«Régler les causes des migrations»: la stratégie insoumise de la formule vide

La FI a fait de la « lutte contre les causes des migrations » le mot d’ordre de sa politique migratoire, tranchant avec le discours de la gauche radicale. Pourtant, l’analyse de son programme montre qu’il s’agit moins d’une réorientation politique que d’un choix rhétorique. Cette « formule vide » traduit une stratégie électoraliste qui s'accommode d'une vision identitaire du peuple.

Depuis l’élection présidentielle de 2017, la politique migratoire prônée par la France Insoumise est fondée sur deux piliers, que l’on retrouve dans les textes programmatiques du mouvement, les travaux de ses parlementaires et les discours de ses cadres. « Respecter les migrants » et « régler les causes des migrations », comme le propose le titre du livret Migrations de L’Avenir en commun ; ou encore « mettre en place un plan d’accueil respectueux de la dignité des personnes migrantes » et « lutter contre les causes des migrations forcées », comme indiqué dans la proposition alternative du groupe parlementaire au projet de loi Asile et immigration. Deux piliers donc, l’un « humaniste » et l’autre « raisonné », qui disent en substance que, s’il faut respecter ceux qui migrent, il faut réduire les migrations à la racine. La rupture avec le programme du Front de Gauche pour la présidentielle de 2012, L’Humain d’abord, qui titrait « L’immigration n’est pas un problème », semble ainsi consommée.

Continuité programmatique, ruptures rhétoriques

Pourtant, la lecture attentive des textes précités indique que cette rupture rhétorique ne s’est accompagnée d’aucun tournant programmatique. À la suite de celui de 2012, le programme de 2017 propose en effet d’assurer à l’ensemble des personnes migrantes un accueil solidaire respectueux de leurs droits fondamentaux, de faire strictement appliquer le droit d’asile – et même de l’élargir –, de refuser l’Europe-forteresse qui condamne des êtres humains à se noyer en Méditerranée, de fermer les centres de rétention, de faciliter l’obtention de titres de séjour et l’accès à la nationalité, de procéder à des régularisations importantes de personnes sans-papiers. En cela, L’Avenir en commun est sans doute le programme le plus ambitieux et le plus progressiste en matière d’immigration de l’ensemble des partis de gauche, ce que la contre-proposition rédigée par les parlementaires FI en avril 2018 est venue confirmer.

À première vue, le programme de 2017 se distingue de celui de 2012 en ce qu’il paraît placer la lutte contre les causes des migrations au cœur de sa politique migratoire. Les références à cette nouvelle orientation sont nombreuses dans le livret Migrations : dans le titre d’abord, dans l’énoncé du projet lui-même (« Agir en amont des migrations et accueillir dignement les migrants ») et surtout dans le chapô qui l’accompagne : « La première tâche est de permettre à chacun de vivre chez soi. Pour cela, il faut arrêter les guerres, les accords commerciaux qui détruisent les économies locales et affronter le changement climatique. » (p. 12). Cependant, les mesures opérationnelles qui en découlent (p. 20) sont pour la plupart des propositions doublons, puisqu’elles figurent également dans le livret Géopolitique et Défense du programme de 2017, sous le titre « Engager une diplomatie internationaliste ». Ce sont également des propositions recyclées, qui apparaissaient déjà dans L’Humain d’abord, où elles étaient présentées non pas comme un outil de politique migratoire « raisonnée » mais comme les moyens d’une politique étrangère internationaliste et solidaire. Les voici, avec en note et en regard, le texte des propositions figurant dans le programme de 2012 :

  • œuvrer pour la paix et mettre un terme aux opérations militaires en dehors du mandat des Nations unies [1] ;
  • mettre fin aux accords commerciaux inégaux entre l’UE et les pays en développement [2] ;
  • construire une coopération euro-méditerranéenne de progrès social, écologique et de co-développement et promouvoir des accords de coopération et d’échange économiques respectueux des normes environnementales et sociales avec les dirigeants africains [3].

Ainsi, et de manière surprenante, les deux seules propositions nouvelles figurant au programme de 2017, qui ont d’ailleurs moins vocation à lutter contre les causes des migrations qu’à « gérer les migrations à l’échelle internationale », sont la création d’une Organisation mondiale des migrations liée aux Nations unies et l’organisation d’une Conférence internationale annuelle pour les migrations (p. 15). La première paraît superficielle – puisqu’il existe déjà une Organisation internationale pour les migrations (OIM), liée aux Nations unies depuis 2016 –, et la seconde paresseuse, si l’on en croit la quantité et le faible impact des diverses conférences internationales organisées ces dernières années. Malgré leur caractère anecdotique, ce sont d’ailleurs les seules propositions qui sont reprises dans la proposition alternative du groupe parlementaire, au titre de la « gestion mondiale des migrations ». La question de la lutte contre les causes des migrations, si elle figure dans la présentation, n’étant jamais abordée de manière opérationnelle.

La lecture comparée des textes programmatiques de 2012 et 2017 révèle donc deux choses. D’abord, que la lutte contre les causes des migrations ne recouvre aucune proposition nouvelle qui ne figure pas ailleurs et déjà au titre de la diplomatie internationaliste prônée par le FDG puis par la FI. Ensuite, que le livret Migrations de 2017, s’il était purgé du pilier « lutte contre les causes des migrations », demeurerait identique en termes de contenu opérationnel. En l’état, ce livret apparaît comme un assemblage artificiel au service non pas d’un programme de fond, mais d’une présentation rhétorique et stratégique qui permet de justifier l’introduction d’un nouveau mot d’ordre : s’en prendre aux causes des migrations pour en réduire les flux. Cette idée n’est pas un élément de programme, puisqu’elle ne se décline pas de manière opérationnelle ; elle ne peut être considérée que comme un élément de langage, visant à modifier la perception générale de la politique migratoire de la FI, qui n’a pourtant subi aucun changement d’orientation depuis le programme du FDG. 

Le « en même temps » de gauche

Puisque la lutte contre les causes des migrations ne correspond à aucun jeu de propositions nouvelles, il faut s’interroger également sur la cohérence politique et pratique de cette ambition – et ajouter au vide programmatique, un vide de sens. Il y a, d’abord, un paradoxe : alors que le programme se dote de l’ambition gigantesque de régler les causes des migrations, il reconnaît néanmoins que la « crise migratoire » dans l’Union européenne est d’abord une crise de l’accueil : « en Europe, cet afflux de population n’est pas massif » (p. 7, livret Migrations) et « contrairement aux idées reçues, il n’y a pas eu d’augmentation drastique des migrations à l’échelle mondiale au cours des dernières décennies » (p. 10, proposition alternative). Dans ce contexte, pourquoi changer de paradigme ? Parce que, si « les phénomènes migratoires sont inséparables de la constitution de notre pays […] les mouvements récents des réfugiés sont d’une autre nature en raison des guerres et du libre-échange » (p. 8, livret Migrations). C’est donc cette nouveauté supposée de la migration forcée qui justifierait le changement de paradigme de la FI. On laissera chacun juger de la valeur foncièrement originale des mouvements de population dus aux conflits armés et à la mondialisation.

Vient ensuite la démesure de l’ambition – régler les causes pour diminuer les flux –, démesure telle que sa présence dans le programme politique d’un parti national est presque risible. Les leviers que se propose d’actionner la FI pour parvenir à cet objectif sont en effet eux-mêmes des défis séculaires : arrêter les guerres, relever les économies des pays les plus pauvres et affronter le changement climatique (p. 12). Chacun de ses objectifs est d’ailleurs prôné pour lui-même, par la FI et traditionnellement par la gauche internationaliste et écologiste, dont ils sont les ambitions historiques et nécessaires. Mais ce sont des ambitions-horizons, nécessitant une mobilisation internationale et populaire massive ainsi qu’une transformation profonde du système économique et financier international. Faut-il donc comprendre « régler les causes des migrations » comme « abattre le capitalisme, mettre fin à la crise climatique et pacifier la planète terre » ? On relèvera que, si le programme de la FI propose en effet de s’acheminer sur cette voie, il compte néanmoins, et réalistement, progresser à pas lents et comptés. Or, et pour ne prendre qu’un exemple, on imagine mal que l’action diplomatique en faveur du multilatéralisme onusien et le retrait des troupes françaises en opérations à l’étranger hors mandat du Conseil de sécurité puissent avoir des effets notables à moyen terme sur la paix mondiale – ou en tout cas suffisants pour réduire les flux migratoires internationaux. D’ailleurs, le lien même de causalité qu’opère la FI entre sa politique étrangère et la possible réduction des flux migratoires est discutable : car une telle analyse réduit de fait les conflits armés à l’intervention d’impérialismes étrangers, laissant de côté la question des conflits locaux, des régimes autoritaires et des guerres civiles – ou les résumant à un problème de développement ; il ignore la complexité et la diversité des mouvements migratoires, qui ne sauraient se résumer à la fuite d’un pays pauvre vers un pays riche.

Vide programmatique, vide de sens, et pourtant omniprésent : l’élément de langage relatif aux causes des migrations interroge, dans la mesure où on comprend mal ce qu’il recouvre en termes de mesures, d’actions, de politiques ou d’effets réels escomptés. Ambition floue aux moyens prestement évacués, il paraît prêt à accueillir ce que chacun voudra bien y mettre : des mesures de politique étrangère internationaliste et solidaire, une approche pragmatique des migrations, la nécessité de réduire les flux migratoires, la certitude qu’on ne s’apprête pas à accueillir toute la misère du monde mais qu’on entend rester maîtres « chez soi ». Il vient contrebalancer le pan « humaniste » du programme de politique migratoire en indiquant que des limites, des frontières, seront tracées – sans toutefois bien préciser lesquelles. Il permet d’être favorable à la réduction des migrations au prétexte qu’elles sont une « souffrance » pour ceux qui partent ; de défendre les frontières par souci même de ceux qui veulent les traverser. Il affirme que les migrations ne sont pas une fatalité, mais que pour les régler il faudrait mettre fin à la guerre, à la pauvreté et à la catastrophe climatique – et qui pour s’opposer à ces ambitions-là ?

Ernesto Laclau, qui a théorisé avec Chantal Mouffe le « populisme de gauche » dont la FI dit s’inspirer, écrit : « Le langage d’un discours populiste – qu’il soit de gauche ou de droite – va toujours être imprécis et fluctuant : non en raison d’une faiblesse cognitive, mais parce qu’il tente d’opérer performativement à l’intérieur d’une réalité sociale qui est dans une large mesure hétérogène et fluctuante. » [4] Ce langage s’articule, d’après lui, autour de « signifiants vides », c'est-à-dire suffisamment ambigus pour pouvoir être compris de plusieurs manières différentes et ainsi agréger différentes positions afin de fédérer des groupes aux revendications hétérogènes. « Peuple », « patrie », « démocratie » sont de ces signifiants vides qui n’ont pas le même sens pour tous mais qui, sur un malentendu, sont capables de rassembler beaucoup. La « lutte contre les causes des migrations », avec son contenu flottant et sa connotation floue, semble, de manière semblable, une formule vide, susceptible d’agglomérer des sensibilités différentes, voire opposées, selon l’interprétation spontanée ou minutieuse que chacun voudra bien en faire. Ainsi (dé)structurée, la politique migratoire de la FI était suffisamment nébuleuse pour parvenir à réunir dans un même mouvement une Clémentine Autain et un Djordje Kuzmanovic, qui chacun lui ont donné un sens opposé et personnel [5].

On ne saurait prendre cette formule vide pour une maladresse rhétorique ou un choix cosmétique : elle relève d’une décision stratégique réfléchie, prise en amont de la campagne présidentielle de 2017 et tenue avec détermination jusqu’aujourd’hui. En témoignent les réactions, au sein de la FI, au « Manifeste pour l’accueil des migrants » que les rédactions de RegardsPolitis et Mediapart ont publié en septembre 2018 : si ce texte a recueilli de nombreuses signatures de personnalités de gauche, de femmes et d’hommes politiques (PCF, EELV, NPA, Générations et PS), d’associations antiracistes et d’aide aux migrants, Autain est la seule cadre du mouvement à l’avoir signé. Le texte a été considéré, sans doute à raison, comme un moyen de mettre la FI en porte-à-faux, en l’obligeant à éclaircir sa position relative à la lutte contre les causes des migrations. Il dit en effet ceci : « Il est illusoire de penser que l’on va pouvoir contenir et a fortiori interrompre les flux migratoires. À vouloir le faire, on finit toujours par être contraint au pire. » Les dirigeants du mouvement ne s’y sont pas trompés, qui ont été nombreux à monter au créneau : « pour ma part, je ne peux soutenir ce texte. Pourquoi ? D’abord parce qu’il semble considérer que l’augmentation des migrations, y compris contraintes, est une fatalité » écrit Manuel Bompard [6] ; « le fond du désaccord est dans les termes qu’utilise le texte publié […] Cela revient à renoncer purement et simplement à toute action politique contre les causes du départ » écrit Jean-Luc Mélenchon [7]. C’est bien parce que la FI souhaite tenir ensemble les deux piliers affichés de sa politique migratoire, l’accueil et la lutte contre les causes, que ses cadres refusent de signer – et que va s’établir dans le débat public l’idée que la FI se distinguerait des autres partis de gauche par une position « dure » sur l’immigration – quand bien même son programme est en réalité plus progressiste en la matière que nombre des signataires du manifeste. Un an après, Éric Coquerel maintient cette position, dénonçant « l’instrumentalisation de la question [de l’immigration] à gauche » : « je vise l’appel où se trouvaient des phrases faites pour nous empêcher de signer – comme celle estimant que vouloir régler les causes de l’émigration, ce serait être quasiment d’extrême droite » [8].

La « lutte contre les causes des migrations » est, pour la FI, une ligne rouge : pourtant, les seules propositions politiques qu’elle recouvre réellement sont des mesures de politique étrangère prônées traditionnellement par la gauche (rejet de l’impérialisme, multilatéralisme, aide au développement, critique de la mondialisation), et ne font pas l’objet en elles-mêmes de dénonciations parmi les acteurs politiques, militants, associatifs ou médiatiques de ce camp. S’il ne s’agit donc pas de défendre des mesures politiques, c’est bien le geste rhétorique consistant à affirmer la volonté de réduire les flux migratoires que défend la FI : la formule vide joue comme signal idéologique, visant à capter un électorat perçu comme rétif à la « bonne conscience de gauche » et partisan d’un contrôle migratoire renforcé. Cette hypothèse est confortée dès lors qu’on la réinscrit dans le tournant stratégique plus large qui s’opère entre le FDG de 2012 et la FI de 2017, du discours du Prado à la volonté de « tarir le flux » [9]. Le changement de ton sur l’immigration n’est pas seulement une réaction pragmatique à la « crise migratoire » de 2015 ; il est lié à la tonalité résolument souverainiste de la campagne de 2017 : c’est pour mieux l’épouser que la FI choisit d’incliner son discours sur la politique migratoire.

Faire peuple ou choisir son peuple ?

Ce choix stratégique de la FI sert une volonté hégémonique, au cœur de la méthode populiste : fédérer le « peuple », au-delà de la base électorale traditionnelle de la gauche radicale, et pour cela donner prise à des revendications variées, qui peuvent être agrégées contre le système politique en place. Ce « peuple » qu’entend rassembler la FI, quand elle propose d’accueillir les migrants et, en même temps, de lutter contre les causes des migrations, n’est pas, il faut être clair, le « peuple » du Front national. S’il y a bien dans la vision politique que déploie le discours de la FI un « nous » et un « eux », la frontière ne se veut ni raciale, ni civilisationnelle, mais citoyenne : d’un côté, les Français et les étrangers de France, à qui il faut accorder le droit de vote aux élections locales et dont il faut faciliter le séjour et l’accès à la nationalité ; de l’autre les étrangers hors de France, dont l’émigration est une souffrance et qu’il faut aider à vivre chez eux en paix. Pourtant, la FI commet, ce faisant, deux erreurs : en choisissant cette stratégie, elle admet et nourrit une conception fataliste des classes populaires divisées selon une ligne identitaire ; et en la mettant en œuvre, elle prend le risque de conforter une vision raciste du peuple – parce que le problème avec les signifiants flottants, c’est que, s’ils fluctuent, ils se cristallisent aisément au contact de l’idéologie dominante.

La stratégie du flou autour de la question de l’immigration est un moyen de rallier des pans de la société française jugés méfiants vis-à-vis des migrants. Elle vise large, dans une stratégie de segmentation marketing où chacun serait susceptible de trouver son compte. Les électeurs « fâchés pas fachos » du Front national pourraient être rassurés par la volonté affichée de « tarir les flux ». Les souverainistes, adeptes de frontières et de Realpolitik, adhèrent à la dénonciation de la position « no border » – dont, il faut le rappeler, aucun parti de gauche ne se réclame. Les électeurs raisonnables apprécient, quant à eux, l’équilibre apparent d’un programme « humaniste » et « réaliste ». Même les mesures opérationnelles relatives à l’accueil des migrants se révèlent précisément calibrées, dans leur présentation, pour ne pas « faire peur », pour ne pas « braquer » l’électorat. Danièle Obono explique ainsi :

« On veut être majoritaires, oui, mais en convainquant les gens sur nos idées. Et pour ça, on cherche des moyens, des slogans, des revendications qui soient audibles, compréhensibles, qui permettent d’accrocher et de convaincre le plus grand nombre. Pourquoi est-ce que nous défendons la régularisation des travailleurs sans-papiers, en insistant sur la dimension de “travailleurs” ? Car ça dédramatise et ça parle aux gens qui peuvent comprendre et s’identifier plus facilement aux sans-papiers qui bossent, comme n’importe qui, et qui devraient donc avoir des droits et des protections. […] On ne dit pas qu’on va régulariser “tout le monde” comme ça, on ne défend pas l’“ouverture des frontières” parce que oui, ça braque, c’est contre-productif » [10]

La FI, qui refuse d’être « fataliste » lorsqu’elle prétend s’employer à tarir les flux migratoires, l’est sur sa capacité politique à convaincre : convaincre réellement l’électorat de la nécessité pratique et politique de l’accueil, convaincre de l’innocuité économique et civilisationnelle de la migration, convaincre du droit inaliénable de chaque être humain à jouir – et à vouloir jouir – des mêmes libertés et conditions de vie que celles dont nous bénéficions collectivement. Elle préfère ruser, sans doute parce qu’elle adhère à la vision dominante qu’on a des classes dominées : des groupes aux combats concurrents, ou plus précisément une classe ouvrière et employée dont les intérêts réels sont contradictoires avec ceux des migrants, des étrangers, des immigrés – quand bien même les seconds formeraient une grande partie des premiers. C’est en substance ce qu’expliquait le rapport de Terra Nova en 2011 [11] : un parti de gauche doit, pour être majoritaire, arbitrer entre les intérêts et les perceptions de la classe ouvrière et des autres groupes dominés. On notera que la FI n’applique pas systématiquement cette maxime, puisqu’elle propose un programme féministe qui ne transige pas avec les peurs des franges conservatrices de la société. Peut-être s’estime-t-elle échaudée ? Nombreux sont ceux qui, après le score de 2012 inférieur aux prévisions, ont fait le lien avec le discours de Marseille, qui aurait déplu à l’électorat populaire [12]. Précédant la « crise migratoire », ce discours portait moins sur les migrants que sur les immigrés de France : « Le socle de la patrie est dans la Méditerranée. Les peuples du Maghreb sont nos frères et nos sœurs. Il n’y pas d’avenir pour la France sans les Arabes et les Berbères du Maghreb ! » disait Mélenchon. Ainsi peut s’expliquer la circonspection de la FI sur l’immigration, convaincue qu’elle doit choisir à quelle partie du peuple elle ne veut pas faire peur, parce qu’elle serait la plus susceptible de mener le mouvement au pouvoir.

En composant avec la peur de l’étranger, la stratégie du flou, en ce qu’elle permet le glissement de sens, conforte la conception raciste du peuple plutôt qu’elle ne lui substitue une conception républicaine. C’est le piège des signifiants et autres formules vides : ils se remplissent d’abord des idées hégémoniques et on ne peut en contrôler ni les contours ni les effets. On ne peut pas forcer « la lutte contre les causes des migrations » à ne pas glisser vers « la lutte contre l’immigration », surtout lorsqu’elles poursuivent toutes les deux le même but : « tarir les flux ». On ne peut pas laisser entendre qu’il existe un lien entre l’arrivée des migrants et la baisse des salaires, on ne peut pas dire que les patrons sont favorables aux flux migratoires parce qu’ils arrangent leurs affaires [13], et croire que le rejet pourra être contenu aux étrangers qui pourraient venir et ne s’étendra pas à ceux qui sont déjà venus. On le peut d’autant moins que ces glissements de sens s’incarnent dans des trajectoires personnelles – celle de Kuzmanovic, par exemple, rédacteur du livret Géopolitique et Défense, qui quitte la France Insoumise pour ouvrir un dialogue avec les autres forces souverainistes de France, dont l’extrême-droite. On ne le peut définitivement pas dans le contexte d’hégémonie raciste qui traverse aujourd’hui l’ensemble de la société française : cesser de dire que l’immigration n’est pas un problème, quand tout le monde s’accorde à la considérer comme tel, c’est épouser l’air du temps, s’y conformer, au lieu de le contrer, pas à pas.

Avec cette stratégie du flou, la FI manque aux immigrés, aux descendants d’immigrés et à toutes les victimes de racisme. Elle leur manque particulièrement parce qu’elle a représenté l’espoir d’une gauche au pouvoir, parce que les quartiers populaires ont voté massivement pour elle en 2017 et que ses militants ont tissé de nombreux liens avec les luttes antiracistes, contre les discriminations et les violences policières. Elle leur manque parce qu’elle se retire du combat, calcule la perte de quelques pièces pour une victoire de fin de partie : ne pas attaquer frontalement le discours raciste dans l’espoir de fédérer une part suffisamment importante du peuple pour gagner la prochaine élection présidentielle. Elle leur manque enfin parce qu’elle perpétue, à sa façon, une vision infantilisante et utilitariste des migrants, dont les aspirations personnelles et la libre détermination comptent pour peu de chose – en substance « il nous faut les sauver de la souffrance de l’exil tout en leur permettant de servir le développement de leur pays, là où ils seraient vraiment utiles ». La responsabilité de la FI n’est pas seulement éthique, elle est proprement politique, dans ce moment historique qui voit l’extrême-droite prendre le pouvoir dans plusieurs pays d’Europe et du monde, le suprématisme blanc s’affirmer sans fard aux États-Unis, le fascisme renaître en Italie. La FI serait responsable en cas de victoire : quelle action politique viendrait succéder à la période de flou, une application stricte du programme ou une orientation conforme au discours ? Mais, surtout, et plus probablement, elle serait responsable en cas de défaite : la fin ne saurait jamais justifier les moyens lorsqu’elle n’est pas atteinte. Elle serait responsable de chaque phrase qu’elle n’aurait pas consacrée à combattre l’idéologie raciste qui trie les êtres humains pouvant prétendre à la vie sauve et décente, chaque vague entretenu sur les contours de ce « peuple », qu’on dit républicain depuis un siècle et demi, et qu’on sait pourtant toujours retranché de ceux qui n’en sont pas vraiment – ce n’est pas qu’on ne les aime pas, mais après tout chacun pourrait « vivre chez soi ».

Dépasser les postures

Formule vide, formule creuse, formule dangereuse, la « lutte contre les causes des migrations » est bien moins une ambition politique qu’un signal électoraliste maladroit : puisqu’est admise l’idée que les flux doivent être « taris », que l’arrivée de nouveaux migrants pourrait nuire aux conditions d’existence du peuple, rien n’empêche plus l’électeur de vouloir être conséquent et de voter pour ceux qui disent ces choses-là plus fort et depuis plus longtemps que la FI et ne veulent pas accueillir l’Aquarius. Cette déconnexion entre fond programmatique et signaux rhétoriques n’est permise qu’autant que leur lien n’est pas mis à l’épreuve par l’événement ou la confrontation. Si elle a passé le cap de la présidentielle, elle est à présent éventée, comme l’est d’ailleurs l’imposture de beaucoup d’humanistes de gauche inconséquents. Que valent les discours de solidarité et d’accueil lorsqu’ils sont signés des deux mains par ceux qui jamais n’ont fait campagne pour la régularisation ? par ceux qui ont soutenu les gouvernements qui ont organisé la répression des migrants et signé les traités qui barbèlent la Méditerranée ? Tous, finalement, ignorent le continuum qui lie exilés, sans-papiers, réfugiés, étrangers et immigrés en France, continuum de traitement et d’expérience, de trajectoires de vie et d’histoires familiales, de bureaux de préfecture en refus administratifs, de discriminations en humiliations racistes.

Accorder le discours au programme politique, c’est le devoir de toute la gauche en matière d’immigration, et en particulier de la FI. Elle, qui se targue de ne plus se soucier de faire peur lorsqu’elle parle fiscalité, écologie ou traités européens, doit se contraindre en cette matière à la même discipline de la cohérence, et donc de la radicalité. Elle doit à l’étranger qui est venu, qui vient et qui viendra de ne plus ménager la chèvre et le chou, de ne pas diviser le peuple entre ceux dont la défense mérite de parler dur et vrai et ceux qui pourraient, encore, se contenter d’en même temps. 

 

[1] « Une politique au service de la paix. La France rompra avec l’alignement libéral et atlantiste, la politique de force et d’intervention militaire et avec les logiques de puissance, pour agir en faveur de la paix, du règlement des conflits et du rétablissement du droit international. Elle agira pour une ONU démocratisée, s’appuyant sur une doctrine multilatérale renouvelée. Nous déciderons, immédiatement, le retrait de la France de l’OTAN et nous nous battrons pour la dissolution de cette organisation. Nous rappellerons nos troupes engagées dans la guerre menée par l’OTAN en Afghanistan. », L’Humain d’abord.

[2] « Le choix de la coopération entre les peuples. La France s’engagera pour de nouvelles relations internationales fondées sur le respect des souverainetés populaires, sur des coopérations mutuellement profitables entre les peuples, sur la primauté des normes sociales et environnementales sur celles de la finance et du commerce. […] Nous mettrons un terme à une politique étrangère de la France basée sur les relations néocoloniales et la Françafrique. Nous développerons une action de coopération avec les peuples qui cherchent à construire la démocratie et la justice sociale […]. Nous agirons pour la souveraineté monétaire et financière des peuples, pour un commerce équitable fondé sur des normes sociales et environnementales exigeantes. Nous combattrons les principes d’austérité du FMI et de libre-échange de l’OMC pour les changer profondément ou pour créer de nouvelles institutions internationales. », L’Humain d’abord.

[3] « En même temps, il s’agirait d’instituer une coopération euro-méditerranéenne de progrès social, écologique et de co-développement en direction des pays du Maghreb, du Machrek, d’Afrique noire et du Moyen Orient. », L’Humain d’abord.

[4] Ernesto Laclau, La raison populiste, Seuil, 2008, p. 142.

[5] Voir les interviews que l’une et l’autre ont données à L’Obs en septembre 2018, ici et .

[6] http://www.manuelbompard.fr/a-propos-manifeste-laccueil-migrants/

[7] https://melenchon.fr/2018/10/08/la-saison-du-chrysantheme/

[8] https://www.mediapart.fr/journal/france/290719/debat-elsa-faucillon-eric-coquerel-comment-mobiliser-les-milieux-populaires?onglet=full

[9] « le premier devoir est de tarir le flux et nous devons avoir comme mot d'ordre : chacun doit pouvoir vivre dans son pays, et cela est valable en Corrèze comme au Zambèze », Jean-Luc Mélenchon, mars 2017.

[10] https://www.revue-ballast.fr/penser-limmigration-olivier-besancenot-et-daniele-obono/

[11] http://tnova.fr/rapports/gauche-quelle-majorite-electorale-pour-2012

[12] « À ce moment-là, j’ai su que j’allais parler sans demi-mesure. Avec ce discours, je crois que j’ai fait du bien à mon pays. Peut-être pas à mon résultat électoral mais je m’en fiche, ça ne compte pas. », Jean-Luc Mélenchon, Le choix de l’insoumission, Seuil, 2016.

[13] « Oui, il y a des vagues migratoires, oui, elles peuvent poser de nombreux problèmes aux sociétés d’accueil quand certains en profitent pour baisser les salaires en Allemagne. Nous disons : honte à ceux qui organisent l’immigration par les traités de libre-échange et qui l’utilisent ensuite pour faire pression sur les salariés. », Jean-Luc Mélenchon, 9 septembre 2018.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.