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Billet de blog 26 févr. 2012

Rions un peu avec Antonio / Fischetti rejoint le "club navrature (navrer, c'est notre métier)" : Texte de Nicolas Gauvrit

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© JIMDELARGE

Par Nicolas Gauvrit
Rions un peu avec Antonio / Fischetti rejoint le "club navrature (navrer, c'est notre métier)" Antonio Fischetti aura mis, le 25 février 2012, une bonne heure pour nous expliquer que la psychanalyse n'est pas en contradiction avec la science, bien au contraire ! En une heure pourtant, nous n'aurons droit qu'à... UN argument. Tout le reste est de l'enrobage ou de l'enfumage. J'ai écouté d'un bout à l'autre cette émission disponible à cette adresse – pour les courageux. Une critique de l'émission se trouve déjà ici.
Résumé de cette magnifique démonstration en bleu, avec mes grains de sel au fil de l'eau. On entend d'abord un psychanalyste nous décrire la séance psychanalytique usuelle. On entend ensuite s'esbaudir une patiente ravie, qui souhaite devenir psychanalyste. Elle a été sauvée par la psychanalyse : avant, elle était "déprimée". Maintenant, elle est "apaisée".Un témoignage ne prouve rien. Il existe des centaines de témoins de miracles, des milliers de personnes ravies d'avoir été sauvées par l'homéopathie, la religion, etc. D'autre part, quel peut bien être l'intérêt de commencer comme ça une émission sur l'évaluation scientifique de la psychanalyse ? Peut-être à introduire cette phrase d'une fascinante objectivité à ce moment (c'est le journaliste qui parle) : Alors, comment soigne la psychanalyse ? Faut-il rappeler un principe élémentaire ? Avant de nous demander comment, demandons-nous si.

C'est ensuite Bruno Falissard (INSERM) qui est interrogé. Il nous apprend que si le rapport INSERM n'avait pas trouvé que la psychanalyse était efficace c'est parce qu'à cette époque (ou du moins en 2000), il n'y avait en effet aucune preuve d'efficacité. Mais, nous dit-il, les choses on bien changé aujourd'hui. Il existe notamment cet article, publié en 2008, qui montre enfin après un siècle d'utilisation que la psychanalyse est efficace ! Voilà enfin un argument sérieux. L'article de 2008 est disponible en ligne, si bien qu'il nous est loisible de le lire en entier. Et ça tombe plutôt bien, parce que les articles sur l'efficacité de la psychanalyse ne sont pas légion, c'est le moins qu'on puisse dire. C'est même ce que reconnaissent des chercheurs qui, en 2011, ont publié cet autre article, également une méta-analyse. Ces deux articles (je n'ai rien trouvé d'autres en 45 minutes sur Google Scholar) sont des méta-analyses. Ils partent donc d'un corpus important d'articles évaluant la psychanalyse (pour l'article de 2008, plus de 4000 articles au départ), et sélectionnent ceux qui ont un certain degré de sérieux. Par exemple, il faut qu'il y ait une évaluation avant et après la thérapie (c'est vraiment un minimum), des mesures plus ou moins objectives, etc. On arrive alors à 29 publications pour l'analyse de 2008, et à 34 pour celle de 2011... mais aucune des deux méta-analyses n'impose aux études retenues de posséder un groupe contrôle et d'utiliser une répartition aléatoire des sujets dans les groupes, ce qui est pourtant la base de la méthodologie. Dans l'article de 2011, on apprend par exemple que seulement 9 des études considérées étaient faites avec des groupes randomisés. L'unique argument de l'émission est donc tout à fait discutable : il existe bien une méta-analyse concluant à un effet positif de la psychanalyse, mais cette analyse n'est pas très regardante sur la qualité des études qu'elle intègre, c'est le moins qu'on puisse dire !

On entend ensuite 4 psychanalystes discuter via Skype du cas d'une patiente de l'une d'entre elles, afin de noter "au feeling" sur une échelle allant de -4 à +4 différents items d'une batterie d'évaluation. Cette discussion surnaturelle est présentée comme un exemple d'évaluation scientifique de la psychanalyse. Grâce à cette mesure objective, on saura en effet si l'enfant autiste dont il est question va mieux ou non après la cure. Au cas où ça n'irait pas de soi, rappelons quelques principes de méthodologie pour débutants : (1) la personne qui suit un enfant ne peut pas en même temps l'évaluer sur un échelle d'hétéro-évaluation (i.e. remplie par le chercheur et non le patient lui-même) à des fins de recherche (2) dans le cas, comme ici, où il faut recourir à plusieurs juges pour vérifier la fiabilité de l'échelle, les différents juges notent séparément, et sans se concerter – l'exact opposé de ce que Fischetti pense être un gage de sérieux, donc (3) la ou les personnes qui cotent ne doivent pas connaître le type de traitement reçu par le patient.

On apprend donc par notre Fischetti national ce résultat passionnant de la science : grâce à Skype, 4 personnes qui ont séchées les cours de méthodologie peuvent discuter à distance sans payer le téléphone. On est ensuite transbahuté radiophoniquement dans un service de néo-natalité où une psychanalyste pour bébés nous raconte son travail. Une des premières phrases qu'elle prononce est "Il ne s'agit pas de psychanalyse, ce serait absurde" – en effet, on n'imagine pas le nouveau-né sur un divan. Puis elle nous décrit un cas parfaitement banal et limpide, qu'elle analyse de manière triviale comme le ferait n'importe qui ayant suivi (ou pas) un cours de première année de psychologie : une jeune mère est angoissée parce qu'ayant causée, petite, un accident à un enfant, elle craint aujourd'hui de laisser choir son moutard. Dans sa grande sagesse héritée de la psychanalyse, la praticienne découvre qu'il serait bon de rassurer la mère plutôt que de la forcer à porter son enfant d'entrée de jeu. Le journaliste demande à un moment "mais qu'y a-t-il de psychanalytique là-dedans". Réponse ? "La théorie à partir de laquelle on va essayer d'établir un lien". Ce qui est magnifique dans cette séquence, c'est que Fischetti arrive à faire croire à l'auditeur ayant un max de cerveau disponible qu'il a fait avancer la réflexion sur (je cite le titre) "l'évaluation scientifique de la psychanalyse" en nous présentant une dame qui (1) nous annonce qu'elle ne fait pas de psychanalyse (2) illustre son travail par un cas qu'elle traite comme l'aurait fait n'importe quel psychologue de n'importe quel obédience (3) et n'évoque à aucun moment les résultats d'une évaluation scientifique de ce travail. Le journaliste arrive donc à nous présenter sous le chapeau "évaluation de la psychanalyse" une non-évaluation de la non-psychanalyse. Nous voilà maintenant à Francfort, à l'institut Sigmund Freud (sic) pour y rencontrer des scientifiques qui scrutent le cerveau des gens en psychanalyse. Quelles sont leurs étonnantes découvertes ? Qu'il y a des changements dans les rêves au cours du temps. Rapport avec la thérapie ? On ne le sait pas, puisqu'il ne semble pas y avoir de groupe contrôle (les IRMf utilisées nécessitent l'utilisation de mots tirés des rêves des sujets, et sont donc non comparables). Le chercheur explique que, au fil du temps, la réaction cérébrale des sujets lorsqu'on leur fait entendre des mots sémantiquement reliés à leurs rêves varie. Le journaliste demande si cela prouve l'efficacité de la psychanalyse. Les chercheurs disent "oui" (sic). Même si on oublie l'absence de groupe contrôle, et qu'on admet les résultats allégués, la seule conclusion est "en cours de psychanalyse, il se produit des changements dans les rêves et la perception des mots associés à ces rêves". En quoi se résultat est-il une preuve d'efficacité ? Un décès dans la famille fait aussi une différence cérébrale. Faut-il conseiller les décès ?
Hypothèse toute simple : au début de la psychanalyse, les sujets font des rêves normaux. Ils rêvent qu'ils bouffent des coquillettes, et on leur dit "coquillettes" dans le scanner. Après 6 mois à s'entendre parler de sexe, il rêvent d'autre chose. On leur dit "partouze" dans le scanner. Ô miracle : la réaction cérébrale est légèrement différente. Retour à Paris, où un psychanalyste nous explique que la psychanalyse à beaucoup évolué. Qu'aujourd'hui on sait que ce n'est pas la mère qui est toujours responsable, mais le lien bidirectionnel entre la mère et son enfant. Dans "on sait", il faut probablement entendre "un psychanalyste charismatique a déclaré", car rien de scientifique n'est dit. Nous arrivons maintenant à la fin de l'émission, et mis à part UN argument recevable mais très insuffisant (la publication de 2008), nous n'avons entendu que le vent et de navrants sophismes. Conclusion du journaliste : L'évaluation scientifique de la psychanalyse est donc possible, si l'on en juge par [ce que disent les psychanalystes interrogés].

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