Universités françaises, salons de manucure, même combat

Edouard Philippe annonce une hausse spectaculaire des frais d'inscription aux universités pour les étrangers. Business-plan parfumé de préférence nationale, c'est surtout une triste prophétie sociale : étrangers, Européens ou Français, dans le futur, il faudra être riche, très riche, pour avoir le privilège d'étudier.

Un soir de janvier 1999, je patinais sur le sol glissant de l'aéroport de Barcelone, où l'inconscience enfantine me permettait d'affronter un départ assez brutal avec légèreté, comme un début de vacances prolongées. Deux semaines plus tard, mes parents m'accompagnaient à ma nouvelle école auvergnate, avec un mélange de peur et d'excitation.

Vingt ans plus tard, je ne suis toujours pas Française.
En effet, je n'ai pas déposé une demande car la vie a suivi son cours avec une carte de séjour. Je ne me lève pas le matin en pensant à la couleur de mon passeport mais plutôt à faire mes courses, réviser mes partiels ou regarder le prochain épisode d'une série. L'autre raison peut être plus "excusable", ne souhaitant pas revivre la douloureuse démarche que j'avais subi pour obtenir ma carte de séjour de 10 ans, dont une succession de réveils à 4h du matin et d'humiliations m'avaient vaccinée aux institutions pour l'accueil des étrangers. Malgré les inégalités avec mes camarades d'université ou de vie, je me contentai de mon "statut" d'étrangère.

Pourtant, les nouvelles du monde me parviennent comme des piqûres de rappel. Non, la couleur du passeport peut déterminer le cours de ta vie.
Aujourd'hui, la déclaration ô combien savante du premier ministre annonce l’augmentation des frais d’inscription à l’université pour les étrangers, des prix jusqu’à dix fois plus chers que le tarif habituel. Un prétexte fort honorable : rendre les facultés françaises plus prestigieuses et attractives à l’échelle internationale. Une tactique qui me fait étrangement penser au destin funeste d'un salon de manucure dans un quartier aisé de ma ville natale, car les prix étaient trop bas. "Les gens sont attirés par les services aux tarifs élevés", me disait-on "un prix trop cheap, ça fait peur". L'université publique française s'est donc transformée en salon de manucure. Je n'arrive pas à comprendre qui sont ces étudiants "étrangers" devant payer ce prix exorbitant : ceux qui habitent en dehors des frontières de l'Europe ? Tous les non-européens, y compris les personnes vivant depuis plusieurs années, comme moi ? Dans tous les cas de figure, cette annonce fait terriblement froid dans le dos pour l'avenir des universités françaises, déjà mises en grande difficulté. Ce dont on peut être sur, c'est le résultat espéré : français, européens, étrangers ou résidents de longue date, le tri social sera mis en place. On oublie le caractère déterminant de notre origine sociale, parfois plus importante que la traçabilité des frontières, piétinant ainsi les mythes de la méritocratie.

Il y a 20 ans, je ne pensais pas parcourir les couloirs de la Sorbonne, mais plutôt ceux de la Fac Centrale d'Alger. Mais j'ai été ravie d'avoir eu l'opportunité de m'asseoir sur les bancs inconfortables de l'amphithéâtre Richelieu, malgré les quelques 130 euros dépensés - déjà assez chers pour une partie de la population. Je n'aurais jamais souhaité m'endetter pour étudier, car s'enrichir humainement dans l'égalité est un droit fondamental. La terrible annonce du premier ministre est peut-être une triste prophétie pour l'avenir de tous les étudiants, français, européens, étrangers, si le compte en banque n'est pas digne des diplômes qu'ils proposent. À nos gardes, camarades, sous cet air de plan-business ou de préférence nationale, vous serez peut-être les prochains sur la liste.

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