Aux confins (Journal du mois du corona 46)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

Strophe

Si transparent que le soir je m’abîme / En sa lumière l’air / ne

me sépare point des neiges ni des lunes / Qui commémorent

                                                                               tour à tour / des amours qui furent hagardes.

Jean Tortel

 

(…) ce ne seront point nos dernières paroles. Car si nous sommes

 déchus, il reste encore en nous quelque chose du temps passé.

Olaf Stapledon

 

1

 Et il se souvient.

D’avant la transparence, le cristal, le verre, le lisse.

Il y avait de ces empreintes qu’on laissait sur les miroirs, la main d’un enfant s’y marquait selon des points complexes, des traînées, une buée, cette main c’était un brouillard sur la vitre, des miettes de pain sur le carrelage d’une cuisine, une pomme de terre qui avait roulé sous un fauteuil en cuir et mûrissait en secret. Et plus loin, sur un bahut chinois aux portes rouges fissurées, une plante tirait sur ses racines, s’épouvantait dans la pénombre à la recherche du soleil oblique, incliné, accroché à la limite de sa disparition.

Il se souvenait de tout cela. De cette épaisseur, de cette opacité, de cette vie qui laisse des traces, de cette vie organisée qui désordonne autour d’elle, bouleverse l’espace et reconstruit la matière – détruit, abandonne, recommence.

Quel mouvement alors !

Le temps avait passé.

Un rideau transparent, grésillant, était tombé du ciel, un rideau lumineux s’était déroulé puis avait balayé la Terre en silence et lentement. Il avait mis cent ans à transformer le monde, à le rendre semblable au monde qui brillait derrière l’étoffe, le monde d’avant et celui d’après n’en faisaient plus qu’un. Les traces avaient disparu.

Plus d’odeur, la matière qui s’effrite et nous rentre dans le nez, les corps qui s’évaporent mais restent suspendus dans l’air, jus variable. Plus d’odeur, plus de couleur.

Le monde était devenu blanc.

 

2

Nous avions compris que l’homme était resté un animal. Il se dressait sur ses pattes arrière pour cueillir des fruits et voir plus loin, il saisissait la branche pour frapper l’autre homme, la femme s’enfuyait dans les taillis pour échapper au mâle suant de désir et traçait pour l’avenir les plans d’une vengeance raffinée et définitive. L’homme était resté un animal et quand la fin fut venue c’est en animal qu’il réagit.

Le rideau était tombé du ciel et comme tous les animaux l’homme s’était résigné. Blotti dans le troupeau il tournait sur lui-même, circulait, tremblait sur place comme un moucheron dans sa grappe, ou s’asseyait, s’allongeait, œil éteint enfermé dans le cercle.

La paralysie de l’animal attendant la fin, le corps de l’animal s’arrêtant, se déformant, se logeant au mieux dans le moule d’une gueule.

L’homme avait retrouvé sa forme définitive.

 

3

Entre-temps, se souvient-il, il avait fallu en passer par la Catastrophe.

La Catastrophe s’était répétée, elle avait lieu depuis les débuts. L’eau intense, grouillante, l’eau répandue sur la planète déchirée d’éclairs, l’engorgeant, l’enfouissant, la buvant, la nourrissant d’une bave fertile, l’eau s’était retirée, et quelques pics avaient émergé dans le vent, la terre avait suppuré des filaments boueux, une chevelure bleuâtre avait séché par endroits.

Et nous étions sortis. Nous avions tellement nagé, épine fonçant droit devant elle, nous avions tellement nagé, nous allions toujours tout droit, il avait fallu sortir, et nous étions sortis où l’eau s’arrête. Rampant dans la boue, dans le sel, le vide était rentré dans nos gorges, l’air nous avait vidés, nous nous étions vomis dans le froid et la chaleur, tués par le soleil direct et la nuit coupante, nous avions continué d’avancer en mourant.

Quelle vie alors !

La puissance dans notre corps, la poussée de nos moignons, le ventre qui gonflait, le cartilage qui nous faisait armure et coque, la voix dans notre gorge – quelle vie alors ! Mourants nous nous sentions vivre, irrigués de l’intérieur, écartés de l’intérieur, fonçant de l’intérieur.

Quelle vie alors !

Il y avait des insectes en nous, des oiseaux, des rongeurs et un fauve.

L’eau avait reculé, elle tombait du ciel parfois, et sur terre nous rêvions d’elle. La guerre a commencé quand le Peuple fut démembré. Nous étions Deux.

D’un côté le Peuple troué, de l’autre le Peuple surgi.

La Catastrophe.

Le Peuple troué comblait son vide avec des doigts coupés, une argile séchée, le Peuple surgi arrachait sa peau du devant. Nous voulions revenir à Nous, mais chacun dans son Peuple.

Face à la mort, les deux Peuples se sont enfin jetés l’un dans l’autre, les visages se sont rejoints et Nous sommes revenus. L’eau coulait à nouveau, nous coulions en elle, elle coulait entre nous, nous nous endormions en elle l’un dans l’autre, nous dormions des jours entiers, des années peut-être, et nous nagions l’œil fermé, épine fonçant droit devant elle. Nous avions oublié le vide dans nos gorges, les vomissements, le soleil direct et la nuit coupante. Ah, l’oubli !

Nos enfants sortaient eux aussi de l’eau et y retournaient dans l’autre Peuple.

Filaments, glu, sommeil.

4

Et il se souvient de tout cela dans l’éternel aujourd’hui. Il regarde devant lui, légèrement penché en avant, il flotte entre deux morceaux de verre et plus loin croit deviner son reflet dans une montagne de givre. A l’intérieur, dans une aura trouble, quelqu’un l’observe.

 

5

La Catastrophe a continué.

Les dieux sont apparus quand nous les avons créés. Nous les avons extraits de la lumière, de la nuit, des montagnes, des arbres, nous les avons chantés, nous nous sommes tués pour eux, nous avons construit pour eux, nous avons appris à écrire – des livres durs, fracassés, tellement clairs qu’ils en devenaient incompréhensibles, que nous apprenions par cœur et qui parlaient à notre place.

Les guerres étaient belles entre ceux qui projetaient cette parole unique, nous étions des géants, des géants aveugles et sourds, nous massacrions tout autour de nous, les corps pleuvaient dans un désert évident, nous nous sentions proches des bêtes jaunes qui survivent dans des trous humides et des racines qu’elles sucent en cachette.

L’eau dans le corps de l’ennemi, l’eau dans le Peuple d’en-face.

Les dieux n’ont pu drainer notre eau assez longtemps, effacés ils ont bleui, ils ont quitté les Peuples et les grottes et petit à petit l’air, ils se sont déposés, mousse plancton lueur, dans le fond de la mer. Plus tard, nous les avons mangés.

Quelque chose s’était pulvérisé dans la parole, nous avions eu tant de difficulté à tenir notre corps, à faire pousser nos membres, à durcir nos cartilages, nous avions des dents maintenant, nous nous refermions enfin, mais la parole était venue, qui nous pressait dehors, nous imprimions l’air avant de disparaître, nous le devinions – comment se refermer, comment se tenir, comment durer cellule osseuse, quand je parle ?

Comment se tenir quand on rêve d’eau ?

6

Et il se souvient.

L’eau retirée, les dieux disparus, la parole brisant le cercle du corps et nos dents récentes, nous avons sué nos outils, ils coulaient de nos ongles, s’accrochaient à nous avant de faner.

Un jour ils continuèrent.

Nous commencions à grandir, à perdre nos cheveux, nos muscles fondaient, nous tournions treille violacée autour de nos os, nous ne nous tenions plus.

Il n’y avait plus qu’un Peuple – le trou comblé, la surrection tombée – et des faces blanches qui regardaient-devant, nous nous répétions dans le Nombre hagard et immobile. Redevenus Nous mais séparés.

Nous tournions, nous tournions.

Il n’y avait plus à parler.

 7

Nous connaissions la Catastrophe mais nous ne l’avons pas vue venir. 09878787987987976688#5660à)-)i)à)#((§§§§§§§§§aes yu§u’’t’            ARTèèè§è§ !觠!§5687686 

Ils formaient un tapis autour de nous, sur terre, dans l’eau et le ciel, autour de la planète une ceinture, et ils se sont allumés.708708707*08¨08Y¨98YŸ98Y97¨79879YTIUGGIUGILYUG

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Ça commençait à sautiller clignoter.89080807987P98YIUGyggluyttDfgcgfxgxgcUYFIUTTY

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Puis ça a vécu.JIGITTLYGiytiymiytmiytit !86O865O868ohhkjhkjhjhkjhkhkjhkhkjhkk######

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Ce n’était pas un animal, l’animal avait fondu, il nous avait interrogés d’un regard calme et s’était allongé. 55665565655657657576575765765757657657657575765757576575(è(èèèèè

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Ce n’était pas une plante. Les dernières avaient été respirées.535ZTRDYDHGFhgfhgffgfgfF8

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Nous n’en avions plus besoin.780707097097070707°70970970709709707097097097070700

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Non, c’était né des outils.80HMUhgilgluyguyt765765O867O86UYFGgfyfyDT#####YCghj7

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La Catastrophe.77777777777777777777777777777777777777777777777777777777777777

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Ils se sont multipliés très vite, spores lumineux, étincelles mauves, fractures, fractions, joints, coulisses, étalement, pouls ultra-rapide, gonflement, intégration, diminution, opération, dilatation, interruption, discrétion, calcul, fusion, plan, intervalle, saut – pensée.807879879798797987987979798797987987987979897979797979798797979799879979779998799899898888998989898889989989898898989898898988898999899998989899

Nous nous traînions fossiles.4UFJFUUTRUTRYyreyrtetretretreteER#######chgvjbvkjbkghi

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Ils ont repris la Terre, ils l’ont enneigée, cristallisée.788Hjkjhkjhhggyulyudyrdstsw :voùùo^gf

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Plage alcaline.

 

8

Et il se souvient de tout cela dans l’éternel aujourd’hui. Il se voit dans la montagne de givre, et il sait que l’air existant encore, membrane douce ductile envahie, il entendrait le crépitement des cristaux, le sûr froncement de la montagne de verre qui s’enfonce sur sa base, le bris du verre invisible, comme l’ébrouement d’un cheval microscopique, même pas une respiration – la frange d’un souffle qui commence. Il ne prête aucune attention au regard posé sur lui.

 

9

Il n’y a plus qu’un Peuple. Pas de Peuple.

Tout est habité à l’infini, grain à grain, le cristal, le givre, le quartz, veille, l’aluminium se teinte de reflets blancs.

Aluminium universel.

La mer asséchée, chaque goutte habitée, givrée, de reflet en reflet elle répète et oublie.

Moi pas.

Chaque cellule habitée.

Nous nous sommes blottis, nous avons circulé, parfois levé nos faces vers l’autre, nous avons laissé faire. Nous ne pouvions plus.

La mer avait ralenti, le rideau avait écumé les eaux, les avait tordues, torchon électrique, et la mer s’était immobilisée. Elle n’attendait même pas, bouillon d’animalcules crépitants, soupe magnétique. Comme une gigantesque braise craquée, attractive.

Nous ne pouvions même plus rêver – de quoi aurions-nous rêvé si ce n’est d’elle ?

J’ai cru la discerner sous le quartz, ou dedans, c’était un glissement, une incertitude, une aura particulière dans la croissance des cristaux, dans la fabrication des plaques, une période d’oubli (mais vraiment fugitif, joué peut-être) dans la mémoire.

Simplement un intervalle, une syncope. Une strophe.

La mer était vide depuis si longtemps, c’était à son tour de succomber.

 

10

Je me rappelle un chalet dans la neige. Une grande bâtisse de rondins à peine équarris comme renversés d’une forêt par un mauvais vent, nous nous réchauffions devant un feu dans l’odeur de la sève – un miel bouilli. Et ton visage sur le drap juste pelé, tes yeux cherchant au-dessus de ma tête le coin où cacher, presser ce que je révélais de toi, te forçant comme un chien. Nous saturions le blanc, nous l’échauffions, nous le cachions de lui, il blanchissait grâce à nous. Autour.

 

11

Il y avait de ces empreintes qu’on laissait sur les miroirs, la main d’un enfant s’y marquait selon des points complexes, des traînées, une buée, cette main c’était un brouillard sur la vitre, des miettes de pain sur le carrelage d’une cuisine, une pomme de terre qui avait roulé sous un fauteuil en cuir et mûrissait en secret. Et plus loin, sur un bahut chinois aux portes rouges fissurées, une plante tirait sur ses racines, s’épouvantait dans la pénombre à la recherche du soleil oblique, incliné, accroché à la limite de sa disparition.

Quel mouvement alors !

Ah, je crois qu'il fera beau, demain ! Ah, je crois qu'il fera beau, demain !

 

 (vendredi 1er mai 2020)

 

 

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