Dans les salles de classe, de la maternelle au lycée, une même plainte revient avec insistance : l’hétérogénéité est devenue ingérable. Trente élèves, parfois plus, aux profils radicalement différents : élèves allophones, élèves à besoins éducatifs particuliers, lecteurs experts et non-lecteurs, élèves brillants, élèves lents, élèves en grande fragilité psychique ou sociale. Face à cette diversité, beaucoup d’enseignants disent leur épuisement, leur sentiment d’impuissance, leur impression de ne pas être outillé. Cette fatigue est réelle. Elle est légitime. La nier serait mal-honnête. Mais s’arrêter à ce constat serait insuffisant. Car derrière cette exaspération se cache une question plus profonde, rarement formulée frontalement : le métier d’enseignant a changé, profondément, structurellement, et nous continuons trop souvent à l’exercer avec des cadres, des attentes et des imaginaires d’un autre temps.
Ce n’est pas l’hétérogénéité qui est nouvelle, c’est son ampleur
L’école n’a jamais été homogène. Elle l’a simplement longtemps sélectionnée, triée, exclue. Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas l’existence des écarts, mais leur visibilité et leur cohabitation dans un même espace scolaire. L’école inclusive, que l’on le veuille ou non, n’est pas un slogan idéologique. C’est une réponse à une réalité sociale : précarisation accrue, migrations, troubles du neurodéveloppement mieux identifiés, souffrance psychique adolescente, effritement du rapport au savoir, à l’autorité, au langage. Le public a changé. L’école n’a pas encore complètement suivi.
Dire « je ne suis pas formé » est vrai… mais incomplet
Oui, les enseignants manquent de formation.
Oui, les moyens sont insuffisants.
Oui, les injonctions institutionnelles sont parfois contradictoires, culpabilisantes, hors-sol. Mais il serait dangereux, et injuste pour nos élèves, de faire de ces manques une raison pour ne plus interroger nos pratiques. Car une autre réalité s’impose : enseigner aujourd’hui suppose une adaptabilité constante. Non pas par héroïsme ou par vocation sacrificielle, mais parce que c’est désormais le cœur même du métier. Différencier, ajuster, contourner, inventer, tâtonner : cela fait partie du travail. Ce n’est pas un supplément d’âme. C’est une compétence professionnelle.
L’inclusion n’est pas le confort, c’est l’exigence
L’inclusion n’est pas une école plus facile.
C’est une école plus complexe, plus exigeante, plus intellectuellement stimulante.
Elle oblige à renoncer à certaines illusions : la leçon parfaitement maîtrisée, le groupe classe uniforme, l’efficacité immédiate. Elle impose d’accepter l’inconfort, l’inachevé, le bricolage intelligent. Non, tout ne nous sera pas servi « sur un plateau ».
Non, il n’existera pas de recette miracle. Oui, cela demande un effort considérable. Mais c’est précisément là que réside la noblesse du métier : dans cette capacité à créer là où les cadres manquent, à inventer quand les moyens se raréfient, à maintenir une exigence intellectuelle sans abandonner personne.
Faire avec les contraintes, sans les nier
Reconnaître la nécessité d’évoluer ne signifie pas absoudre l’État de ses responsabilités. Les restrictions budgétaires, la dégradation des conditions de travail, le manque de reconnaissance pèsent lourdement sur les équipes. Mais l’alternative n’est pas entre subir ou se résigner.
Il existe un troisième chemin : transformer nos pratiques à l’intérieur même des contraintes, sans renoncer à les dénoncer. L’histoire de l’école montre que certaines des évolutions pédagogiques les plus fécondes sont nées dans des contextes difficiles, portées par des enseignants qui ont refusé de s’enfermer dans la nostalgie ou le ressentiment.
Repenser l’enseignement, collectivement
La question n’est donc pas : « Avons-nous encore envie de faire ce métier ? »
Mais plutôt : “Quel enseignant voulons-nous être aujourd’hui ?” Un enseignant seul, épuisé, sommé de tout porter ? Ou un professionnel réflexif, inscrit dans une dynamique collective, capable de penser autrement le temps, les supports, l’évaluation, la réussite ? Repenser l’enseignement ne signifie pas renoncer à l’exigence scolaire.
Cela signifie changer la manière d’y conduire.
Conclusion : ne pas se tromper de combat
Râler est humain. Se plaindre peut être salutaire.
Mais faire de l’hétérogénéité l’ennemie principale serait une erreur stratégique et éthique. Le véritable défi n’est pas la diversité des élèves. C’est notre capacité, individuelle et collective, à faire évoluer un métier qui ne peut plus être celui d’hier. L’école inclusive n’est pas une option. C’est une responsabilité.
Et, malgré la fatigue, malgré les obstacles, elle reste un projet profondément porteur de sens.
Meryam ENNOUAMANE JOUALI