Tunisie : l’union nécessaire des forces tunisiennes de gauche

Puisque le dernier remaniement ministériel qui a été annoncé ce jeudi 27 janvier semble satisfaire la majorité et puisqu’il faut renoncer à la suspension de la constitution et à la convocation d’une assemblée constituante et s’accommoder d’un réformisme politique prudent, il est peut-être temps de s’efforcer de comprendre le processus de démocratisation en cours en Tunisie.
Puisque le dernier remaniement ministériel qui a été annoncé ce jeudi 27 janvier semble satisfaire la majorité et puisqu’il faut renoncer à la suspension de la constitution et à la convocation d’une assemblée constituante et s’accommoder d’un réformisme politique prudent, il est peut-être temps de s’efforcer de comprendre le processus de démocratisation en cours en Tunisie.

 

 

M. Yodh Ben Achour, spécialiste du droit public et ancien doyen de la Faculté des sciences juridiques, politiques et sociales de Tunis, préside la Haute commission chargée de proposer les réformes juridiques nécessaires pour permettre des élections libres et l'avènement de la démocratie. Il vient de composer un comité de douze juristes[1] et souhaite comme il l’a déclaré dans une interview au journal l’Express : « la présence des associations qui ont su, toutes ces dernières années, conserver leur indépendance », il a assuré qu’il allait faire appel : « (…) à toutes les forces représentatives de la société civile et à l'ensemble des partis politiques, ainsi qu'à quelques personnalités indépendantes ». Il n’a pas écarté la possibilité d’organiser une conférence nationale afin de dégager des lignes directrices. Il a par ailleurs affirmé qu’en aucun cas les textes ne seront soumis au Parlement actuel qui est complètement discrédité et a fait part de sa conviction intime : « Personnellement, - mais cela n'engage que moi - je serai assez favorable à ce que, dans un premier temps, seule la loi électorale soit modifiée, ce qui peut se faire par décret-loi, afin de permettre l'élection d'un Président de la République. Ensuite, le nouveau chef de l'Etat appellerait de nouveau les citoyens aux urnes pour élire une assemblée dont il décidera s'il s'agira d'une assemblée constituante ou d'une assemblée législative, qui amenderait le texte de 1959. [2] »

 

Si la situation ne change pas, l’action politique va donc dans les mois à venir prendre deux formes. : les acteurs de la scène politique vont à la fois préparer le prochain scrutin présidentiel et veiller à peser politiquement par des propositions concrètes sur les travaux de la Haute commission.

 

Certains citoyens prennent déjà au mot le gouvernement actuel qui s’est rebaptisé à la faveur du remaniement du jeudi 27 janvier 2011, « gouvernement provisoire de transition »[3] et tentent de peser sur la bonne marche du processus de démocratisation. Il faut noter quelques initiatives citoyennes qui confirment la conscience politique des Tunisiens. Nombreux sont ceux qui réclament qu’une enquête soit menée suite à la manière brutale et inacceptable dont ont été dispersés hier soir, les manifestants qui faisaient depuis plusieurs jours à la Casbah le siège du Premier ministère, bravant le froid, le couvre feu et la mort pour ceux qui avaient entamé une grève de la faim. On fait également état de plusieurs participants aux meetings et conférences organisés à Tunis avec pour thème principal la démocratie et la démocratisation[4]. De nombreuses marches s’organisent encore, notamment celle des femmes pour la citoyenneté, l’égalité et la dignité[5]. C’est en effet le moment ou jamais de se constituer en forces de pression pour peser sur le processus de démocratisation annoncé.

 

Mais c’est maintenant que les clivages politiques vont de plus en plus se dessiner et qu’il revient aux citoyens tunisiens de comprendre la manière dont l’échiquier politique commence à s’esquisser.

 

On ne saurait trop rappeler combien il faudra se méfier de ceux qui à l’instar de M. Ben Brik[6] se sont bien trop vite déclarés candidats aux présidentielles, alors mêmes que les garanties de démocratisation n’étaient pas clairement annoncées et que la constitution telle qu’elle existe aujourd’hui favorise l’autoritarisme. Cette précipitation en dit long sur la manière dont ces acteurs politiques conçoivent l’exercice du pouvoir[7].

 

Il est par ailleurs regrettable d’avoir vu de hautes figures de l’opposition tunisienne comme M. Moncef Marzouki[8] manquer de patience et entamer une campagne prématurée auprès du peuple, discréditant ainsi des années de lutte. Parions que l’exil l’a peut être trop longtemps coupé des réalités du pays et qu’il nuancera sa position.

 

Est-il bien utile et nécessaire de prévenir les Tunisiens qu’il faudra prendre garde au futur candidat estampillé RCD qui va fatalement jaillir de sa boîte dans les prochaines semaines ? Gageons que cela sera Yadh El Ouederni, ancien directeur du cabinet présidentiel, qui a estimé lors d’une intervention sur Nessma TV - pendant laquelle il a bien pris soin de critiquer celui qu’il a conseillé pendant des années - que : « le RCD a sa place encore sur la scène politique et qu’on ne peut pas faire de démocratie tout en appelant à l’exclusion des autres ».

 

Alors même que l’actuel Premier ministre « a promis » non sans grandiloquence d’arrêter toute activité politique après cette période transitoire, d’anciens membres du RCD affichent d’ores et déjà leurs ambitions. M. Morjane, ministre des affaires étrangères sortant, a évoqué dans La Presse sa volonté de créer un nouveau parti libéral social qui selon ses termes jouera pleinement le jeu démocratique. « Une sorte de parti centriste prônant le consensus et le compromis » a-t-il précisé. Il ne faut pas minimiser, l’influence de ce genre de personnalités politiques et il est à craindre, le moment venu, que M. Morjane n’obtienne les voix d’une bourgeoisie tunisienne souvent frileuse, tenante certes de la démocratie, mais avant tout tenante de l’ordre et de la sécurité car peu encline à se défaire de privilèges dont la dictature et le népotisme de Ben Ali ne l’ont que partiellement privée.

 

Faut-il rappeler que certains attendent pour le moment patiemment leur heure ? Selon toute probabilité le parti islamiste Ennahda va participer aux travaux de la commission, mais son leader historique a reporté son retour en Tunisie et a annoncé qu’il ne se présenterait pas aux présidentielles. Rien ne garantit qu’il ne revienne sur sa décision. Quoi qu’il en soit, il est pour le moment très stratégique de peser sur les réformes et de jouer la carte des législatives puisque l’histoire récente, notamment algérienne, a montré la puissance de frappe des islamistes sur le terrain, à la veille de scrutins municipaux et législatifs.

 

Face à l’ensemble de ces forces politiques qui ont chacune leurs chances de peser, il semble donc essentiel pour les acteurs de la gauche tunisienne de ne pas se présenter en ordre dispersé à la fois dans cette période de transition, mais aussi en vue de la prochaine échéance présidentielle. La division pouvant empêcher les réformes constitutionnelles attendues par beaucoup et la multiplication des candidats de gauche pouvant aboutir à l’émergence au deuxième tour de candidats non représentatifs du peuple.

 

 

Passé le temps de la réaction à chaud face à des événements que personne n’avait prévu, il faut désormais ouvrir le dialogue et aboutir à des consensus entre les forces de gauche.

 

Il est capital pour l’avenir de la démocratie qu’elles parviennent à s’unir. L’opposant M. Ahmed Negib Chebbi, chef historique du Parti démocratique progressiste (PDP) nommé lundi ministre du Développement régional, M. Ahmed Ibrahim, Premier secrétaire du mouvement Ettajdid et actuel ministre de l’enseignement supérieur qui ne cachent pas tous deux leurs ambitions politiques, M. Hamma Hammami, porte parole du Parti Communiste des Ouvriers de Tunisie (PCOT) qui s’est pour sa part immédiatement déclaré favorable à l’élection d’une Assemblée constituante et à la mise en place de nouvelles institutions et à une élection présidentielle la plus démocratique possible, ainsi que tous les acteurs dont les syndicats et les associations qui se considèrent comme appartenant à la même sensibilité politique se doivent désormais d’unir leurs efforts.

 

 

Il s’agit d’abord de peser sur les travaux de Haute la commission en présentant, des points de convergence et des principes fondamentaux partagés comme le pluralisme politique, la laïcité politique, la liberté d’expression et d’association; mais aussi des propositions concrètes comme l’établissement d’un régime parlementaire ou d’un régime mixte qui minimisent les dérives autoritaires, le maintien du statut personnel, la nécessaire démocratisation de toutes les institutions, notamment les universités et la justice, et ce ne sont là que quelques points que les militants devront se charger de relayer auprès de leurs concitoyens.

 

Il s’agit ensuite de présenter aux prochaines présidentielles, un candidat d’union de la gauche qui pourra peser réellement sur le scrutin et qui fera mentir le mythe de l’inexistence ou de l’impuissance de la gauche dans les pays arabes. Un candidat d’union dans lequel tous les partisans et les défenseurs de la justice sociale pourront se reconnaître et pour lequel il pourront voter sans hésiter.

 

La gauche tunisienne comme toutes les autres forces politiques présentes ou à venir ont rendez-vous avec l’histoire, et les derniers événements ont montré que l’union peut vaincre tous les obstacles. Seul un front populaire pèsera véritablement dans ce que nous ne pourrons plus appeler un désert politique. Autrement nous courrons le risque d’un statu quo, d’une dérive réactionnaire et d’une confiscation des fruits d’une révolution faut-il le rappeler spontanément et avant tout populaire.

 

La gauche tunisienne se doit donc de rester modeste car elle n’a pas initié ce mouvement, mais elle a l’obligation aujourd’hui de le poursuivre en restant unie.


[1] Dont la liste est disponible sur le site de l’Agence Tunis Afrique Presse, http://www.tap.info.tn/fr/index.php?option=com_content&task=view&id=31515&Itemid=43

[2] http://www.lexpress.fr/actualite/monde/afrique/politiquement-la-tunisie-est-un-desert_955360.html

[3] Après s’être présenté comme un gouvernement d’Union nationale, laissant les observateurs perplexes et très critiques sur sa composition qui avait laissé une large place à des ministres membres du RCD en place pendant la période Ben Ali.

[4] On peut parmi de nombreux exemples, citer le « meeting de soutien au processus démocratique » organisé le mercredi 26 janvier au Palais des Congrès de Tunis, les conférences de l’espace d’art et de création culturelle El Teatro, sans compter toutes les initiatives qui fleurissent sur les réseaux sociaux, comme l’organisation d’une caravane de remerciement qui partirait dimanche de Tunis et se dirigerait vers Sidi Bouzid, ville dans laquelle Mohamed Bouazizi s’est immolé.

[5] A l’initiative de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates, de l’Association des Femmes Tunisiennes pour la Recherche sur le Développement, de la Commission Femmes de l’Union Générale des Travailleurs Tunisiens et du Collectif 95 Maghreb Egalité. Le point de départ de la marche était prévu ce samedi 29 janvier 2011 à 15h, place de l’Indépendance, Statue Ibn Khaldoun, Avenue Habib Bourguiba à Tunis.

[6] Journaliste et écrivain tunisien Taoufik Ben Brik, incarcéré six mois sous le régime de Ben Ali a déclaré sa candidature dès le 20 janvier 2011 sur Slate.fr.

[7] Le 21 janvier 2011 M. Ben Brik a déclaré au journal Libération : «Bien sûr, je suis candidat. Je fais campagne depuis 2000. Et aujourd'hui, je me sens un candidat favori parce que je suis le seul qui pendant toutes ces années ai combattu ouvertement Ben Ali». Outre le fait que Ben Brik ait oublié dans sa déclaration que d’autres opposants au régime ont connu bien avant lui les geôles du régime et l’exil forcé, ses propos annoncent clairement la haute estime qu’il a de lui-même au point que nous sommes en droit de nous demander s’il n’envisage pas que ses portraits n’ornent les rues de Tunis une fois qu’il sera élu

[8]M. Marzouki, ancien président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme, et fondateur du Congrès pour la République en 2001 est revenu le 19 janvier en Tunisie après de longues années d’exil en France.

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