Covid 19 > 25 CoP

Par ses répercussions, le Covid-19 est en train de se révéler beaucoup plus efficace que toutes les conférences des parties (COP) organisées au cours des 25 dernières années. En 3-4 mois, le "Corona" vient de permettre, à l'échelle internationale, plus que 25 ans de politiques environnementales. (billet écrit le 12/03/2020, chiffres mis à jour le 15/04/2020)

Le corona est une chance.

Par ses répercussions, le Covid-19 ou « coronavirus » est en train de se révéler beaucoup plus efficace que toutes les conférences des parties (COP) et leurs innombrables réunions préparatoires organisées au cours des 25 dernières années. En 3-4 mois, le Corona vient de permettre plus que 25 ans de politiques environnementales à l’échelle internationale.

Les usines chinoises fonctionnant à base de charbon ont vu leur activité baisser à 60-85% de leur niveau habituel. Les émissions de CO2 n’y sont plus qu’à 75 % de leur volume habituel. Le niveau de pollution atmosphérique au NO2 dans l’Est de la Chine est à 64% seulement de son niveau d’il y a un an. Jamais aucune politique climatique n’a permis de tels infléchissements en si peu de temps. Par conséquent, les chinois.es urbain.s redécouvrent partiellement que derrière l’épais smog qui règne habituellement le ciel, en fait, est bleu. Certaines ne l’ont jamais vu de cette couleur.

Bien que des compagnies aériennes font voler une partie de leur flotte à vide, le trafic aérien civil (4 % des émissions mondiales de GES) aussi en a pris un coup. En Chine, les vols intérieurs ne sont plus qu’à 30 % de leur niveau de janvier. A force d’accumuler les « no show » (coucou Guy Debord !), Air France a réduit de 25 % le trafic passager vers la Chine, de 30 % la fréquence de ses dessertes vers l’Italie. En Allemagne, Lufthansa a immobilisé au sol un cinquième de sa flotte.

Ce ralentissement de l’économie mondiale s’est traduit, lundi 9 mars, par le pire krach boursier depuis 2008, dans le sillage de la plus forte chute des prix du pétrole brut en 24h depuis 1991. Les titres des grandes banques se sont effondrés. Jeudi 12 mars a été la pire journée de l’histoire de la Bourse de Paris. Au-delà, l’épidémie de Covid-19 pourrait faire décliner la croissance économique mondiale à son niveau le plus bas depuis 2008-2009.

Les gens sont assignés à résidence, les entreprises octroient enfin massivement le droit au télétravail à leurs employés, les déplacements diminuent, les grands salons commerciaux sont annulés, la fermeture des écoles et des crèches contraint les parents à réduire leur temps de travail. Dans les principales puissances économiques mondiales, l’activité diminue. Le temps ralentit.

Il est vraisemblable que cela ne soit que passager et que, par la suite, les grandes puissances investissent massivement dans les secteurs les plus énergivores et les plus polluants. Mais, dans l’immédiat, on peut respirer. On est contraints de fonctionner au ralenti, à une échelle plus locale, en étant plus prudents, plus discrets, plus furtifs… Les médias nous accablent de décomptes anxiogènes, mais on respire.

Oui, le Covid-19 est, à mes yeux, une chance extraordinaire qui se présente à nous !

Une telle appréciation a certainement de quoi faire bondir les droits-de-l’hommistes de tous poils, mais remettons les choses en perspectives. Le Covid-19 a causé jusqu’à présent (15/04/2020) 131.319 décès à travers le monde, 15.729 en France. Le nombre de personnes testées contaminées est considérable (> 2 millions), mais son taux de morbidité reste faible (< 3 %). Pour rappel :

  • la grippe classique qui ne défraie pas la chronique cause chaque hiver 10.000 morts en France ;
  • l'épidémie d’Ebola qui a sévi en Afrique de l'Ouest en 2014-2015 affichait une létalité de 40% ;
  • la dengue touche environ 50 millions de personnes et en tue environ 20 000 chaque année, dont une très forte proportion d’enfants ;
  • le paludisme entraîne chaque année environ 430 000 décès, dont 70 % d’enfants en bas âge ;
  • 770 000 personnes sont décédées en 2018 de causes liées au HIV et 1,7 million de personnes ont été nouvellement infectées.

Il est vraisemblable que le bilan du coronavirus s’accroisse dans les mois qui viennent et soit particulièrement lourd dans les pays qui manquent d’infrastructures de santé et où les forts taux de pollution atmosphérique entraînent une importante prévalence de maladies respiratoires. Espérons que les pays du Sud soient, pour une fois, relativement épargnés par cette épidémie.

Dans tous les cas, rappelons que le Coronavirus a causé à ce jour 131.319 décès… sur 7.777.998.500 d’humains (environ). Soit : 0,00002 % de l’humanité. Et cela fait paniquer tout le monde. En revanche, le fait que, entre 1970 et 2010, les populations de vertébrés (terrestres, marins, d’eau douce) aient chuté de 58,00000 % : on peut dire que, grosso modo, tout le monde s’en bat les steaks. Ou, à tout le moins, que les mesures prises à l’échelle internationale sont dérisoires.

Il n’est pas clair si le covid-19 a été transmis aux humains par la chauve-souris ou par le pangolin. Dans les deux cas, il s’agit d’espèces qui sont directement menacées par l’anthropisation généralisée de la planète. Le pangolin est un cas critique. Ce fourmilier revêtu d’une cuirasse d’écailles, apparu il y a vraisemblablement 127 millions d’années (pour rappel : les primates sont apparus il y a 80 millions d'années ; les hominidés, il y a 2,3 millions d’années) est le mammifère le plus braconné au monde ! Ces 10 dernières années, le braconnage a tué plus d'un million de pangolins en Asie. Le trafic s’est déplacé en Afrique, où l’on en massacre désormais jusqu’à 2,7 millions par an ! Cette espèce existe sur Terre depuis 127 millions d’années et elle est sur le point de disparaître à jamais parce que depuis 150 ans l’humanité est devenue complètement tarée…

S’agissant des chiroptères (ou chauves-souris) c’est une espèce qui vit sur Terre depuis 55 millions d’années. Elle est aujourd’hui en déclin dans toutes les zones densément intensément habitées et monocultivées. La pollution lumineuse les affecte directement. Cette entreprise généralisée consistant à faire disparaître la nuit, à tout écraser de ces Lumières devenues aveuglantes est en train de les tuer. Elles – et tant d’autres êtres vivants – bien plus que nous.

Arrêter.

La solution est tellement énorme, évidente que, n’eut été le corona, on ne la voyait même plus, on ne l’envisageait même plus. Et alors même que dans un système en surchauffe, l’urgence consiste à tout ralentir, à arrêter notre frénésie de productivité, d’activités tous azimuts… les autorités se dressent aujourd’hui comme un seul homme pour défendre coûte que coûte la sacro-sainte croissance du PIB. Notre ministre de l’économie : « le Covid-19 représente désormais un risque réel sur la croissance ». La Commission Européenne : « l’UE est prête à utiliser tous les outils à sa disposition pour protéger la croissance ». Les journalistes (Bouissou et Malingre, LeMonde.fr) : « le risque [sic] d’un ralentissement de l’économie mondiale s’est accru ».

Partant, les autorités persistent, aussi longtemps que possible, dans le déni. Et l’on assiste ainsi à des matchs de Champion’s League à huis clos, où une vingtaine de footballeurs millionnaires s’époumonent devant des travées désertes, pour maintenir plusieurs centaines de millions de téléspectateurs à travers le monde encore un peu sous hypnose... Mais, sans la vibration des foules, sans le rugissement des supporters, plus aucune émotion ne se dégage de ce spectacle absurde. On a sorti les lumières de prestige, elles se révèlent glaçantes. L'arène est vide. Le Roi est nu. Lui aussi, d’ailleurs, il reste chez lui. Pour la première fois, il rechigne à serrer des mains. Ministres, députés, sénateurs, nombreux sont ceux qui chopent le venin.

Et ils finissent, à contre-cœur, par siffler une interruption, un armistice, une pause.

Cette concession, toutefois, ne sera pas gratuite. Il y a fort à parier qu’elle s’accompagnera d’inégalités accrues et du déploiement d’un bio-pouvoir croissant : drones, systèmes de reconnaissance faciales, traçage des flux, des déplacements, quarantaines, exfiltrations pour ressortissant.e.s privilégié.e.s, etc. Ces aspects mériteraient (au moins) un article ad hoc ; nous ne nous y attardons pas ici.

Mais ce qu’eux voient comme une calamité, nous le voyons comme une opportunité. Ce qu’ils exorcisent sous le nom de récession, nous y aspirons depuis des années sous le nom de décroissance.

La décroissance, toutefois, relève d’un programme politique, d’une anticipation coordonnée, d’une transition, d’un choix collectif issu d’une mûre réflexion. Cela impliquerait de prendre acte et de tirer les conséquences du fait que nous sommes entrés dans « un nouveau régime climatique »[1], caractérisé par des taux de carbone dans l’atmosphère plus élevés que jamais depuis l’apparition d’homo sapiens. Cela impliquerait d’écouter le professeur Hoskins, de l’Imperial College de Londres, quand il affirme que le changement climatique est « une menace plus grande pour notre espèce que tout virus connu ». Cela impliquerait d’écouter le secrétaire général des Nations Unies quand il constate que nous sommes actuellement « largement en-dehors des clous » pour atteindre les objectifs de la COP 21.

Si l’on s’obstine encore dans le déni, la suite des événements ne va pas prendre la forme d’une quelconque transition : elle va être une chute, une descente. Comme pour les toxicos que nous sommes collectivement, accrocs aux combustibles fossiles et à la croissance du PIB. Si nous persistons dans cette fuite en avant du capitalisme financier aussi inique qu’opaque, poursuivis par le spectre d’une dette tellement abyssale qu’elle en est complètement grotesque, nous allons droit devant une brutale descente : énergétique, politique et psychique.

Cela fait des décennies que nous expliquons que notre trajectoire s’apparente à celle d’un bolide lancé à 200 km/h vers un ravin, pour lequel le mirage du "développement durable" consiste à accepter de décélérer de 5 km/h. Cela fait plusieurs années que le véhicule a quitté le sol, que nous nous découvrons hors-sol. Et bien désormais, notre lévitation au-dessus du vide s'achève. Nous nous apprêtons à faire l'expérience de la gravité. Du sevrage forcé.

C'est pas la fin du monde, mais on ne va pas se mentir non plus : ça va secouer.

Pour refuser cette fatalité, pour engager notre « métamorphose »[2], nous avons 3 options, compatibles entre elles[3] : i) se battre contre ce statu-quo morbide, ii) forger des alternatives porteuses d’espoirs et iii) renouveler nos imaginaires.

Pour le premier point, ce n’est pas compliqué : grève illimitée, désobéissance civile, sabotages, neutralisation de ceux qui profitent du désastre (les 1%) : Total, Exxon-Mobil, Nestlé, Bayer, Monsanto, Vopak, Eni, studios hollywoodiens, FIFA, Trump, Shell, Bolsonaro, MBS, Amazon, Saudi Aramco, Google, Gazprom, Facebook, Poutine, Blackrock, BP, ExxonMobil, Chevron, ENI, Netflix, Société générale, Natixis, BNP Paribas, Crédit agricole, Deutsche Bank, Barclays, Goldman Sachs, etc.

Pour le second - c’est-à-dire : relocaliser nos vies, décentraliser le pouvoir, prendre soin des écosystèmes, tisser des réseaux d’autonomie collective et territoriale - nous disposons d’une multitude d’outils à la fois neufs et éprouvés : low-techs, logiciels libres, permaculture, communication non-violente, agroforesterie, éducation populaire, monnaies libres, méditation, énergies renouvelables, forêts nourricières, fablabs, écoles démocratiques, yoga, AMAPs, propriété fondante, coopératives d’électricité, etc.

S’agissant du troisième axe, c'est notre rapport au monde occidental moderne qu'il faut profondément renouveler pour faire face à cette nouvelle équation. Nous, « peuple de la marchandise »[4], nous sommes aveuglés par notre propre reflet, oubliant tout le reste, cloîtrés dans notre bulle narcisso-spéculative, alors que nous sommes partie intégrante de la toile du Vivant. Nous pouvons pour cela nous inspirer des ontologies des peuples dits premiers, qui détiennent certaines clés. Et laisser - en nous et autour de nous - beaucoup, beaucoup plus de place au féminin.

Comme disait le poète : « là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve » [5].

Salut à toi, la chauve-souris !

Salut à toi, le pangolin !

 

[1] Bruno Latour (2015) Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, La Découverte, Paris, 400 p.

[2] Edgar Morin (2010) "Eloge de la métamorphose", LeMonde.fr, 09/01.

[3] Comme rappelé à la fin du documentaire L'âge de l'Anthropocène, des origines aux effondrements, visionnable gratuitement en ligne.

[4] comme nous nomme le chef yanomani D. Kopenawa

[5] F. Hölderlin, Patmos, 1803

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