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Billet de blog 30 juin 2021

Punition en théorie et en pratique - Sur Punir de Didier Fassin

Didier Fassin, avec son livre Punir. Une passion contemporaine, fournit des réflexions ethnographique et généalogique sur les aspects de la punition dans les sociétés capitalistes, occidentales, et contemporaines. Il interroge la nécessité de l’emprisonnement comme sanction, et celle de la punition elle-même comme réponse à une infraction. Cet article est une critique de son œuvre.

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Dans le contexte du mouvement Black Lives Matter, la critique des institutions pénales s’est manifestée, principalement sous la forme d’appels à arrêter le financement de la police, et s’est frayée un chemin dans le discours public. Ces débats ne sont pas nouveaux mais remontent au tout début de l’utilisation des prisons comme punition1. Ils illustrent un contexte dans lequel les moyens de faire respecter la loi, notamment en punissant celles et ceux qui ne la respectent pas, sont considérés comme acquis mais néanmoins contestables. Comme écrivait la sociologue Pat Carlen2 :  La critique de l’utilisation de l’emprisonnement pour des crimes mineurs et des buts politiques, la perception de la prison comme étant principalement utilisée pour discipliner les pauvres et le confinement facile d’autres populations gênantes […] menèrent aux appels à l’abolition de l’emprisonnement comme punition cruelle et insolite.

Didier Fassin, avec son livre Punir. Une passion contemporaine3 fournit des réflexions ethnographique et généalogique sur les aspects de la punition dans les sociétés capitalistes, occidentales, et contemporaines. Il interroge la nécessité de l’emprisonnement comme sanction, et celle de la punition elle-même comme réponse à une infraction. Il base son analyse sur sa recherche anthropologique et sociologique de plus de dix ans sur la police, la justice et les prisons en France. Fassin argumente que nous vivons un moment punitif sans précèdent caractérisé par une population carcérale qui a considérablement augmentée comparé à la population carcérale d’il y a quelques décennies. Il décrit ce phénomène comme symptomatique d’un populisme pénal lié aux inégalités socio-économiques croissantes. De ce point de départ, Fassin vise à répondre à trois questions : Qu’est-ce que punir ? Pourquoi punit-on ? Qui punit-on ? Les réponses à ces trois questions exposent un écart entre ce que punir est censé être et comment la police, les tribunaux et les gardiens de prison punissent en pratique. 

La punition en théorie et en pratique 

L’écart que Fassin révèle devient net dans sa discussion sur la définition de la punition du philosophe H.L.A. Hart. Selon Hart, un acte punitif doit répondre aux critères suivants pour se qualifier comme tel: 1) la sanction est l’infliction de la souffrance sur un délinquant – et certainement sur une délinquante aussi, mais le livre de Fassin se concentre sur les expériences des hommes avec le système pénal et carcéral ; 2) elle est une réponse à une infraction à la loi ; et 3) elle est distribuée délibérément par une personne autre que le délinquant et qui représente le système (légal) contre lequel l’infraction a été commise. Avec ses observations ethnographiques, Fassin cherche donc à démontrer que le lien entre crime et punition – présumé inévitable – n’existe pas nécessairement. Au contraire, il existe des situations dans lesquelles un crime a été commis mais la punition reste absente car il y a d’autre moyen de maintenir l’ordre sociale. Il est également possible que quelqu’un soit punit sans avoir commis de crime (la détention des migrant.e.s, certaines interventions policières) ou qu’une sanction soit distribuer par quelqu’un qui ne représente pas la loi ou même qu’elle soit auto-infligée. Le seul critère qui reste est alors l’infliction de la souffrance. Contrairement à la thèse de Durkheim stipulant que le système légal moderne s’est éloigné de la répression et la souffrance, l’argument de Fassin converge vers la perspective de Angela Davis, que la prison n’est que la continuation de la souffrance mais de manières différentes depuis leur utilisation accrue à partir du XVIII siècle.

© Merle Emrich


En effet, Fassin semble faire trois choses interconnectées pour renforcer ses arguments. Premièrement, il met à l’épreuve la théorie de punir et par conséquent il révèle que celle-ci est généralement considérer comme un fait acquis. Deuxièmement, il utilise des données statistiques pour illustrer des schémas de la punition en pratique. Troisièmement, il s’efforce d’expliquer ces schémas en utilisant sa recherche ethnographique, conceptualisée grâce à l’examen des développements historiques de la punition, et au moyen de la généalogie nietzschéenne. Enfin grâce à l’attention que Fassin porte à la prise de sens des personnes impliquées, ce qui offre une vue alternative qui resterait cachée autrement. 

Justifier la punition

Fassin démontre que les policiers justifient leurs interventions punitives – et à l’occasion illégitimes – dans les quartiers populaires en les percevant avec un niveau d’hostilité élevé et avec une impression que le système judiciaire répond avec trop d’indulgence à la criminalité dans ces endroits. Il identifie, en outre, un manque d’alternatives dans le cadre judiciaire qui transforme la punition en routine du tribunal malgré son inefficacité de réduire la criminalité et de réhabiliter le contrevenant. Dans les prisons, aussi, la punition ne représente pas forcément une réponse à une infraction mais elle sert à maintenir les hiérarchies sociales dans lesquelles les détenus sont catégoriquement subordonnés aux gardiens de prison. Fassin montre des instances de punition légitimes et illégitimes et il illustre ainsi la nature complexe des justifications et des explications diverses pour l’utilisation de la punition. Car le raisonnement étudié par Fassin combine des aspects rationnels et émotifs, son analyse est en contraste avec l’argument durkheimien que la punition est entièrement rationnelle. 

Fassin va encore plus loin dans son analyse de la punition en questionnant la provenance de l’idée de punir et l’utilisation des lieux d’enfermements comme punition. Il utilise la généalogie pour décrire le développement de la perception qu’un délit entraîne une dette qu’il faut rembourser à l’idée de l’expiation et de la punition. Cette analyse sert de rappel de l’importance de mettre en question ce que l’on considère comme évident. Néanmoins, ce qui manque dans la discussion de Fassin est une conceptualisation des éléments du système pénal et carcéral occidental contemporain qui ressemblent plutôt à une ancienne logique compensatoire. Par exemple les amendes ou les travaux d’intérêts généraux qui sont une manière de punir ou ce qui reste d’une logique compensatoire plutôt que punitive ? Si le premier est le cas, qu’elle est la différence entre une amende compensatoire et une amende punitive ? 

Jusque-là, Fassin analyse la généalogie de la punition et les arguments déployées pour la justifier. Il reste donc à discuter la vérité inconfortable que tout le monde n’est pas puni de la même façon. Il constate qu’il existe une surreprésentation carcérale des personnes racisées, des travailleurs et des personnes sans emploi bien que les statistiques sur le crime ne confirment pas que ces groupes sociaux sont plus criminels que la moyenne4. Fassin conclue que la punition ne reflète pas le mal fait. En effet, il observe que même si la fraude, généralement commit par des personnes influentes5, fait plus de mal qu’une amende non payée ou que la consommation de marijuana, ces derniers ont plus de probabilité d’être punit que le premier. Partiellement, Fassin explique ce phénomène avec des pratiques policières ciblées sur certains groupes sociaux marginalisés et répété dans les tribunaux. L’importance du capital social et culturel – pour emprunter le terme de Bourdieu6 – est visible dans l’observation de Fassin d’un juge qui adopte une attitude plus clémente face à un étudiant bourgeois accusé de viol, que face à un jeune homme d’origine Sénégalaise inculpé pour outrage et rébellion. Autrement dit, ce n’est pas seulement le crime qui est jugé et punit mais aussi l’identité de l’accusé.

manifestation de Black Lives Matter © Merle Emrich

Crime et punition : la vue féministe et des alternatives

Punir. Une passion contemporaine présente une analyse critique et poignante du système pénal et carcéral occidental contemporain qui défie ce qui est généralement pris pour acquis et qui interpelle les injustices sociales (re)produites par ce système. Cela peut donc surprendre que Fassin laisse de côté l’aspect genré de la punition même si cela renforcerait son argument car comme Davis7 relève : Même si les hommes constituent la grande majorité des prisonniers dans le monde, des aspect importants de l’opération de la punition étatique sont ignorés si on assume que les femmes sont marginales et donc ne mérite pas de l’attention. De 1880 à 2010 le taux d’incarcérations des femmes, en particulier des femmes racisées et particulièrement aux États-Unis, a augmenté plus vite que celui des hommes8. Pourtant Fassin se concentre uniquement sur la punition des hommes. Il n’est donc pas mentionné que les conséquences sociales et personnelles de l’incarcération sont en général plus importantes pour des femmes que pour les hommes9. De plus, Fassin ne discute pas la punition secondaire à travers la stigmatisation et la charge mentale et économique de celles et ceux – plus souvent des femmes que des hommes – qui ont des proches en prison.

Comme l’aspect genré de la punition, les alternatives au système pénal actuel sont non-mentionnées. Les propositions de réformes pénale et pénitentiaire ne manquent pas, conclue Fassin10. Pourtant il n’est pas clair si la conséquence de cette conclusion est que le système pénal et carcéral peut (et doit) être reformé ou abolit. Faut-il réinventer la logique compensatoire11 ? Est-il mieux d’adopter la justice restaurative et de remplacer la punition avec la réconciliation12 ? Ou, la meilleure alternative est-elle celle de la justice transformative qui se concentre sur les besoins des personnes blessées, et combine la responsabilité individuelle avec la responsabilité communautaire13 ?

Malgré ces points, Fassin fournit un fondement judicieux et bien structuré des approches de la punition qui peut servir pour mieux comprendre et analyser le système pénal et carcéral occidental. Et si on considère ce que Fassin a voulu atteindre, Punir réalise son but. Sa conceptualisation de la punition sert de base pour les deux chapitres suivants, et permet de distinguer et de discuter plusieurs définitions de ce qu’est la punition. Il examine les raisons pour punir à la fois d’un point de vue théorique et en relation avec des observations ethnographiques des pratiques punitives ainsi que présentant des perspectives différentes sur des justifications et des explications de la punition. Enfin, il souligne la disproportionnalité d’une distribution raciste et classiste des sanctions. Cela représente probablement l’exemple le plus frappant de l’écart entre ce que l’on croit être la punition et comment elle fonctionne en pratique. Le plus grand accomplissement de Fassin n’est peut-être pas ses conclusions mais la présentation de ses observations et de ses conclusions qui laisse le lecteur ou la lectrice matière à réflexion sur les conséquences implicites et sur la nature et des alternatives du système pénal et carcéral contemporain.


1Angela Y. Davis (2003) Are Prisons Obsolete?, Seven Stories Press.

2Pat Carlen & Leandro Ayres França (2019) Justice Alternatives, Routledge, pp. 12-13 : ‘Criticism of the use of imprisonment for minor crimes and political purposes, the perception of prisons as being primarily for discipling the poor and the cheap containment of other akward populations […] have led to calls of abolition of imprisonment as a cruel and unusual punishment.’ (traduit par l’auteure).

3Didier Fassin (2017) Punir. Une passion contemporaine, Éditions du Seuil.

4cf. Susanne Karstedt (2019) Inequality and punishment: Insights from Latin America dans P. Carlen & L. Ayres França (2019) Justice Alternatives, Routledge, pp. 270-289. ; Angela Y. Davis (2003) Are Prisons Obsolete?, Seven Stories Press.

5cf. Dawn L. Rothe & David Kauzlarich (2016) Crimes of the Powerful: An Introduction, Routledge.

6Pierre Bourdieu (1987) The Force of Law: Towards a Sociology of the Juridical Field, Hastings Law Journal, 38(5), pp. 805-813.

7Angela Davis (2003) Are Prisons Obsolete?, Seven Stories Press, p. 65 : ‘Although men constitute the vast majority of prisoners in the world, important aspects of the operation of state punishment are missed if it is assumed that women are marginal and thus undeserving of attention.’ (traduit par l’auteure).

8cf. Rebecca M. Mc Lennan (2018) dans d. Fassin (2018) The Will to Punish, Oxford University Press, pp. 60-72.; Angela Davis (2003) Are Prisons Obsolete?, Seven Stories Press.

9Gwenola Ricordeau (2019) Pour Elles Toutes : Femmes contre la prison, Lux Éditeur.

10Didier Fassin (2017) Punir. Une passion contemporaine, Éditions du Seuil, p. 146.

11Pat O’Malley (2019) Justice without crime and punishment? Security, harm and compensation in a neoliberal world, dans P. Carlen & L. Ayres França (2019) Justice Alternatives, Routledge, pp. 60-72.

12Jacqueline Sinhoretto & Juliana Tonche (2019) Restorative justice for women’s rights, dans P. Carlen & L. Ayres França (2019) Justice Alternatives, Routledge, pp. 219-234.

13Gwenola Ricordeau (2019) Pour Elles Toutes : Femmes contre la prison, Lux Éditeur.

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