Tunisie : Médias français et monde arabe, pour un renouvellement des paradigmes de pensée.

Il y a une semaine encore, la Tunisie, les Tunisiennes et les Tunisiens forçaient l’admiration dans les médias français. On parlait de révolution exemplaire, de maturité politique, de démocratie en marche. On sentait même poindre une certaine envie, dans un pays à forte tradition révolutionnaire, atteint depuis quelques années d’une non moins forte léthargie.

Il y a une semaine encore, la Tunisie, les Tunisiennes et les Tunisiens forçaient l’admiration dans les médias français. On parlait de révolution exemplaire, de maturité politique, de démocratie en marche. On sentait même poindre une certaine envie, dans un pays à forte tradition révolutionnaire, atteint depuis quelques années d’une non moins forte léthargie.

 

Et lorsque le journal télévisé de France 2 du 16 janvier 2011, en direct de Tunis, a illustré un reportage sur Mohammed Ghanouchi, actuel premier ministre de transition avec une photographie de Rached Ghanouchi, leader historique du parti islamiste Ennahda, les Tunisiens ont d’abord ri[1].

 

Erreur anecdotique ? Rien n’est moins sûr, au moment où les Tunisiens étaient fiers d’avoir montré au monde que le manichéisme dans lequel on les cantonnait entre islamisme menaçant et dictature méritée n’avait plus lieu d’être. Rien n’est moins sûr au moment où les Tunisiens mesuraient l’impact et le sens de l’élection de Barack Obama à la présidence des Etat Unis.

 

Enfin, un pays comme la Tunisie avait la possibilité d’amorcer sa marche vers la démocratie, sans que l’épouvantail de l’islamisme ne soit brandi pour y mettre un frein brutal. Il est donc possible que l’erreur de France 2 n’entre dans l’histoire des médias comme le plus drôle mais aussi le plus inquiétant des lapsus.

 

Plus alarmante aujourd’hui, est cette difficulté que rencontrent les différents analystes et intervenants français présents dans les médias à réajuster leur vision, à se débarrasser de paradigmes pour ne pas dire de poncifs et de stéréotypes caduques.

 

C’est ainsi qu’on peut apercevoir à nouveau, à la faveur notamment des événements qui secouent l’Egypte[2], le spectre de l’islamisme hanter les rédactions, les billets d’humeur, les interventions d’ex-ministres et que l’on peut entendre à nouveau le ton moralisateur, donneur de leçon et paternaliste qui accompagne traditionnellement l’inquiétude du « péril islamistes». « Prenez garde ! » disent-ils aux Tunisiens, « si les islamistes sont cantonnés à un rôle marginal, c’est tant mieux » répètent-ils à satiété, distribuant ainsi les bons et les mauvais points à l’aune uniquement de la place qu’occupent et qu'occuperont les islamistes dans le jeu politique.

 

Il est important que cette obsession cesse, et il est capital et nécessaire que cette réification de l’échiquier politique prenne fin. S’il est normal que le processus de démocratisation suscite des peurs et des inquiétudes, il est cependant navrant et dangereux d’entendre encore aujourd’hui des analyses obsolètes et biaisées.

 

Pourquoi cristalliser des inquiétudes derrière une possibilité qui existe certes, mais qui ne représente pour le moment qu’une force politique parmi d’autres ?

 

Pourquoi ne pas songer en France, pendant que les Tunisiens mènent leur transition politique dans la durée, à entamer un processus de remise en question intellectuelle qui mènerait à un renouvèlement du discours médiatique ?

 

Dans cette fièvre révolutionnaire qui touche le monde arabe, beaucoup de journalistes compétents, d’analystes reconnus du monde arabe, d’intellectuels et d’universitaires arabes que l’on ne consulte que trop rarement, espèrent que les médias Français se souviennent enfin que la liberté d’expression ne peut se passer d’analyses de qualité qui bannissent toute vision manichéenne et simpliste de la chose politique.

 


[1] Une caricature de Willisfrom Tunis, dont le personnage est un chat né sur Facebook le 13 janvier 2011, après le discours de l’ex dictateur sur la liberté d’expression, commentait ainsi l’erreur de France 2 : « Bilan 4 millions d’évanouissements, 40 000 crises cardiaques, 6 millions de Tunisiens s’étouffent en mangeant leur chorba. Bravo France 2 »

Les caricatures sont consultables à l'adresse suivante : http://www.facebook.com/#!/pages/WillisFromTunis/145189922203845

[2] Il faudrait à cet égard prendre le temps de déconstruire l’ensemble du discours médiatique sur l’Egypte qui ne bénéficie pas pour sa part de « l’état de grâce » dont a pu profiter la Tunisie.

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