Algérie –Tunisie : relire octobre 1988 à l’aune des derniers événements tunisiens.

Aujourd’hui à Alger environ 2000 personnes ont manifesté suite à l'appel de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie CNCD qui rassemble des partis d'opposition (dont le RCD, le Rassemblement pour la culture et la démocratie), des représentants de la société civile et de syndicats non officiels. Elle est née le 21 janvier suite aux émeutes qui ont fait 5 morts. Les revendications sont pour le moment les suivantes "changer le système" face au "vide politique" qui menace la société algérienne "d'éclatement".

 

Les principaux syndicats et les principales formations d'opposition, les organisations islamistes interdites n’ont pas appuyé l’appel à manifester[1]. L'initiative a notamment été rejetée par le Front des Forces Socialites (FFS), parti d’opposition historique de Hocine Aït Ahmed, qui a parlé de "surenchère verbale". L’opposition officielle à savoir le Front national algérien (15 députés sur 389), le syndicat national autonome des personnels de l'administration publique (SNAPAP) et le Parti des travailleurs (26 députés) ont rejeté l’appel.

 

 

Des rassemblements de moindre ampleur ont eu lieu à Oran, Constantine, Annaba, Tizi Ouzou et Bejaia. A Oran, 400 à 500 personnes se sont réunies place du 1er novembre.

 

 

Dans l’ensemble du pays, les forces de l'ordre ont procédé à de nombreuses interpellations de courte durée et dispersé les manifestants, sans actes de violence caractérisés.

 

Une réunion devrait avoir lieu dimanche entre les organisateurs pour décider de la suite des évènements

 

Les observateurs parlent d’un demi-échec pour un mouvement de protestation qui n’a pas été massivement suivi. Cela tiendrait essentiellement au manque de crédit de certains des organisateurs. Mais on sent dans le même temps une grande anxiété au sein d’une population exsangue par une guerre civile sanglante et par la certitude ancrée que toute contestation et toute revendication apportera à nouveau son lot de violence et de chaos. Il semblerait en effet que la population algérienne, notamment celle qui s’est vu confisquer ses années de jeunesse pendant le conflit des années 1990, a fini par se laisser convaincre qu’elle n’était pas prête pour la démocratie. Surtout, il ne faut pas minimiser le traumatisme d’un voyage au bout de l’enfer qui a fait autour de 150 000 morts et qui a épuisé tous les espoirs des Algériens.

 

Mais les événements incroyables qu’a connus ces derniers jours la Tunisie, doivent permettre aux Algériens de relire leur passé récent. La manière dont va évoluer la situation en Egypte ne manquera pas non plus dans les prochains jours de susciter l’attention. Mais c’est davantage vers la Tunisie que les regards des Algériens se tournent aujourd’hui pour des raisons évidentes de proximité, mais surtout parce que la transition démocratique en cours semble susciter un intérêt enthousiaste. Ces événements peuvent devenir le miroir qui permettra aux Algériens d’exorciser leurs démons et de croire à nouveau à la possibilité d’une révolution politique. Car contrairement à ce que beaucoup croient, les événements d’octobre 1988 n’ont pas abouti en Algérie à une révolution politique au sens premier d’un changement radical de régime.

 

Le 5 octobre 1988 des émeutes éclatent à Alger et dans le reste du pays elles dureront jusqu’au 10 octobre. La répression est sanglante et l’état de siège est décrété : les chars entrent dans la capitale et dans le même temps l’Etat cible l’arrestation de jeunes manifestants, de syndicalistes et de communistes, dont certains sont horriblement torturés. Le 10 octobre une marche qui rassemble 20 000 personnes est organisée à l’appel des leaders islamistes. Au moment où les manifestants se dispersent une fusillade éclate et fait près de 200 morts. Le soir même le Président s’adresse à la population et justifie le recours à la force. Le Bilan officiel est de 159 morts, on estime en réalité les pertes humaines à 400 morts en 5 jours.

 

Contre toute attente, le calme revient peu à peu dans l’ensemble du pays et c’est certainement le soir du 10 octobre 1988 que le processus révolutionnaire a avorté, débouchant davantage sur une ouverture du champ politique et médiatique que sur un changement de régime.

 

Le 3 novembre 1988 un amendement constitutionnel permet la séparation des pouvoirs entre le Président et son premier ministre. Mais le système n’est en rien ébranlé : le 5 novembre Kasdi Merbah est nommé chef du gouvernement et c’est l’ancien chef de la toute puissante sécurité militaire. Dès le 22 décembre, Chadli Benjdid est réélu.

 

Le 23 Février 1989, la nouvelle constitution qui ouvre la voie au multipartisme est adoptée à 73,43% des suffrages et autorise le multipartisme. Mais les hommes du régime ne cèdent toujours pas leur place et continuent de diriger le pays, non sans tensions internes puisque Kasdi Merbah est limogé le 9 septembre 1989, moins d'un an après sa nomination à la tête du gouvernement pour « tiédeur » dans la mise en œuvre des réformes. Il oppose des arguments juridiques à son limogeage. Une crise politique grave est évitée de justesse et le Président Chadli réussit à se maintenir.

 

La montée des islamistes précipite son départ. Il démissionnera le 11 janvier 1992 après la victoire du Front Islamique du Salut (FIS) au premier tour des législatives. Mohammed Boudiaf arrive du Maroc le 16 janvier, après 28 ans d'exil. Les Algériens ont voulu croire en l’action d’un homme providentiel mais il est trop tard. Il ne s’agit plus d’assurer une transition démocratique, mais de faire avaler aux Algériens une énorme couleuvre : l’interruption brutale du processus électoral qui signe l’arrêt de mort du processus de démocratisation politique.

 

En octobre 1988 et plus encore dans les mois qui ont suivi les personnalités du régime ne se sont donc pas retirées du pouvoir et n’ont rendu aucun compte sur les événements d’octobre 1988 et sur la répression sanglante qui a suivi. Aucun responsable n’a été jugé malgré les fortes suspicions de corruption et de détournement.

 

Si les événements que connaît aujourd’hui la Tunisie peuvent éclairer les Algériens, c’est qu’ils rappellent que c’est le régime en place qu’il faut combattre et bousculer. Cela ne sera pas chose aisée avec un pouvoir disséminé et dispersé que Bouteflika est loin d’être le seul à détenir. Cela sera difficile avec une société civile qui semble pour l’instant moins active et moins organisée que la société civile tunisienne. Cela ne sera pas surtout sans risques de répression sanglante et brutale. Mais cela n’est pas impossible.

 


[1] Même si Le co-fondateur du Front islamique du salut (FIS) Ali Belhadj se trouvait ce matin dans la manifestation.

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