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Billet de blog 30 avr. 2016

L'autorité et le mépris

L'État doit rester fort et rien de mieux que l'instrument infaillible pour délégitimer une contestation : le mépris.

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Samedi. Une matinée pluvieuse et grise s'annonçait. En préparant mon thé, je me disais que l'antique toile mouvante n'avait pas fonctionné depuis des mois et il me vint une soudaine envie de déguster mon breuvage face à la télévision. Il ne m'a guère fallue longtemps pour me rappeler pourquoi j'avais laissé les télécommandes prendre la poussière.

Mon opinion envers les informations de télévision ne provient pas d'un dégoût populiste envers tout journaliste ou chroniqueur, comme le fameux "tous pourris" et "collabos", en ayant parfaitement conscience de la diversité et de l'hétérogénéité de ce milieu. Pourtant, il est de plus en plus dur de supporter les commentaires acides de certains, comme quatre protagonistes de ce matin, apparus sur un plateau d'Itélé, dont je ne connais ni leurs noms ni l'identité du présentateur. Ce dernier demandait à ses collègues ce qu'ils conseillaient à Bernard Cazeneuve sur le sujet des manifestants de jeudi dernier et de la nuit debout. Pas un détail, un propos, un mot n'avait calmé mes cheveux hérissés. Ce sentiment n'a pas pour origine mon opposition à cette loi, mais me fait questionner de l'attitude envers des manifestants, qui sont pour la plupart composés d'une partie de la jeunesse de cette société.

Ainsi, les conseils de ces commentateurs, apparemment dignes de donner des positions légitimes en dépit des cris stridents à l'extérieur de leur plateau, se résument en deux mots : autorité et mépris.

Autorité... Parce qu'il faut représenter un État fort. Incarner un pouvoir inflexible, sur de lui, comme on est attiré par les charismatiques dans nos vies intimes. Autorité rime avec fermeté, comme celle de nos pères. C'est donc ainsi qu'ils nous gouvernent, la population considérée comme de petits-enfants immatures contrôlés par un pouvoir si possible entre des mains de fer, de véritables chefs, de vrais hommes ! Oui, on aime les vrais hommes qui sachent gouverner, contrôler, faire plier de millions de personnes pour qu'ils puissent posséder des privilèges incensés et on ferme les yeux, tant que nous l'avons, cet État fort. La relation masoshiste que nous entretons avec les hommes de pouvoir ne date pas d'hier, surtout si nous ne supportons pas l'idée que nous puissions prendre nos responsabilités dans la gestion et les décisions de cette société. Ainsi, qu'attendons-nous pour donner les pleins pouvoirs à l'Olympe républicain, si jouer à la démocratie avec des urnes et des bulletins nous coûte si cher pour élire notre mannequin politique ? Allons donc, soyons honnêtes et rappelons De Gaulle, Napoléon, que dis-je... Louis XIV même, d'entre les morts ! Ces hommes font la fierté de la Nation, n'est-ce-pas ? Au Diable notre opinion et notre liberté, tant que nous l'avons, cet État fort.

Pour effacer la contestation, le mépris est une arme bien plus efficace qu'une persécution classique. Alors que les révoltés des "Printemps arabes" étaient des héros de démocratie, applaudis pour leur courage et leur envie de liberté, les somnanbules de la place de la République ne deviennent que des immatures. Dans cette culture contemporaine aspirant à fréquenter la coolitude, on sait depuis les cours de récré qu'il n'y a rien de pire que d'être un méprisé, un boloss, un pécno et l'autorité dépense beaucoup pour les peindre ainsi, à travers les médias traditionnels ou les meetings de chef de file. Ils ne méritent pas la considération, car ils "n'ont rien dans le cerveau", "ne connaissent pas la réalité", ne font que gueuler dans "les réseaux sociaux" et oui Sire Cazeneuve, ne vous mélez pas aux petits cons de la Génération Y. Gardez cette fermeté et vous serez digne de vos fonctions. Nous vous laissez pas abattre par cette masse de paumés. En 3 minutes, je compris pourquoi certains n'y voient qu'une assemblée de petits imbéciles perturbateurs.

Car aspirant à autre chose, à s'affranchir des structures de pouvoir, à trouver des solutions pour un monde meilleur, à refuser la fatalité de notre société destructrice, malgré ses imperfections, les révoltés de la place sont piétinés par une violence verbale davantage cruelle et efficace qu'une intervention physique. Ils sont dans la rue, les places, crient contre la violence sociale, économique ou écologique. Mais non, nous gardons en tête qu'ils ne sont que des pécnos à dread refusant de travailler... C'est ce que l'autorité autoritaire présume. On leur fait alors confiance et on se sent supérieur car on est dans la réalité, on participe au retour de la croissance qui ne viendra jamais, pour paraître actif et payer nos crédits de consommation du dernier écran plasma 3D qui remplacera l'ancien gadget aujourd'hui devenu un cadavre de pollution sur une côté indienne ou africaine. On continue de ne pas se poser trop de questions pour aller de temps en temps mettre un bulletin de vote et c'est ainsi que nous le gardons, cet État fort.

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