L'illusion numérique et la parole du Prince

Cela fait longtemps que je voulais écrire un billet sur l'illusion numérique, cet usage forcené de l'informatique et de ses outils qu'on tient absolument à nous présenter comme une panacée pour tous les maux de l'école. J'accumulais de la documentation, mais je me sentais un peu feignant, et voilà qu'une triste actualité me ramène à ce propos.

Cela fait longtemps que je voulais écrire un billet sur l'illusion numérique, cet usage forcené de l'informatique et de ses outils qu'on tient absolument à nous présenter comme une panacée pour tous les maux de l'école. J'accumulais de la documentation, mais je me sentais un peu feignant, et voilà qu'une triste actualité me ramène à ce propos.

Un collègue, par ailleurs excellent connaisseur des outils numériques -voire même spécialiste de leur usage en situation-, s'est vu reprocher par sa hiérarchie un billet pourtant innocent de son blog, dans lequel il critiquait la pensée magique qui consiste à croire que le numérique peut être la solution ultime au fameux "décrochage" et autres échecs scolaires. Rappelons-le, il n'existe aucun devoir de réserve dans notre métier mais juste un devoir de discrétion quant à nos opinions religieuses ou politiques, et quant à ce qu'il nous est donné de connaître de nos élèves. Rien que de très logique en somme. Mais notre pléthorique et surtout jacobine administration ne l'entend pas de cette oreille, qui tient à ce que surtout ses personnels ne critiquent jamais rien de l'institution, même ce qui pourtant nous apparait comme évidemment idiot ou éminemment mensonger. Et c'est ainsi que quelques fonctionnaires qui se pensent certainement investis d'une mission divine n'hésitent pas à convoquer leurs ouailles pour les engueuler, leur reprocher leur manque de respect, voire même peuvent aller jusqu'à les suspendre de leur mission comme l'a appris à ses dépens Jacques Risso.

J'ai connu des déboires similaires il y a quelques années, sous l'ère Darcos. J'avais le malheur, en toute confiance, de bloguer sous ma véritable identité. J'avais la parole aussi libre qu'aujourd'hui, et il n'a pas manqué un veilleur internet pour rapidement repérer ma prose... qui n'a pas plu au ministère, lequel a demandé à l' Inspecteur d'Académie (les DASEN n'existaient pas encore) de me convoquer pour m'administrer un blâme. L'inexistence d'un devoir de réserve ne gêne pas ces gens là qui détestent qu'on leur mette le nez dans leur pipi.

J'ai eu à l'époque le même réflexe que notre malheureux collègue aujourd'hui, soit celui de supprimer mon blog, la mort dans l'âme. Mais ma carrière jusqu'alors sans tache ne pouvait alors à mes yeux s'encombrer d'un tel écart dans mon dossier. Je suis profondément fonctionnaire, j'aime mon métier, je ne concevais pas ne pas respecter quelque part la volonté de mon administration.

Le naturel a heureusement vite repris le dessus, j'avais besoin d'exprimer les manques, les errements, les blocages, les absurdités du système. J'ai rapidement créé un nouveau blog, anonyme celui-là, celui que vous lisez présentement. Je déteste l'anonymat, je le conchie. Mais je ne pouvais pas laisser tomber. Et voilà -je le suppose- un ministère heureux de provoquer chez ses agents leur passage dans la clandestinité. Je ne croyais pas une seconde, après les présidentielles de 2012, que les choses changeraient, j'en ai aujourd'hui une éclatante confirmation si j'en avais eu besoin après l'affaire Risso.

Tout cela pour quoi? Les propos mesurés de notre collègue aujourd'hui maltraité ne faisaient pourtant qu'enfoncer une porte ouverte, celle de l'inanité du "grand plan numérique" proposé -imposé!- à l'enseignement par notre Président, plan qui ne vise qu'à noyer le poisson des échecs de la rénovation de l'école, parmi ceux de la présente politique en général. J'en parle suffisamment depuis plus de deux ans ici pour ne plus vous présenter les causes de ces échecs: administration pyramidale, centralisée, infantilisante, sans réactivité... refus de confier les rênes des écoles à ceux qui les connaissent le mieux et en subissent quotidiennement les contraintes, soit les agents de terrain... obsessions pédagogiques, pensée magique... j'en passe et des meilleures. Comme s'il suffisait d'exprimer que l'on va équiper les écoles de tablettes numériques et autres dispositifs pseudo-interactifs pour résoudre les soucis d'une société devant lesquels nos gouvernants restent eux-mêmes tétanisés. C'est une pensée dévastatrice, mais c'est -n'est-ce pas?- la parole du Prince! Yaka, ilfo, et nous serons sauvés; l'école sera efficiente pour tous, aucun de nos élèves ne sortira plus du système scolaire sans diplôme ni sans métier.

Ceux qui se sont frottés aux MOOC, qu'on déjà on nous a présentés comme l'avenir de l'enseignement, le savent bien: apprendre seul est extrêmement difficile, et réclame des armes que seule une formation intellectuelle complète peut fournir. Si c'est effectivement dans l'interaction qu'on peut le mieux apprendre, c'est surtout et définitivement avec l'aide et le support d'un mentor, d'un guide, c'est une interaction humaine qui est nécessaire, c'est... un enseignant. Certes l'outil numérique, s'il est utilisé à bon escient par un formateur qui en connait tenants, aboutissants et surtout limites, peut être un dispositif favorable. Mais il ne remplacera jamais un échange humain, le chemin que peut tracer pour un disciple son maître d'étude. Croire le contraire n'est même plus s'illusionner, c'est jeter de la poudre aux yeux. L'autonomie et les compétences nécessaires à l'acquisition des savoirs est hélas souvent hors de portée de ceux qu'on tente d'aider, alors les abandonner devant un ordinateur... On connait l'intérêt formateur des travaux de groupes, vouloir venir à un face-à-face élève-machine est suicidaire. Encore plus quand on le présente comme l'ultime salut.

Soyons honnêtes, ce "plan numérique" ne sera pas totalement inutile... pour nos meilleurs élèves, qui eux sauront en tirer parti. Est-ce le public visé?

Nous l'avons déjà vécue, la révolution numérique. Moi du moins. En 1985, avec le "Plan informatique pour tous", dont j'ai toujours pensé qu'il servait surtout à essayer de sauver Thomson de la faillite. Qui n'a jamais planté un MO5 ou 6 et vaillamment tenté de recharger un programme de la gamme ne peut pas comprendre... Les défauts de l'époque sont presque les mêmes aujourd'hui: manque de formation, manque de maintenance, obsolescence matérielle, etc. Mais les enseignants utilisent tous l'informatique aujourd'hui, me dira-t-on. Certes. Plus ou moins bien. Mais qui me fera croire qu'à la première panne le matériel lui-même ne sera pas abandonné? Et puis quels programmes nous seront proposés, alors que les manuels continuent inexorablement à perdurer sous un format papier de plusieurs kilos -je suppose qu'il faut soutenir la filière d'édition-? Honnêtement, à moins que l'enseignant soit lui-même passionné par l'outil, ce nouveau plan numérique finira comme le(s) précédent(s): tablettes brisées, ordinateurs en panne, tout ça prenant la poussière comme la plupart des TBI aujourd'hui, eux qui furent la "révolution" d'hier. Et ce ne sont pas des directeurs d'école submergés de travail, de tâches variées et de devoirs, qui vont se substituer à une maintenance dédiée qui prend un temps fou et réclame des compétences spécifiques.

Je me demande combien dans ce gouvernement seraient capables d'utiliser le "code" dont ils nous rebattent les oreilles. Moi oui, des if... then... else... j'en ai manipulé pas mal, je faisais de la programmation au début des années 80, ce qui ne me rajeunit pas. J'avais en amont une formation classique qui m'a bien servi: quel meilleur apprentissage de la logique nécessaire à la manipulation d'un code binaire aurais-je pu avoir par exemple que mes sept années de latin? Traduire Cicéron ou Virgile réclame une gymnastique intellectuelle qui me fut bien utile. Je me suis frotté par la suite au C++, à Delphi, etc. Par pur plaisir (ou par vice, choisissez). Aujourd'hui cela n'a plus aucun intérêt sauf pour les quelques qui se destinent à la programmation, et de toute façon se pencheront sur Python ou autre dans leur IUT, leur université ou leur école d'ingénieur. Tiens , j'en profite pour dire qu'on parle de "programmeur", et pas de "programmateur", merci. Le matériel et les programmes qui nous sont aujourd'hui proposés ne réclament plus qu'on se penche attentivement sur eux pour les exploiter (ceux qui ont déjà créé des disquettes de démarrage pour optimiser l'usage de 640 Ko de RAM au lancement d'un jeu gourmand me comprendront). Le fameux "apprentissage du code" est une sinistre blague, travailler les langues vivantes ou mortes serait plus formateur, et ouvrirait à d'autres perspectives -géographiques, historiques, étymologiques...- et d'autres points de vue, alors qu'un langage informatique n'ouvre rien qui ne se referme sur son propre usage.

Bref, notre pauvre collègue maltraité pour ses propos malheureusement honnêtes et pertinents est la victime d'une pensée unique dont on aurait pourtant aimé imaginer il y a deux ans qu'elle allait disparaître. Il ne fait pas bon dire la vérité, tant nous vivons sous le règne du mensonge et de l'illusion, dans un monde féérique peuplé de magiciens et de princesses. Je ne saurais trop recommander aujourd'hui comme je l'aurais fait hier, à tous ceux qui travaillant pour le sacro-saint ministère de l’Éducation nationale auraient la plus minime velléité d'exprimer une opinion quelconque, de le faire anonymement. Juste une histoire de confort intellectuel...

http://leconfortintellectuel.blogspot.fr/

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.