâts. Et que parfois leur légitimité puisse être remise en cause, eh bien oui. Pas toujours, mais parfois.

Continuons dans la partie B : p.17, 18 et 20 du sondage, on demande aux profs si leur enseignement a déjà fait l’objet de contestations ou si des élèves ont tenté de s'y soustraire, et la p.20 détaille 10 cas de figure.
Mais contrairement à la question de la p.13 dont on vient de parler, il n'est ici pas précisé « pour des motifs religieux ». Aucun motif n'est avancé. Qu'est-ce qu'une question comme celle-ci fait dans un sondage sur les atteintes à la laïcité ?

Pour ma part, je suis agnostique, et pourtant j’ai beaucoup à redire sur le programme de l’EN. À mes yeux il est un peu comme nos hommes politiques : déconnecté de la réalité. Les enseignants eux-mêmes ont bien des choses à redire sur les programmes, et ce n'est pas la réforme prévue de l'école maternelle qui va arranger les choses.

Petite parenthèse au sujet des cours de natation qui sont devenus une obsession nationale ces temps-ci : quand j'étais au collège, si j'avais pu obtenir une dispense pour la piscine je l'aurais fait dans hésiter et je n'étais pas la seule dans ce cas. Pas pour des raisons religieuses, mais simplement parce que c'était juste horrible pour nous d'être en maillot de bain devant des garçons qui nous mataient en notant ouvertement nos attributs physiques. Tant de croix pour la poitrine, tant de croix pour le cul... C'est beau, la mixité forcée.
En tout cas, si j'avais été musulmane, ma volonté à être dispensée de cours de natation aurait été probablement mise sur le compte de ma religion...

Venons-en maintenant à la partie C du sondage, intitulée « les formes de séparatismes religieux », et à la p.22 où l'on demande aux enseignants s’ils ont déjà constaté certains faits de la part d’élèves ou de parents d’élèves.

Dans la liste, on trouve un certain nombre de faits accompagnés de la précision « au nom de convictions religieuses », ou de « pratiques confessionnelles ». On peut être d’accord ou non avec le fait que ce soit gênant ou grave, mais c’est cohérent avec l'objectif du sondage.

Mais on trouve aussi : « des demandes à ce qu’aucune viande ne soit servie avec les légumes dans les assiettes d’élèves ».
On en avait parlé plus haut, c'est donc acté. Je ne vois pourtant pas ce que le végétarisme ou le fait de ne pas supporter la viande (intolérances ou allergies) vient faire dans un sondage sur le séparatisme religieux.

On trouve également cette perle : « Le départ d’un établissement d’un(e) élève afin de continuer ses études à la maison ou dans un établissement privé confessionnel ».
Merci à Macron, Darmanin et Blanquer d’avoir assimilé instruction en famille avec séparatisme religieux : la propagande a bien pris. Ce n’est pas comme si la grande majorité des déscolarisations était due à des problèmes de harcèlement, de phobie ou autres. Ce n’est pas comme si en milieu urbain l’instruction en famille durait moins d’un an dans 50 % des cas, le temps de régler le problème et / ou de changer d’établissement.

En ce qui concerne les études dans un "établissement privé confessionnel", je ne vois pas en quoi ça serait forcément un signe de séparatisme religieux.
Rappelons que les écoles catholiques sous contrat (financées par l’État) représentent la majorité ces établissements, et que beaucoup de parents qui y envoient leurs enfants ne le font pas pour des raisons religieuses mais en fonction d’autres critères (pédagogiques notamment).

Et surtout, je ne résiste pas à la tentation de rappeler que Macron, Blanquer et Darmanin pour ne citer qu’eux ont fait leurs études secondaires... dans des établissements privés catholiques et sont donc de dangereux séparatistes religieux.

Enfin, pour cette partie, je citerai un dernier élément assez incohérent à mes yeux. Une question sur des absences liées à l’exercice d’un culte ou la célébration d’une fête religieuse d’un côté, et de l’autre des contestations des repas de Noël, des arbres de Noël ou des galettes des rois au nom de leur caractère chrétien.

Encore une fois, on peut s'interroger sur le fait qu'être absent un jour dans l'année pour une fête religieuse soit considéré comme du séparatisme religieux et soit plus grave que partir en vacances un jour plus tôt ou en revenir un jour plus tard.
Mais dans tous les cas, il faudrait se décider : si on interdit tout signe religieux à l’école, il me semble anormal d’y célébrer Noël ou l’Épiphanie.
Les contestations de ces célébrations au nom de leur caractère chrétien devraient être considérées comme des signalements d’atteinte à la laïcité, et non comme des atteintes.

En se basant sur les réponses à ces questions, la partie C accouche quand même d'un chiffre impressionnant : "59% des enseignants ont observé de la part d’élèves de leur établissement actuel au moins une fois une forme de séparatisme religieux." Séparatisme religieux dans lequel on met donc en vrac tout un tas de choses n'ayant rien à voir avec la religion et d'autres qui, si elles ont un rapport avec la religion, ne sont pas pour autant un signe de "séparatisme".

Je ne dirai rien sur la partie D car beaucoup d'encre a déjà coulé à propos des incidents lors des hommages à Samuel Paty ainsi qu'au sujet des réactions de l'État à ces incidents.

Je suis certaine que, dans les jours et les semaines à venir et notamment au cours des débats sur le projet de loi sur le séparatisme (quel que soit son nom actuel ou futur), les chiffres de cette étude vont être brandis à tort et à travers. 53% d'enseignants par-ci, 59% par-là...

De quoi faire peur et alimenter tous les fantasmes à partir d'un sondage pour le moins sujet à caution.

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