Dans le champ scolaire, l’évaluation occupe une place centrale. Elle structure les parcours, légitime les orientations, fonde les décisions institutionnelles. Pourtant, au cœur même de ce dispositif, un geste professionnel demeure largement sous-théorisé : la remarque écrite.
Souvent perçue comme un simple appendice de la note, la remarque est reléguée à une fonction secondaire. Elle est pourtant un acte de langage à part entière, au sens où l’entend John L. Austin : dire, ici, c’est déjà faire. Ce que l’école écrit sur un élève ne se contente pas de décrire une situation ; cela produit des effets bien réels sur son rapport au savoir et à l’institution.
Les travaux de Pierre Bourdieu ont montré combien l’école exerce un pouvoir symbolique à travers des catégories apparemment neutres, mais socialement situées. La remarque scolaire participe pleinement de ce pouvoir : elle consacre certaines dispositions, en disqualifie d’autres, souvent sans les expliciter. Lorsqu’elle échoue à nommer précisément les compétences et les attendus, elle tend à naturaliser les difficultés au lieu de les analyser.
Certaines pratiques révèlent ainsi une confusion persistante entre deux registres pourtant distincts : l’évaluation pédagogique d’un travail et la qualification implicite de la personne. Lorsqu’une remarque se réduit à une formule lapidaire, à une métaphore dépréciative ou à un trait d’esprit censé « résumer » un élève, elle cesse de décrire un processus d’apprentissage pour suggérer une identité. Elle n’évalue plus : elle assigne.
Cette dérive est d’autant plus problématique qu’elle demeure largement invisible. Comme l’a montré Basil Bernstein, le langage scolaire repose sur des codes implicites que tous les élèves ne maîtrisent pas également. Les élèves socialement dotés savent décoder, relativiser, se protéger. D'autres, élèves allophones, élèves issus de milieux populaires, élèves fragilisés dans leur parcours, reçoivent ces remarques comme des verdicts définitifs.
Les recherches de Bernard Bautier et de l’équipe ESCOL ont largement documenté ces malentendus sociocognitifs : ce que l’école croit explicite ne l’est pas, ce qu’elle croit évaluatif est parfois interprété comme un jugement sur la valeur personnelle. Une remarque non construite ne constitue alors ni un levier de progression ni un outil de compréhension, mais une confirmation d’illégitimité scolaire.
Il ne s’agit pas ici de plaider pour une évaluation indulgente ou édulcorée. L’exigence est au cœur du métier enseignant. Mais une exigence authentiquement pédagogique suppose un travail intellectuel sur le langage. Une remarque construite s’appuie sur des critères explicites, décrit des faits observables, distingue ce qui est acquis de ce qui reste à construire, et ouvre des perspectives. Elle parle du travail, jamais de l’être.
Évaluer, ce n’est pas diagnostiquer une intelligence supposée. Ce n’est pas résumer un élève à une formule. C’est accompagner un processus d’apprentissage, rendre lisibles les attentes de l’institution, et reconnaître que les compétences se construisent. Comme le rappelle Philippe Meirieu, l’école ne peut être fidèle à sa mission émancipatrice que si elle refuse toute forme de fatalisme pédagogique.
Interroger les pratiques de remarques scolaires ne revient donc pas à fragiliser l’Éducation nationale. C’est, au contraire, en renforcer les fondements. Une institution qui se veut juste et exigeante ne peut se permettre un langage évaluatif approximatif. La rigueur pédagogique commence aussi, et peut-être surtout, dans les mots que nous choisissons d’écrire.
Penser la remarque scolaire, c’est enfin rappeler que l’acte d’évaluer est indissociablement technique, éthique et politique. Dans le silence des bulletins et des copies, se joue une part décisive de la promesse scolaire.B
IBLIOGRAPHIE
- Austin, J. L. (1962). Quand dire, c’est faire. Seuil.
- Bourdieu, P. (1993). La misère du monde. Seuil.
- Bernstein, B. (1975). Langage et classes sociales. Minuit.
- Bautier, É., & Rochex, J.-Y. (1997). L’expérience scolaire des nouveaux lycéens. Armand Colin.
- Meirieu, P. (1996). Frankenstein pédagogue. ESF.