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Billet de blog 21 janvier 2026

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L'ASE : Entre protection et pénurie

« Quand l’État commence à compter ce que coûte la protection de l’enfance, il a déjà cessé de se demander ce que lui coûtera son absence. » Meryam ENNOUAMANE JOUALI

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il y a une chose que l’on dit rarement lorsque l’on évoque la protection de l’enfance en France : ce ne sont pas les professionnels qui échouent. Ce sont les cadres dans lesquels on leur demande d’agir, les marges étroites dans lesquelles on les contraint, les arbitrages silencieux qu’on leur impose.

Dans mon travail, je côtoie des représentants de l’Aide sociale à l’enfance. Nous accueillons des élèves qui nous arrivent des foyers, des adolescents aux trajectoires fragmentées, aux histoires trop lourdes pour leur âge. Et je le dis sans détour : les équipes font ce qu’elles peuvent. Elles tiennent, elles compensent, elles amortissent les chocs. Elles font face à une réalité complexe avec sérieux et humanité.

Mais il faut avoir le courage de le dire clairement : l’argent est le nerf de la guerre. Et aujourd’hui, cette guerre-là se joue sur le dos des enfants.

La France aime se penser comme une terre de droits. Elle a ratifié la Convention internationale des droits de l’enfant. Elle dispose de textes, de lois, de principes. Sur le papier, l’enfant est protégé. Dans les discours, l’intérêt supérieur de l’enfant est invoqué comme une évidence. Pourtant, sur le terrain, la protection ressemble de plus en plus à une gestion de pénurie.

Les situations ne manquent pas. Ce qui manque, ce sont les moyens pour y répondre autrement que dans l’urgence.

Les foyers sont saturés. Les équipes éducatives sont en tension permanente. Les éducateurs changent, non par désengagement, mais par épuisement. Les référents se succèdent, morcelant les parcours. L’enfant, lui, reste. Il reste avec ses ruptures, ses silences, ses tentatives d’adaptation. Il apprend très tôt que la stabilité est un luxe.

Dans ce contexte, l’institution développe un vocabulaire qui dit beaucoup de ce qu’elle est devenue. On parle de priorisation, de seuils d’intervention, de situations critiques. Autrement dit, on hiérarchise la souffrance. On décide, souvent à distance, quel enfant peut encore attendre, lequel ne peut plus.

La protection n’est alors plus pensée comme un droit inconditionnel, mais comme une réponse conditionnée. Conditionnée par les places disponibles, par les budgets votés, par les risques juridiques encourus. On protège lorsque la situation devient intenable, lorsque le danger est manifeste, lorsque l’inaction coûterait plus cher que l’intervention.

C’est une protection tardive. Défensive. Une protection qui arrive bien souvent après la rupture, rarement avant.

Les mineurs non accompagnés en sont une illustration particulièrement brutale. Leur minorité est mise en doute, leur parole suspectée, leur vulnérabilité relativisée. Avant même d’être protégés, ils doivent prouver qu’ils le méritent. Comme si la protection était une faveur, et non un droit fondamental.

Mais cette logique traverse l’ensemble du système.

À l’école, nous accueillons des élèves placés dont les besoins dépassent largement le cadre scolaire : besoin de continuité, de reconnaissance, de sécurité affective, de confiance. Nous travaillons avec l’ASE, dans un dialogue constant, respectueux, lucide. Et nous savons tous la même chose : nous faisons au mieux dans un cadre contraint, avec des marges de manœuvre réduites.

Le problème n’est ni la compétence, ni l’engagement des professionnels.
Le problème est structurel.

Un État qui sous-finance durablement la protection de l’enfance fabrique de la souffrance différée. Ce qui n’est pas pris en charge aujourd’hui réapparaîtra demain sous d’autres formes : décrochage scolaire, errance, troubles psychiques, ruptures sociales, judiciarisation des parcours. La question n’est donc pas de savoir si la protection coûte cher, mais combien coûte son absence.

Car protéger un enfant coûte toujours moins que réparer un adulte brisé.

Et pourtant, les choix budgétaires racontent une autre histoire. Ils disent que l’enfance vulnérable n’est pas une priorité stratégique. Qu’elle peut attendre. Qu’elle s’adaptera. Qu’elle fera avec.

Ce raisonnement est dangereux. Il transforme la protection de l’enfance en gestion du risque plutôt qu’en projet politique. Il abîme les professionnels, sommés d’arbitrer l’inacceptable. Et il envoie aux enfants un message implicite mais profondément structurant : ta souffrance est réelle, mais elle doit entrer dans un budget.

Ce texte n’est pas une accusation adressée à l’Aide sociale à l’enfance. Il est au contraire un refus de la facilité. Les femmes et les hommes qui y travaillent ne manquent ni d’humanité, ni de lucidité. Ce qui leur manque, ce sont des moyens à la hauteur des responsabilités qu’on leur confie.

Protéger les enfants n’est pas une posture morale.
Ce n’est pas une variable d’ajustement.
C’est un choix politique.

Et tant que ce choix sera pensé à l’économie, nous continuerons à parler de protection tout en organisant, silencieusement, ses renoncements.

Meryam ENNOUAMANE JOUALI 

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.