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Billet de blog 18 décembre 2025

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Quand l’école enseigne à des élèves qui n’ont plus le luxe d’apprendre

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On demande aujourd’hui à l’école de réparer ce que la société a laissé se fissurer.

D’instruire, bien sûr, mais aussi d’inclure, de prévenir, de protéger, de soigner parfois. On lui confie les fractures sociales, les blessures intimes, les exils, les silences. Puis on s’étonne de son essoufflement.

Dans certaines classes, apprendre n’est plus la priorité.

Survivre l’est.

Survivre à la précarité, à l’instabilité administrative, à la violence symbolique, au regard qui juge avant de comprendre. Survivre à l’angoisse familiale, aux traumas non dits, à la honte d’un français fragile, d’un corps fatigué, d’un avenir opaque. L’école accueille ces élèves-là chaque matin, souvent sans les nommer, parfois sans les voir.

L’institution parle d’« inclusion ».

Le terrain, lui, parle d’urgence.

Car l’inclusion, telle qu’elle est prescrite, suppose des élèves disponibles pour apprendre. Or beaucoup ne le sont pas. Non par manque de volonté, mais parce que leur énergie est mobilisée ailleurs : tenir, s’adapter, ne pas sombrer. Comment mémoriser une leçon quand on ne sait pas où l’on dormira ? Comment argumenter à l’écrit quand on peine à se sentir légitime à l’oral ? Comment se projeter quand l’avenir est vécu comme une menace ?

Face à cela, les enseignants bricolent. Ils ajustent, contournent, aménagent. Ils abaissent parfois les exigences pour sauver l’essentiel : l’estime de soi, le lien, la présence. Ils deviennent médiateurs, éducateurs, interprètes, soutiens psychiques. Sans formation suffisante, sans reconnaissance institutionnelle, souvent dans une grande solitude.

Ce travail invisible ne figure dans aucun tableau d’indicateurs.

Il ne se mesure ni en taux de réussite ni en moyennes trimestrielles.

Et pourtant, il est décisif.

L’école échoue parfois à instruire, mais elle réussit encore à retenir. Retenir un élève au bord de la rupture, retarder une chute, offrir un espace où la parole est possible, où le regard n’est pas immédiatement disqualifiant. Pour certains jeunes, l’établissement scolaire reste le dernier lieu stable, le dernier cadre lisible, le dernier adulte fiable.

Cela ne signifie pas que tout va bien.

Cela signifie que l’école tient plus qu’on ne veut bien le reconnaître, et au prix d’une grande usure humaine.

Car cette tension permanente entre les discours officiels et la réalité du terrain produit de la souffrance professionnelle. On demande aux enseignants d’être bienveillants, innovants, efficaces, tout en restant dans des cadres rigides, des programmes chargés, des injonctions parfois contradictoires. On célèbre l’engagement, mais on laisse les individus seuls face à des situations qui relèveraient du travail social, de la santé mentale, voire de la protection de l’enfance.

Il ne s’agit pas d’opposer instruction et humanité.

Il s’agit de reconnaître que l’acte d’enseigner ne peut être dissocié des conditions d’existence des élèves.

Refuser de voir cela, c’est maintenir une fiction : celle d’une école neutre, égalitaire, hors sol. Une école où tous auraient les mêmes ressources pour apprendre, au même rythme, avec les mêmes codes. Cette fiction produit de la violence symbolique, de l’échec silencieux, et une culpabilisation généralisée : des élèves qui se sentent incapables, des enseignants qui se sentent impuissants.

Ce dont l’école a besoin aujourd’hui, ce n’est pas seulement de nouvelles réformes.

C’est d’un changement de regard.

Reconnaître que certains élèves n’ont pas besoin, en premier lieu, d’un programme, mais d’un espace sécurisé. Reconnaître que certains apprentissages passent par des détours, du temps, de la confiance. Reconnaître que l’intelligence pédagogique ne réside pas uniquement dans les méthodes, mais dans l’éthique des gestes quotidiens.

Enseigner, aujourd’hui, c’est souvent accepter de ne pas tout résoudre.

Mais c’est refuser de détourner le regard.

Et peut-être est-ce là, malgré tout, l’un des derniers lieux où l’on apprend encore quelque chose d’essentiel :

que la dignité précède la performance,

et que sans elle, aucun savoir ne tient durablement.

Reconnaître cette réalité n’est pas renoncer à l’exigence scolaire.

C’est au contraire se donner les moyens de la rendre enfin effective, pour tous.

Meryam ENNOUAMANE JOUALI 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.