Tunisie : un nouveau paysage se dessine

Les rues sont animées et les cafés -malgré une augmentation sensible des prix par rapport à l'été- sont bondés. Les Tunisois offrent pour la plupart des visages radieux et souriants. Dans les artères principales de la ville, celui qui n'est pas venu à Tunis depuis quelques mois et n'a pas vécu sur place la chute de Ben Ali, ressent bien cette énergie nouvelle, joyeusement bruyante car il faut le dire et le répéter, Tunis était devenue bien sinistre et bien abattue depuis quelques années.

Les rues sont animées et les cafés -malgré une augmentation sensible des prix par rapport à l'été- sont bondés. Les Tunisois offrent pour la plupart des visages radieux et souriants. Dans les artères principales de la ville, celui qui n'est pas venu à Tunis depuis quelques mois et n'a pas vécu sur place la chute de Ben Ali, ressent bien cette énergie nouvelle, joyeusement bruyante car il faut le dire et le répéter, Tunis était devenue bien sinistre et bien abattue depuis quelques années. On remarque néanmoins que plusieurs mendiants ont envahi les rues et les routes de la capitale, signe parmi d'autres que le gouvernement de transition va devoir rapidement apporter des réponses politiques pour laisser place à un gouvernement durable et légitime qui permettra à la vie économique de reprendre au plus vite.

 

Mais ce qui frappe surtout c'est que Tunis parle plus que jamais. Essentiellement de politique, on l'aura deviné. Des débats s'improvisent Avenue Bourguiba, les soirées en famille ou entre amis ne tournent qu'autour des derniers événements. On en plaisante même : « ça nous change enfin, on ne passe plus notre temps à dire du mal des autres ». Dans la sphère privée l'ambiance est souvent contrastée oscillant entre joie, espoirs, désarroi et inquiétudes.

 

Joie.

La joie nait essentiellement de l'évocation de souvenirs, notamment ceux de la manifestation du 14 janvier, Avenue Bourguiba. Beaucoup de Tunisois sont persuadés qu'elle a fait tomber le dictateur, et évoquent une journée historique, une communion inégalée, on parle même de transe et on plaisante beaucoup sur la peur qui tiraillait les manifestants, et qui a disparu dès les premiers « dégage » scandés en cœur. On n'oublie pas pour autant la fin de la mobilisation et la dispersion brutale des manifestants dont certains ont été obligé de se réfugier chez l'habitant. D'autres qui ont manifesté dès lundi à Tunis frissonnent encore à l'évocation des brutalités policières et de la pression qu'exerçaient sur eux la police secrète de Ben Ali.

 

Devoir de mémoire.

L'euphorie semble néanmoins un peu tombée. Mais il faudra sans doute rappeler souvent aux Tunisois que la lutte a débuté à l'intérieur du pays et qu'une population déshéritée et longtemps isolée en a payé le lourd tribut. C'est dans ce sens que l'Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) agit actuellement, organisant le mercredi 16 février dans ses locaux une conférence de presse pendant laquelle des mères de jeunes tués livraient leurs témoignages. Fait capital, leurs récits remontaient pour chacune d'elle bien avant décembre 2010 et le début des contestations, manière de rappeler que l'oppression qui a atteint son apogée lors du dernier mois de la dictature n'était pas un fait nouveau. Un travail nécessaire de mémoire, doublé d'une volonté de réconciliation nationale doit très vite se mettre en place pour libérer, recueillir et transmettre ces paroles jusque là anonymes et étouffées. Il ne faudra pas oublier non plus une Tunisie trop longtemps silencieuse et patiente, aux revenus modestes qui peine à joindre les deux bouts, à payer des loyers bien trop élevés et à s'assurer une couverture médicale. Cette Tunisie est pleine de l'espoir que la révolution améliore simplement son quotidien.

 

Lucidité.

Certains s'efforcent donc de ne pas oublier que la lutte a été longue, qu'elle a impliqué plusieurs acteurs et notamment l'intérieur du pays, et que nous avons pour le moment une vision incomplète des évènements. Ben Ali a-t-il été poussé au dehors par des personnages qui n'ont pas réussi à s'imposer ? Qui les a retenus ? Attendent-ils leur heure pour tenter de s'accaparer le pouvoir ? Est-ce eux qui tentent de déstabiliser le pays pour pousser les Tunisiens à demander la restauration de l'ordre ?

Les premiers jours qui ont suivi la fuite de Ben Ali ce sont essentiellement les milices qui ont concentré l'attention et les peurs. Ces groupes armés neutralisés par l'armée, le traumatisme reste toutefois vivace et la certitude tenace que le régime ne s'incarnait pas uniquement en Ben Ali et en sa famille. Il reste des hommes forts, des assoiffés de pouvoir qui n'ont que faire de la démocratie et d'élections libres. On ne parvient pas toujours à les nommer ou à les identifier, car les arcanes de l'ancien système restent obscures, mais l'heure est à la vigilance.

 

 

La démocratie avant tout.

 

On condamne sans appel les actions des islamistes du parti non reconnu Ettahrir qui appelle au meurtre et au racisme, qui attaque les maisons closes et jusqu'au restaurants servant de l'alcool, dans une rue piétonne et animée de Tunis. En raison de ces actions marginales et contraires à la loi, beaucoup sont convaincus que ce parti ne sera pas reconnu.

Mais ce ne sont pas aux islamistes politiques du parti Ennahda auxquels on pense immédiatement après le meurtre du père Marek Marius Rybinski[1]. Cet acte ne ressemble pas à la Tunisie entendons-nous ici et là, il s'agit de semer le trouble, de faire penser à l'Algérie des années 1990. Aujourd'hui un prêtre, demain des touristes et nous demanderons tous le retour de l'ordre voire la restauration d'un régime autoritaire. On n'exclut pas que les régimes voisins souhaitent déstabiliser une fragile Tunisie qui s'ouvre à la démocratie. D'autres pensent à un acte d'Al Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) perpétré par des jihadistes qui auraient réussi à s'infiltrer en Tunisie pendant les heures de flottement qui ont suivi la fuite de Ben Ali. Dans les milieux universitaires de gauche certains pensent même qu'il aurait fallu que la marche pour la laïcité organisée le samedi 19 février à Tunis, soit en réalité une marche pour la tolérance à laquelle il aurait été bon de convier les islamistes politiques. Car il ne faut pas jouer la carte de la division mais de la pluralité politique et trouver le plus possible des points de convergence pour assurer une cohésion nationale, seule garante d'une transition démocratique réussie.

 

Les espoirs quant à l'aboutissement de cette transition demeurent. Certains ont foi en plusieurs membres du gouvernement dont ils sont convaincus qu'ils n'ont d'autre ambition que de servir le pays à un moment clef de son histoire. Ils s'élèvent même contre la critique insidieuse orchestrée par des médias comme Nessma TV qui rappelle à qui veut l'entendre la double nationalité franco-tunisienne de certains ministres. On se croirait dans l'Algérie post indépendance dans laquelle on brandissait dès que nécessaire la menace fictive d'un « parti de la France » qui menaceraient les intérêts nationaux.

 

Les plus politisés attendent beaucoup de la Haute commission des réformes politiques dirigée par Yadh Ben Achour. Cette commission ne bénéficie pas pour autant d'un blanc-seing. Surtout, elle ne fait pas l'unanimité. Des juristes s'expriment pour noter le vide constitutionnel dans lequel se trouve le pays. Kaïs Saïed en fait partie et a rappelé le mercredi 16 février lors d'une conférence de presse au siège des syndicats de journalistes à Tunis que le gouvernement actuel est entre respect de la constitution et sa violation. La raison en est simple : cette constitution a été rendue caduque par la Révolution et cet état de fait rend nécessaire l'élection d'une assemblée constituante.

 

 

Beaucoup n'ont aucune confiance ou une confiance très mesurée en la personne de Ghanouchi qui dirige l'actuel gouvernement après avoir été 11 ans premier ministre de Ben Ali. Dans les conversations on exige son départ, on parle de personnage falot, et on refuse d'entrer en démocratie sous sa houlette. Mais le projet de créer un conseil national de protection de la révolution inquiète aussi car il ne s'agit pas qu'un courant politique plus qu'un autre n'accapare le pouvoir.

 

 

 

Agenda politique incertain.

Il est difficile en somme de se tenir à une seule émotion par jour voire par discussion et les prises de positions ne sont pas toujours ni stables ni tranchées. D'aucuns diront que c'est le propre des étapes de transition.

Le gouvernement provisoire tarde en effet à présenter une feuille de route politique claire avec des délais précis qui rassureraient la société civile. Cette dernière submergée par une énergie nouvelle tente de s'organiser de suivre les différentes initiatives et manifeste au besoin, comme ça été le cas samedi 19 février avec différents rassemblements dans le périmètre restreint de l'avenue Bourguiba, entre ceux qui réclamaient au pied des marches du théâtre municipal de Tunis la démission du Premier ministre et de son gouvernement, ceux qui rappelaient leur attachement à la laïcité et à la tolérance et ceux qui exigeaient le départ de l'ambassadeur de France vivement contesté pour son attitude cavalière et hautaine face à une journaliste de Radio mosaïque[2]. Les appels à manifester sont diffusés à travers les réseaux sociaux. Sont-ils toujours opportuns et adaptés à une actualité qui change chaque jour ? Ce qui demeure certain, c'est que les partis politiques peinent à trouver place et visibilité au milieu de toutes ces initiatives citoyennes.

 

Partis politiques.

 

Le débat diffusé par France 24 en langue arabe, le jeudi 19 février a néanmoins suscité l'attention. Dans la première partie de l'émission, des jeunes posaient des questions à plusieurs représentants politiques dont Nejib Chebbi actuel ministre du développement régional dans le gouvernement de transition et leader historique du Parti démocratique progressiste (PDP), Rached Ghanouchi leader historique du parti politique d'Ennahda, Mustapha Ben Jaafar secrétaire général du Forum démocratique pour le travail les libertés et Slim Ammamou actuel secrétaire d'état et ancien activiste sur le Net. Ce dernier a été remplacé dans la deuxième partie de l'émission par le porte parole du mouvement Ettajdid Joundi Abd El Jaoued.

Si des analystes ont noté le rapprochement entre les deux partis de gauche Ettajdid et le FDTL et la volonté du PDP de faire la course en solitaire pour les prochaines présidentielles, si beaucoup ont été attentifs à la rhétorique mesurée et efficace de Rached Ghanouchi qui s'est montré très rassurant face aux jeunes, on est encore loin d'un échiquier politique clairement dessiné. Mais les Tunisois auront noté avec agacement les tentatives répétées du journaliste de France 24, Toufik Majid, de reprendre les intervenants lorsqu'ils s'exprimaient en arabe tunisien. Il faudra prendre garde dans les mois qui viennent de ne se soumettre à aucun dictat et de parler un langage spontané, authentique et à la portée de tous.

 

 

Forces vives

Mais si les partis peinent encore à avoir une visibilité, c'est à la fois en raison d'un agenda politique peu clair, mais surtout parce que la Tunisie offre aujourd'hui un visage nouveau que Tunis et ses élites tardent à reconnaître et à comprendre. C'est ainsi que dès dimanche une vaste manifestation que les médias nationaux ont tardé à couvrir et qui plus est du bout des lèvres, a investi la place de la Casbah, prenant de court plusieurs Tunisois et les plus vigilants et politisés d'entre eux qui admettent être dépassés. Beaucoup de militants de gauche aguerris et aujourd'hui cinquantenaires, exhortent les plus jeunes à patienter avant de s'engager, à être créatifs et à ne pas militer obligatoirement dans un parti politique. D'autres chantiers restent à ouvrir notamment celui des médias, de la presse et des associations. Des conseils dictés par les expériences et les échecs passés.

 

Les plus engagés et les plus enthousiastes des Tunisiennes et des Tunisiens vont-ils réussir dans les mois à venir à renouveler le jeu politique et à dynamiser la société civile et le tissu associatif ? Vont-ils faire preuve d'initiatives originales ? L'avenir semble prometteur et le futur semble se jouer aussi loin des partis. Faisons le pari que plusieurs associations, revues et vocations vont naitre de cette révolution.



[1] Les derniers éléments de l'enquête semblent aller vers l'hypothèse d'une crime crapuleux.Ce crime n'a donc contrairement à ce que beaucoup craignaient aucune dimension politique.

[2] Il s'en est excusé le soir même sur le plateau de la chaine nationale, sans pour autant convaincre.

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