Loi séparatiste : Mme Brugnera a cassé sa boule de cristal

Madame Brugnera en tant que rapporteure du chapitre consacré à l'éducation dans le projet de loi visant à conforter les principes républicains, a donné une interview surréaliste au Monde. Ce court entretien, paru ce vendredi 12 février, est disponible ici : https://www.lemonde.fr/politique/article/2021/02/12/retirer-son-enfant-de-l-ecole-et-de-la-societe-est-une-forme-de-separatisme_6069710_823448.html

L'article est réservé aux abonnés mais il est vraiment très court et plus de la moitié est accessible par tous. C'est cette moitié que je commente ici.

Première question : 

"L’éducation nationale avance l’estimation de 2 000 à 3 000 enfants en instruction en famille (IEF) en situation de « séparatisme ». Pourquoi est-il si difficile de quantifier l’ampleur du phénomène ?"

Alors, déjà, l'estimation de l'éducation nationale varie au gré du vent et des interventions des uns et des autres. On a eu effectivement 2000 à 3000, mais aussi 4000 à 5000, des "on subodore que ça existe mais on ne sait pas exactement combien". Quand on se rapporte aux chiffres fournis par le ministère de l'intérieur lui-même, ou à ceux de la miviludes, on trouve au maximum dans les 200 mineurs déscolarisés ou instruits en familles suspectés de radicalisation. Je dis bien déscolarisés OU instruits en famille, car ce n'est absolument pas la même chose. Le jeune de 14 ans qui ne va plus à l'école car il est en décrochage ou s'est fait recruter par des djihadistes, ce n'est pas de l'IEF, c'est de la déscolarisation.

Ceci posé, que nous dit Brugnera à ce propos ?

"Le problème est que l’IEF n’est pas encadrée et donc nous n’avons pas assez de données pour chiffrer avec exactitude le nombre d’enfants concernés par des dérives séparatistes."

Ah bon, l'IEF n'est pas encadrée. On fait une déclaration annuelle à la mairie et directeur académique, le maire enquête sur notre famille tous les deux ans et on est contrôlés une voire deux fois dans l'année, le plus souvent à notre domicile, par l'inspection académique.

Plus loin, elle précise qu'ils n'ont pas le recensement des motivations des parents. C'est inexact. À l'heure actuelle, les familles n'ont certes pas à justifier de leurs motivations pour déclarer instruire leurs enfants mais l'une des tâches de la mairie est justement d'établir quelles sont les raisons alléguées par les personnes responsables de l'enfant (article L131-10 du code de l'éducation).

Donc pour elle et pour le gouvernement, la solution est simple : il faut changer le système et passer par un système d'autorisation (c-à-d où l'interdiction devient la règle) dans lequel on donne immédiatement ses raisons de vouloir instruire ses enfants. On aurait pu garder un régime déclaratif en demandant de préciser les raisons de ce choix, mais non, il faut maintenant interdire. Et on imagine bien qu'une famille ayant de réelles motivations inavouables n'irait pas l'inscrire sur sa demande d'autorisation. Elle va regarder la liste des motifs légitimes et en choisir un dedans. Efficacité sur le but annoncé ? zéro.

Mais allons un peu plus loin dans l'interview.

Mme Brugnera nous sort cette perle (mais il y aura plus gros plus loin, je casse le suspense tout de suite) : " Les 2 000 à 3 000 enfants que l’on estime en situation de séparatisme sont une extrapolation de la situation actuelle. "

J'offre un carambar à celui ou celle qui m'expliquera cette phrase. Une extrapolation de la situation actuelle. Une extrapolation, c'est tirer des conclusions à partir de données partielles. Mais elle vient de nous dire qu'elle n'en avait pas, de données, et que c'était bien le problème. Et rdv un peu plus loin pour confirmer.

Continuons, Brugnera change maintenant de sujet sans en avoir l'air : "La situation des 62 000 enfants instruits à domicile sera mieux connue et, surtout, on va pouvoir vérifier la capacité des parents ou des personnes qui instruisent les enfants."

Surtout. Ah, c'est donc ça l'important, finalement, pas l'éventuel séparatisme. Mais, madame Brugnera, vous pouvez déjà vérifier la capacité des parents ou des instructeurs, vous le faites tous les ans avec les fameux contrôles académiques (tous les ans, contre 3 contrôles en moyenne dans la carrière d'un prof)... Contrôles dont les résultats montrent, années après années, que l'instruction en famille satisfait les inspecteurs dont un certain nombre sont pourtant très mal informés des spécificités de l'IEF à + de 93% dès le premier contrôle, chiffre qui monte à + de 98% en cas de 2e contrôle. Un résultat bien supérieur à celui de l'école publique française, soit dit en passant.
Légitimité de la mesure et efficacité sur le deuxième but avoué, qui finalement serait d'ailleurs le but principal : zéro pointé.

Allez, deuxième question :

"Comment les familles en IEF pourront-elles concrètement s’adapter à ce nouveau régime d’autorisation préalable ?"

Et là, je suis tellement contente que le début de sa réponse soit accessible aux non-abonnés, car je ne sais pas si vous m'auriez crue dans le cas contraire.

Mme Brugnera, après son estimation de 2000 à 3000 enfants séparatistes calculée par une savante extrapolation de données inexistantes, nous assène tranquillement : "Si cela se trouve, les 62 000 enfants en IEF aujourd’hui sont en conformité avec les mesures du projet de loi. "

Ah ben oui, tiens, si ça se trouve... Ou comment avouer qu'ils n'en savent rien, et de toute façon ce n'est pas ça l'important. Ce qui a été confirmé tout au long des auditions que la commission a menée, ainsi que par les rdv que les assos représentant les familles IEF aux ministères de l'Éducation nationale et de l'intérieur, où on leur a dit texto "mais si l'interdiction de l'IEF réglait le problème de la radicalisation, ça serait super mais c'est pas du tout ça le problème, ça n'a rien à voir." Évidemment, nos multiples demandes pour savoir quel était le problème qui nécessitait un tel changement de législation sont restées sans réponse.

Quant à leur objectif qui ne serait pas de restreindre l'IEF, et la marmotte... J'en veux pour preuves (parmi bien d'autres) l'étude d'impact qui visait à renvoyer à l'école 30 000 enfants, et surtout la lettre que Blanquer a envoyé fin janvier et renvoyé le 8 février à un parent et qui ne cache pas sa volonté de vouloir que tout le monde rentre dans le rang (on en parle ici), malgré les pseudo-reculs du gouvernement.

L'article aborde ensuite les aménagements, dont le fameux amendement 2727 de dernière minute qui vise à prévoir une période de transition sur plusieurs d'années. J'en ai parlé dans mon billet précédent, je ne reviens pas dessus. La fin, réservée aux abonnés, aborde succinctement le problème de constitutionnalité de l'article 21, problème évacué bien rapidement par Mme Brugnera.

Voilà ce que notre élite publie à l'heure actuelle dans un grand quotidien national. Et ce n'est qu'un cas parmi des milliers d'autres, un sujet parmi des centaines. Nos députés, nos ministres, notre président déforment les mots, les faits, les chiffres, la langue, la réalité. À longueur de temps, à longueur d'interviews, à longueur de projets de loi, ils insultent l'intelligence et les faits, ils mentent, ils manipulent, ils retournent leur veste, ils désignent des boucs émissaires, ils se contredisent d'une phrase à l'autre.

Je me suis demandé un temps s'ils étaient stupides, tout simplement.

Finalement je me dis qu'ils misent sur le volume. Une indignation chasse l'autre, une connerie chasse l'autre, une diffamation chasse l'autre, un mensonge chasse l'autre, une escroquerie chasse l'autre, une ignominie chasse l'autre... et au bout du compte on ne sait plus où donner de la tête ni comment réagir.

Peut-être essayent-ils de nous abrutir, de nous assommer, de nous rendre stupides. De nous faire perdre tout esprit critique, noyés que nous sommes sous des flots d'informations d'affirmations contradictoires.

Est-ce que ça marche ?

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.