Un quart de siècle de vie sur Terre où j’ai été, comme nombre d’entre nous, tentée par une misanthropie fataliste. Aujourd’hui, il n’est plus question de vivre dans une île sociale déserte car les derniers dés vont être jetés.
Il y a 25 ans, la chute d’un mur tagué, menant à une fièvre euphorique planétaire d’une victoire sur le mal, annonçait l’aube d’un monde radieux et sans guerre. L’ultime épisode d’une confrontation manichéenne, on clôt le grand livre des conflits humains pour une ère de paix éternelle. Bien sûr, la seule éternité du Sapiens est sa nature destructrice. 25 ans passèrent pour donner naissance à des jeunesses moroses, pessimistes, angoissées. 25 années d’espoirs transformés en désillusions, de révoltes aliénées au profit du confort. Ils se butent à croire que les choses et la téléréalité, comme le pain et les jeux au temps des Césars, permettent l’aliénation sociale dans une illusion de liberté sacralisée. La liberté… vous savez, ce label politique qui est aussi véridique que certaines étiquettes « bio » dans les rayons d’hypermarché. On aspire à l’avoir, la palper, la sentir mais on n’a pas les moyens de vérifier son authenticité.
Ils ont gagné à nous endurcir, à cadrer notre regard en longue focale, à sacraliser la dureté et la supériorité car celui qui respecte ces commandements devient un gagnant, un Prophète social et source d’inspiration. On n’admet pas que nous ne sommes que pauvres petites créatures terrestres, des poussières dans l’univers, ce qui nous conduit à se considérer comme absolument exceptionnel auprès de nos semblables par notre culture, nos valeurs, notre croyance religieuse et même notre morphologie apparente qui se transforme en idée de « race ». Après le rêve d'une unification diplomatique globale arrive les désirs d'épuration nationaliste et culturelle qui ont rarement été aussi fortes. On privilégie le charismatique "osé" et le populisme grande gueule pour lapider le vertueux. Les disciplines scientifiques humaines et sociales n'existent qu'à excuser. Oui, réflechir devient ringard.
Au fur et à mesure, on perçoit des mots et des idées qu'on n'aurait pas soupçonnés entendre quatre années auparavant. Une étrange fascination de la violence et de la haine s'installe, jusqu'à devenir tout à fait légitime. Pendant que le sommet de la pyramide vole les étoiles, une tempête de sable fait aveuglement agiter les bras. La sérenité laisse place à la méfiance, à la colère et à la folie destructrice. 25 ans après les applaudissements de la paix, les mains empoignent fermement les armes à feu.
Pourtant, des révoltés peuvent toujours sacraliser un cri de contestation avec ce qu’il y a de meilleur en nous : la chaleur, la joie, l’art. On ne se positionne pas comme supérieur, seulement rêveur d’un monde juste, amoureux et chaleureux ; en d’autres termes, un bel espace où il fait bon vivre et non un gigantesque champ d’exploitation pour le « gagnant ». Avec une volonté d’un rassemblement pacifique, imparfait mais valeureux, on souhaite se montrer dans la beauté de la révolte.
Cette société, reposée sur une relation sadomasochiste avec l’autorité politique et une culture destructrice et aliénatrice, arrive à une impasse. Mais l’histoire de l’humanité est loin d’être écrite et la fatalité n’est pas une solution de survie. La peur du chaos réside en chaque esprit, pourtant, il adviendra quand nous resterons passifs dans nos pantoufles. Quand on voit l’iceberg suffisamment tôt pour ne pas sombrer, lorsqu’on s’aperçoit qu’on a la force de tirer la sonnette d’alarme, au moment où on quitte nos nids provisoirement douillets, alors, oui, il y a de la beauté dans la révolte.