Aux confins (Journal du mois du Corona 68)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le (dé)confinement dû au coronavirus.

(samedi 1er mai 2021)

Eleonora et Tonio sont repartis à l'école lundi dernier, et j'ai constaté de nouveau qu'ils sont heureux, que l'ambiance générale ne les a pas « verdis » contrairement à ces autres enfants que je vois masqués dans les rues et aux parcs, alors qu'ils ne sont pas âgés d'11 ans. Derrière ces jeunes pousses trop vertes, violacées, j'entrevois la silhouette fugitive des parents craintifs, ceux que la Peur a contaminés (bien plus nocive que le Corona, fût-il varié, double mutant, …).

Travaillez votre bronzage ! ai-je intimé à mes élèves, et ce fut mon principal conseil pour le mois de « confinement » qui allait suivre. Abreuvez-vous de soleil, respirez, tudieu ! On en a marre de ces zombies qui se traînent dans les rues, meurent sur pieds avant même de tousser leur première toux ! Non mais.

Le soir, je plonge parfois dans les mass-media, une eau trouble, vaseuse, je me cogne à des SUV dévorés par les algues (un poisson-chat loge dans un phare crevé), j'avale (oups!) un bracelet (d'un de ces chronométreurs disgracieux qu'on se doit de porter au poignet pour montrer qu'on a « réussi »), un bouton de manchette se coince dans ma narine gauche, je devine des lambeaux de drapeau français, des croix de la Légion d'Honneur, et même une étonnante hachette à double tranchant, à l'inscription corrodée : Travail, Fam... Je n'arrive pas à tout lire.

Vraiment trouble. Illisible, cette eau.

Avec Pascal Praud, Éric Zemmour, et les « éditorialistes » qui font la ronde autour d'eux en vagissant d'admiration (ou de jouissance à peine réfrénée), c'est Valeurs actuelles, le magasine bien nommé, qui fait désormais l'opinion, comme on dit sur les ondes.

Il y a moins de 10 ans, ledit magasine passait pour un torchon d'extrême-droite que personne (même à droite) n'eût osé citer (en public) ; aujourd'hui Valeurs actuelles passe pour un Nouvel Obs' « conservateur  », l'organe officiel de l'auto-revendiqué « souverainiste » en mal de « valeurs ». Dans cette dérive du continent (car ça essaie de faire bloc, de maintenir l'hégémonie), dans ce nouvel insensible arrangement de la Pangée politique (et morale), Le Point ne vague plus à droite. Il a jeté l'ancre au centre. Haut lieu légendaire de la « neutralité »...

Prétendue.

J'ai donc regardé deux soirées de suite L'heure des Pros avec Carmela. On aime se faire du mal, me direz-vous. Pas faux, mais on a envie de comprendre, de « prendre le pouls » de la « société française ».

Eh bien... ! On en est sortis ébouriffés. Les Élisabeth Lévy, les Jean Messiha, Ivan Rioufol &co s'y donnent à cœur joie, et, exhalant librement leurs humeurs, y brassent une de ces marmites psychotiques ! Le plus étonnant, dans ce bouillon transpirant le salpêtre et l'oignon moisi, demeure cette fixation paranoïaque : l'antienne chantonnée par Pascal Praud, tête balancée, « bouche » (des lèvres graphiques – à peine deux traits – plus effrayantes que les plaies rieuses du Joker) bâillant sous la moustache ; l'antienne de la minorité. CNews circonscrirait l'îlot d'une « résistance » aux « médias dominants »...

On est dans Shuffer Island, les amis ! Avec Bolloré comme directeur d'asile.

Rebelles mainstream (mon antienne à moi).

Résistants de la milice.

Alors, dans cette ambiance délirante, l'appel des généraux (à la retraite) contre les « racialistes », « décoloniaux », « indigénistes », contre l' « islamisme », ou encore contre les « hordes de banlieue », en bref contre tous ceux qui menacent de détruire nos  « valeurs civilisationnelles », et contraindraient les « camarades de l'active » à une intervention protectrice... Appel repris et amplifié par les mêmes Valeurs actuelles1...

Que dire ? ...

Je suis en veine de points de suspension aujourd'hui2.

Cette moisissure ambiante, cet air renfermé, qui font de la France un Temple de Karni Mata élargi aux dimensions d'un pays, méritent le beau dégagement de l'oxygène retrouvé, de la fenêtre ouverte sur un soleil qui frappe. Qui assèche ces eaux croupies et fasse fuir les rongeurs porteurs de peste mentale.

Déconfinons !

Pour quoi j'en reviens à mon copain Geoffroy de Lagasnerie.

Lui n'a pas de moustache, vous l'aurez remarqué.

III

L'opuscule de Lagasnerie, Sortir de notre impuissance politique, reconduit la dialectique de l'impuissance dont il a l'ambition de nous faire sortir. Cette dialectique, c'est celle du balancement entre le groupe d'une part, l'individu de l'autre. Elle demanderait un troisième terme qui la résolve, cette dialectique, c'est-à-dire contienne et dépasse les deux termes conflictuels, dans un mouvement que Hegel nomma Aufhebung en son temps, mais malheureusement nous ne sommes apparemment pas capables, en cette période trouble, au sein de ce marais bouillonnant, de faire émerger ce troisième terme pacificateur ; sommital, lumineux.

Chez Lagasnerie, on l'a vu, c'est l'individu qui permettra à l'action politique de retrouver de la puissance. Cet individu existe bel et bien, même s'il n'est pas légion, il a pour nom : Carola Rackete, Cédric Herrou (cf. Journal 66), ... ou encore Snowden, Assange, Manning. Dans la quatrième de couverture du livre qu'il consacre à ces trois derniers héros, L'art de la révolte : Snowden, Assange, Manning, le penseur écrit : « La théorie contemporaine concentre son attention sur les rassemblements populaires comme Occupy, les Indignés ou les printemps arabes. Et si c’étaient les démarches solitaires de Snowden, d’Assange, de Manning qui constituaient les foyers où s’élabore une conception inédite de l'émancipation ? ».

Carmela et moi reprenons sempiternellement la discussion (qui vire immanquablement à la dispute) sur la teneur du point de bascule : à partir de combien d'individus émancipés, ou simplement capables de doute, de réflexion, la société, ou la communauté, est-elle susceptible de basculer dans un régime politique réputé « utopique » la veille encore ? Un régime que le conditionnement (d'aucuns diraient : le formatage, en utilisant un terme qui manifeste qu'ils le sont... formatés) actuel des esprits rend proprement inimaginable.

Comment donner lieu à un autre monde ? Comment aménager l'espace de sa possibilité ?

Carmela soutient la belle idée que des gens comme nous (sans fausse modestie ni réelle prétention), des éducateurs (au sens large), peuvent insensiblement, pas à pas, libérer des individus par classes entières, jusqu'à ce que lesdites classes aient fait communauté, société, laquelle se libérera à son tour comme entité collective consciente de soi. Quant à moi, je soutiens l'idée qu'il est certes important de disposer de pareils éducateurs, d'éveilleurs de conscience, à quelque échelon de la société qu'ils se tiennent, mais qu'ajouter un grain de sable, voire 100 grains, à un autre, à 100 autres, ne formera un tas de sable que... dans bien longtemps. Pire, le vent, la marée, contraires, ont le temps pour eux, et disperseront, noieront, le travail des éducateurs et des individus éclairés en général. Par conséquent, ajouté-je sous l'œil noir de ma mie : il faut cristalliser une « masse », une communauté, d'un coup d'un seul, si j'ose dire – même si ce coup ne s'agrège, et n'agrège corrélativement, qu'en 10 ou 20 ans. L'éducateur ne peut se contenter de sa classe, de ses 30 têtes « blondes ». Ni même de l'addition de ses classes au long d'une belle « carrière ».

Il doit œuvrer sur la centaine de milliers, au bas mot.

Je ne ferai pas grief à Lagasnerie de poser l'individu comme condition de l'action effective, de la puissance. Il ravive en l'occurrence une très belle tradition anarchiste. Celle d'Emma Goldman, par exemple, qui, dans L'Anarchisme, se réclame à plusieurs reprises de Thoreau, rappelle que le suffrage universel, en Amérique, doit tout à l' « action directe »3, et définit ledit anarchisme comme « la philosophie de la souveraineté de l'individu »4. Tout est dit. Giono n'écrit pas autre chose dans sa magnifique Lettre aux paysans où il appelle ses destinataires à une « révolution individuelle »5. Il leur enseigne la méfiance à l'égard du « social », la nocivité de l'État, la consubstantialité de la guerre et du capitalisme, et la beauté d'une pauvreté qui ne se confond pas avec la misère grise et industrieuse de la vie urbaine : la pauvreté du paysan qui produit, dans son lopin de terre, avec ses bêtes, le nécessaire à une vie harmonieuse avec ses enfants, par les vertus d'un travail identifié au « loisir » – une activité maîtrisée de bout en bout, où le savoir-faire progresse avec les ans et procure la joie du travail virtuose, de l'accomplissement du chef-d'œuvre ; d'un travail qui ressemble fort à celui que F. Lordon décrit dans sa prospection d'un communisme luxueux (titre d'un des chapitres de Figures du communisme).

À la fin du livre, l'écrivain de Regain enjoint les paysannes (leurs maris ayant été traînés à la guerre) à une « croisade de la pauvreté » : à « détruire le stock de blé qui sera en leur possession et à ne plus cultiver la terre que pour leur propre nourriture ». À saper l'économie capitaliste à sa base par conséquent, et la guerre dont elle se repaît.

La pensée de Giono (comme celle de Thoreau avant lui, de tant d'autres) est ainsi résumée : «  N'agglomérez pas vos individus. Restez libres. Repoussez tout ce qui coagule. Unissez-vous pour un seul but : la PAIX »6.

Giono a enduré deux guerres mondiales, dont Verdun, Le Chemin des Dames, a failli plusieurs fois être fusillé pour refus d'obéissance7, ... Les pages qu'il écrit sur la vie du troufion durant la guerre m'ont fait mal au ventre. Et n'ont pas amélioré l'image que je me suis faite de l'armée au service militaire. Où j'ai eu affaire pour l'essentiel à des « cadres » amateurs de packs de bière, de tournois de ping-pong, et au racisme rigolard. Je ne parlerai pas de leurs femmes – massifiées à la cuisine. J'espère que ç'a changé. Je n'oublie pas non plus le colonel, corps de légionnaire tendineux, visage sévère porteur de sévères binocles, décrivant, dans le discours adressé aux quillards dont j'étais, les chars massés par centaines dans les sous-sols de l'Allemagne (où nous grelottions à ce moment), et prêts à reprendre du service.

Nous devions nous tenir sur nos gardes. Le grenadier-voltigeur que j'avais la chance d'être, flûtiste-piccoliste de son état, pouvait à tout moment être réquisitionné au service de la France...

Bon bon bon.

Fermons la parenthèse.

Je crois pour ma part que l'individu, sa souveraineté, sa libération, ne peuvent constituer l'origine d'un nouveau paradigme de l'action. Ils en sont le télos, le but, ou la conséquence. Qu'il y ait eu, dans l'Histoire, et comme d' « heureuses » scansions, des Jeanne d'Arc, des Malcolm X, des Falcone (dirait Carmela), des Assange, des Rackete, … ou même des Saint Paul (démiurge de la figure de Jésus et donc du christianisme), qui le nierait ? Mais ils n'ont dû leur puissance qu'à une conjonction de faits, d'éléments, inédite, qui leur a permis d'endosser, avec un courage et un talent exceptionnels, le nom d'un groupe, d'une communauté, dynamiques. Aujourd'hui, pour un Assange, pour un « lanceur d'alerte », entendus, combien d'individus ignorés, fichés, bâillonnés, emprisonnés, mystérieusement suicidés, disparus, etc. ?

Où est passé l'homme extraordinaire de la Place Tian An'men, qui, dressé seul, au milieu de la voie, avec sa bannière et son corps pour seules armes, a repoussé victorieusement les chars ? Les chars ne l'auraient-ils pas négligemment piétiné si le régime chinois ne se savait filmé à cet instant précis ?

Et comment susciter l'avènement, le surgissement, d'un tel individu ? Nous rêvons ici aux parages de l' « homme providentiel » tel qu'espéré, prié, par une majorité de Français, un homme d' « autorité » celui-là, qui ressemble comme deux gouttes d'eau au despote éclairé de l'Ancien Régime8. Rêve de mouton égaré, bousculé dans le troupeau.

Cet « individu » générique se distribue (se dialectise) en deux pôles – le saint voué au martyre (Pierre, Jeanne d'Arc, Martin Luther King, Falcone, Snowden, …) et le guerrier (Alexandre, César, Napoléon, de Gaulle, …). L'individualité de l'individu providentiel varie évidemment au long de ce spectre, de cette intensité singulière. Malcolm X tient un peu des deux pôles (non qu'il soit bipolaire), il parcourt le spectre en électron libre.

Au vrai, il faudra la répéter, garder en mémoire l'évidence – l'individu n'est jamais achevé, complètement individué ou individualisé, ramassé en un point de l'espace et du temps. L'œuvre du plus grand penseur de l'individu, à savoir Gilbert Simondon, nous l'enseigne par le menu9. Simondon montre que l'individu n'est jamais qu'un moment d'un processus, l'individuation, qui le déborde de toutes parts, lequel processus tire son origine d'un potentiel de départ, d'une saturation de possibilités, qu'il nomme : le préindividuel. L'individu marque comme tel un instant d'un devenir qui ne cessera qu'avec ledit individu ayant accompli la totalité de son potentiel, comme l'eau-mère, solution saturée, finit par devenir cristal, forme figée, définitive. Pour notre part, nous ne serons pleinement individualisés, définitivement individualisés, que lorsque nous aurons exprimé, développé, la totalité du potentiel de départ, dans la forme cristalline qui nous correspond, à savoir la mort.

Cette conception simondonienne de l'individuation heurte nos habitudes de pensée, héritées de l'Antiquité et notamment d'Aristote, qui nous amènent à concevoir l'individu comme une matière (le corps) mise en forme, informée, par un principe d'animation (l'âme, l'esprit, la forme). Que cette matière désigne un corps humain ou l'argile du potier. Nous sommes d'incurables dualistes là où Simondon montre, de manière éblouissante, que l'individu ne requiert qu'un processus un, unitaire, l'individuation, pour être expliqué, déployé dans ses dimensions les plus complexes, que cet individu revête la « forme » d'une brique ou celle d'un être humain.

Que se passe-t-il alors pour l'individu considéré dans un groupe ? S'ajoute-t-il par simple addition, bord à bord, à d'autres individus, pour constituer un ensemble qui n'aura d'identité que la seule sommation des individus qui le composent ? On voit bien que les émeutes, les liesses sportives, les massacres perpétrés en groupes armés, les communautés tribales, nationales, religieuses, initiatiques, ludiques, familiales, amicales, amoureuses, ... ne correspondent jamais à la seule agrégation d'individus extérieurs les uns aux autres. Chacun de ces groupes est à soi un individu particulier, surprenant pour ceux qui le composent au premier chef, dans lequel les individus constitutifs s'agencent les uns aux autres selon leur potentiel d'individuation en un devenir global non prévisible à partir de l'individu tel que constitué à un instant T, dans un milieu donné. Qui fait du groupe considéré un individu qui devient lui aussi, selon son potentiel préindividuel. Jamais stable donc, mais métastable.

Concrétisons ces aperçus théoriques trop rapidement donnés. Quelle serait la nature de la communauté terrienne agrégée, s'individuant, face à un envahisseur extraterrestre ? L'individu collectif aurait-il une gueule d'Américain (celle de Bill Pullman), d'un cowboy s'envolant à bord du F je ne sais combien vers la soucoupe amirale à bombarder ? Ou plutôt celle d'un sabreur japonais (Toshiro Mifune) kamikazant le méchant extraterrestre à tête de pieuvre bouillie ? Ou rien de tout cela, une figure individuelle collective jamais encore aperçue (ou croquée) ?

Quelle gueule ça a, un Terrien ? Non pas quelles. Quelle. Quelle gueule transindividuée ? (j'ose le mot, repris à Simondon, je le pousse vers vous).

Tout cela pour faire remarquer – au passage – que l'individu ne s'oppose pas au groupe, au « social » comme l'écrirait Giono. L'individu en tant que métastable, non identique à soi, non « substantiel » diraient les philosophes, n'entre pas dans un groupe, une société, comme on ajoute un pion aux autres pions sur le damier : il s'y agence, il en est le « produit » autant (plus) que le « producteur », par tout ce préindividuel, cette saturation de potentialités, dans lequel il baigne, s'évase, et duquel il n'est qu'une pointe passagère, capillarisée (ou rhizomatisée) avec/par les autres milieux saturés (les autres hommes, sa femme, ses enfants, son métier, la ville, sa voiture, l'écran d'ordinateur ou de smartphone, les réseaux sociaux, la nature lors de sa promenade dominicale, son sandwich, l'heure et la météo, ...10).

L'histoire des idées nous le dit plus simplement – l'individu est une création de la Renaissance. De l'époque pendant laquelle la « communauté », où le tout du groupe (village, famille, cosmos, …) prime la partie individuelle, a commencé à céder la place à la « société », où la partie (l'individu jaloux de son intérêt) prime le tout11.

Le grand, le poignant problème de notre « époque », que le Confinement met au jour avec sa particulière, morbide, acuité, c'est que l'individu nourrit, depuis des décennies12, la nostalgie de la communauté dont il constitue pourtant la négation et réciproquement. D'où le succès persistant de films comme Amélie Poulain, Les Choristes, Dialogue avec mon jardinier, Les Petits mouchoirs, … il y en a tant. Célébrant les plaisirs de la vie minuscule, la gloire de la vie modeste, les liens indéfectibles de l'amitié, de la famille, etc. Il ne faut pas commettre de contresens sur l'objet de célébration de ces films par lesquels la foule refait corps dans un frisson mélancolique : on n'y célèbre pas l'individu, mais son absorption dans le quartier pittoresque, la vie à l'internat, la bande d'amis, … loin du monde (capitaliste) tel qu'il fonce devant ces petits Touts, les pulvérisant, les éparpillant, au fil de son accélération forcenée.

L'individu rumine la nostalgie de la communauté, du commun comme on dit aujourd'hui, tout en revendiquant de faire société. Comment combiner l'extrême singularité (je veux pouvoir être moi, et les gender studies, les cultural studies, ... ne théorisent rien d'autre que cette revendication légitime) et l'aspiration à se fondre, à s'oublier, dans le grand Autre (vive la Patrie, etc. refuge des conservateurs de tous poils, même dépourvus de ressentiment) ?

Personne ne peut prétendre apporter la réponse à cette question posée dans ces termes contradictoires. Simondon nous aide à casser l'aporie, à trancher le nœud gordien – l'individu n'existe jamais comme pleinement différencié d'un processus de transindividuation, d'agencement avec les autres. Dit plus sommairement : l'individu est de toute façon une production du groupe. Même quand il se pose comme sa négation.

Qu'il fasse communauté ou société.

L'ermite vit en groupe. Seul dans sa caverne, il est peuplé.

Dans les termes de la vie contemporaine :

Assis à son bureau, un homme décide d'acheter des actions. Alors qu'il s'imagine sûrement que seul son jugement personnel intervient dans cette décision, en réalité ce jugement est un mélange d'impressions gravées en lui par des influences extérieures qui contrôlent ses pensées à son insu. Il envisage de devenir actionnaire de cette compagnie de chemin de fer parce qu'elle a fait les gros titres de la presse de la veille, et qu'en conséquence son nom s'impose puissamment à lui ; d'ailleurs, il garde un bon souvenir d'un fameux dîner à bord d'un de ses express ; elle a une politique de l'emploi libérale et une réputation d'honnêteté ; il a appris que la J. P. Morgan en avait des parts.13 

Edward Bernays, neveu de Freud, brillant théoricien de la « propagande » au sens large et non péjoratif qu'il rend au terme, donne des dizaines d'exemples pédagogiques de cette sorte, pour montrer, un demi-siècle avant Foucault (dont Lagasnerie est un spécialiste), que le pouvoir n'a plus l'allure verticale qu'il avait au temps des monarques, mais une silhouette réticulaire. Tout pouvoir politique, financier, éducatif, etc. est de la sorte dépendant de l'Opinion, impuissant qu'il est contre elle si elle ne lui donne son assentiment. Tout ce que peut ledit pouvoir, sa seule puissance, c'est d'agir par la captation, la manipulation, des désirs de cette Opinion, ou encore de la Masse (pour laquelle Bernays n'a aucun mépris explicite). Action que prendra en charge un « gouvernement invisible » contrôlé par un « responsable des relations publiques », quelle que soit la charge officielle du susnommé responsable. Ce peut bien être celle d'un modeste directeur d'école soucieux de faire la publicité de son établissement.

Une des compétences essentielles de ce « propagandiste », comme l'appelle tendrement Bernays, doit être la psychologie des foules inaugurée par Le Bon, et développée par l'oncle de Bernays. Sans oublier une excellente connaissance du tissu social.

Stiegler a fait de Bernays l'inventeur du marketing. C'est peut-être exagéré. Mais Bernays, c'est connu, a fait la démonstration de ses talents auprès de la CIA pour démanteler, en son temps, le gouvernement du Guatemala.

Ça aussi, c'est de l'Action, comme dirait Lagasnerie, pas de la Réaction.

Qui me paraît la plus efficace, et durable, car en bonne partie invisible. Souterraine, mais non entendue comme l'infiltration via la chaire universitaire ou administrative, à la mode lagasnerienne.

L'individu peut certes se rebeller contre le groupe dont il provient, il peut tenter d'exister contre lui, à son encontre, mais il n'en incarne qu'un moment, une émulsion passagère, une goutte d'écume, un embrun. Contrairement à ce que pensaient Nietzsche et Carlyle, et la plupart des « souverainistes », voire la majorité des Français, ce ne sont pas les « grands hommes » qui font l'Histoire14. Ils la manifestent à un moment donné, ils se dressent à la crête de la vague, ils lui ajoutent peut-être un petit coefficient de propulsion, mais ils ne l'ont pas suscitée. Elle vient, la vague, des profondeurs où elle s'est nouée, fomentée, sédimentée, dans une durée proprement géologique.

C'est donc avec les grands fonds qu'il faut jouer même s'ils sont peu ductiles. Le sommet (institutionnel) importe peu, contrairement à ce qu'écrit Lagasnerie dans un moment d'une étonnante naïveté – pour un « foucaldien » de son espèce.

Bravo à vous, si vous avez eu la patience de me lire jusqu'ici...

Que faire ?

Je ne sais au juste.

Le plus réaliste est (malheureusement) d'employer les armes de l'ennemi. De les retourner contre lui. Il est de toute façon plus puissant que nous, disait Lénine avec raison. D'opposer un gouvernement invisible (ou un comité) à l'autre. D'agir (non pas de réagir) contre l'action menée par les cabinets de nudge utilisés par les politiques au pouvoir (de B. Obama à E. Macron)15, membres d'un gouvernement invisible bien plus dangereux que l'État profond16 « théorisé » par l'inoffensif et bavard Front populaire d'Onfray. Plus dangereux car on y a retenu la leçon de Bernays – utiliser les ressources de la psychologie pour influencer subtilement les foules, ou les masses, leur comportement, par le biais des neurosciences, du (neuro)management, du (neuro)marketing, et autres modeleurs de la mentalité sociale17.

Le nudging a ses limites, comme ce fut patent (et rassurant) avec la séquence des Gilets Jaunes. Mais il faut reconnaître par ailleurs l'état de délabrement du « public » actuel. Günther Anders a bien raison de n'y voir qu'une population d' « ermites de masse », ce dès les années 1950. Qu'est-ce qu'un ermite de masse, si ce n'est un zombie ? Un animal grégaire au sens réduit du terme : il se laisse emporter, ballotter, par le troupeau, sans avoir conscience de faire partie dudit troupeau, sans même avoir conscience que ledit troupeau existe.

Nous en sommes tous, de ce troupeau, même les plus farouches d'entre nous, même les plus individualisés. Nous nous affirmons d'autant plus singuliers que nous affirmons le troupeau dont nous prétendons nous soustraire.

Brebis galeuse, brebis encore. Même noir, mouton.

(tiens, beau titre pour un recueil de poèmes, ça : Même noir, mouton.)

Tout le monde sait « qui » est le fauteur du « mal » en l'espèce. L'image. Neil Postman l'a montré s'il le fallait dans un livre d'une impressionnante clarté pédagogique, chiffres à l'appui (l'énorme quantité de lecteurs dans les classes populaires avant l'invention du télégraphe, le taux ahurissant de fréquentation des bibliothèques américaines à la même époque, ….), Se Distraire à en mourir (affublé d'une médiocre préface de Michel Rocard dans l'édition française de 2010). Le passage de l' « esprit typographique », c'est-à-dire grammatisé, éduqué, structuré, par le livre, à la fascination par l'instantanéité de l'image illustrant le journal écrit ou télévisé, lui-même diffusé par des moyens de communication ubiquitaires, aptes à délivrer l' « information » synchronisée avec la production de l' « événement » en live (Breaking News), ce passage, ce changement de paradigme, a tué la capacité d'attention, de réflexion, du citoyen moderne. Et sa capacité de discrimination de ce qui mérite attention, réflexion, ou pas. Ainsi que la lenteur, la maturation, constituant le milieu ambiant d'une pensée digne de ce nom.

C'est une évidence, nous la connaissons tous. Nous ne la mesurons pas assez.

« Qu'est-ce qui maintient le système en place aujourd'hui ? » questionne Peter Watkins. Pas la Terreur, répond-il immédiatement. Les mass-media. Qui répètent jour et nuit leurs incantations à la consommation, dans un processus abusivement nommé communication alors qu'il ne met rien en commun, mais renvoie à une opération exactement inverse : un producteur versant son contenu dans la gueule ouverte d'un récepteur passif, soumis, en continu (sans produire de foie gras). Installant une hiérarchie mais aussi et surtout l'invisibilité de cette hiérarchie. Peter Watkins rappelle bien entendu la complicité des propriétaires de ces médias (des « requins ») avec un régime de production de programmes qu'il qualifie d'autoritaire, et suivant une forme concertée : la hachure de l'interminable « film » par des cuts de 3 à 5 secondes, avec un matraquage sonore et une caméra en perpétuel mouvement. Forme que Watkins conceptualise sous les espèces de la Monoforme, laquelle structure à son tour la totalité des films, des émissions, visibles à la télévision, au cinéma, sur internet, dans un montage de plus en plus rapide avec le temps, ce pour empêcher la possibilité d'une « participation démocratique » à ce qui est montré18. Une telle frénésie de l'image, du son, du montage, est employée, selon le cinéaste, à rebours de ce ce dont le cinéma, la télévision, ces extraordinaires outils de communication, d'authentique communication, sont capables.

Tous les soirs, et plus de 5 heures par jour en moyenne, soit plus d'un tiers de leur temps de veille, les citoyens du monde entier s'assoient religieusement devant leur écran (petit ou grand) et se livrent, médusés, bave aux lèvres, à la tentaculaire Monoforme qui extirpe du plus profond de leur esprit les racines d'un questionnement réflexif, d'une pensée.

Peter Watkins a choisi de se rebeller contre la Monoforme en sortant des réseaux habituels de diffusion du film mais surtout en inventant une forme qui n'appartient qu'à lui, qu'illustre exemplairement son film sur la Commune. Je ne veux pas même tenter de décrire cette forme si particulière, je vous y renvoie in situ19.

 *

Il est plus que temps de ramasser ma « réponse » à Sortir de notre impuissance politique, lequel livre aura au moins eu le mérite de me faire sortir de mes gonds spéculatifs, et je sais ne pas être le seul dans ce cas. Je réponds aux points saillants du livre, exposés au Journal 66.

  • Oui, il faut recouvrer une « effectivité politique ». Le monde tangue, l'assiette branle, jusqu'à ce que le collapse « climatique » se produise, dans quelques décennies à peine. L'urgence est dite et connue, mais, comme le répète F. Lordon, nous n'en tirons pas les conséquences.
  • Non, il ne faut pas réputer comme désuètes les manifestations publiques du mécontentement. Il faut visibiliser l'état conflictuel du monde, enseigner par la pratique son inévidence, son innaturralité. La manifestation permet en outre de se compter, de prendre conscience de ce que l'individu « éclairé », délogé du fauteuil illuminé par l'écran, se compte encore par milliers, qu'il n'est pas seul. L ' « expression » est alors Action. Roboration. Outre que le pouvoir réfléchira à deux fois, avant de provoquer à l'émeute. Ne laissons pas les avenues ouvertes à son expression à lui ! Il a toujours craint la rue.
  • L'action directe est sublime. Elle désigne donc le point miraculeux de l'Action, quand cette dernière peut se ramasser à sa pointe, au sommet, en un individu, ou un petit groupe, quasi génériques. Elle ne peut, vu son caractère exceptionnel, se poser en critère de l'effectivité politique. L'individu est un moment de déphasage du groupe (communauté ou société). C'est lui, le groupe, qui, toujours, agit. Lui qu'il faut contribuer à susciter, à réveiller (comme Socrate, autre sublime avatar du Saint, avec Athènes). Malgré l'éventuelle répugnance de la part de l'individu à s'engluer comme dit Giono.
  • Nul besoin d' « entrisme » dans les hautes sphères du pouvoir. Ce dernier n'est pas naïf et l'on voit, on en a tous un exemple, ce qu'il est capable de faire d'un individu volontaire, animé des meilleures intentions. Tous les enseignants ont en tête l'exemple d'un des leurs promus à la « direction » ou à l' « inspection », et ont pu mesurer dans les faits la transformation qui s'est la plupart du temps opérée de leur valeureux collègue. On imagine sans peine le coefficient de transformation par l'Institution à l'échelon de postes à plus grande « responsabilité ». On fait troupeau en haut, comme en bas, dans la société. D'où la médiocrité du personnel politique et de ceux qui désirent le pouvoir, en général (comme l'avait déjà remarqué Platon il y a 2500 ans ; il y a là de l'invariant).
  • L'usage de la violence doit être soigneusement réfléchi. À l'endroit de la personne, il est la plupart du temps « contre-productif ». Témoin la récente affaire du cambriolage de Bernard Tapie. Même les plus démunis se sont émus de l'état du vieux requin malade, tabassé par les cambrioleurs (issus de l'immigration, une chance pour les médias actuels). Et son invitation au journal télévisé de 20h, sur TF1, leur a semblé chose naturelle. La violence doit être pensée dans le cadre du spectacle, de sa photogénie, elle est alors affaire d'experts dans la manipulation de l'image. Le violentement de l'être humain, sauf dans les séries de Netflix, ou pour le recrutement de déclassés pour le Jihad, n'est pas photogénique. Il n'en est pas de même avec le matériel, c'est évident. Saboter plutôt qu'agresser.
  • La Monoforme règne indiscutablement. C'est l'arme la plus puissante du pouvoir en place, et ce dernier en use avec la conscience aiguë de son efficacité. Mais cette arme est d'une puissance telle que personne ne la maîtrise complètement, et de fait elle échappe souvent aux mains qui croient en jouer. Pour quoi on ne peut résister à une pareille arme industrielle, ultrasophistiquée, algorithmisée, avec les armes artisanales d'un Peter Watkins. Lui éduque les éveillés – ou en passe de l'être. Les destitués. Il faut aussi des éducateurs qui mettent les mains dans le cambouis, ou le circuit imprimé. Pour quoi il faut plonger dans la société jusqu'en ses grands fonds communautaires, dans les réseaux arachnéens, les algues grésillantes, de la Monoforme qui massifie, au fond de la Matrice où ça bouillonne ; d'où la Vague peut toujours se lever jusqu'à percer les cuves. Il faut par conséquent user de la capillarité des « réseaux sociaux » numériques, au sens le plus étendu du terme, jouer des effets domino, des effets papillons, avec le risque qu'ils se jouent de nous, car appuyés avant tout sur l'affect comme le savait E. Bernays.
  • Le discours rationnel n'a d'incidence qu'emportant l'affect. Une idée seule ne fait rien bouger – qu'une autre idée, au mieux. L'idée doit alors être conçue dans sa dualité, et comme telle (conceptuelle et affective). D'où l'importance, comme l'écrit Chantal Mouffe, du tribun. Non seulement du côté des hommes politiques, mais aussi et surtout des philosophes, des penseurs plus largement, s'exprimant dans les médias (dominants ou « alternatifs »), à la surface – où quelques rides commencent à s'enrouler.
  • En plus de l'agitation (l'agitement?) du bouillon des réseaux sociaux, au fond, il est nécessaire, à la surface, de prévoir des « tribunes », non seulement pour les politiques, ou les philosophes, mais aussi les « gens ordinaires ». Rendre visible là aussi. Tout un travail d'océanographe.
  • Il est important de rendre visible, enfin, le conflit de générations actuel. Les jeunes ont tout à perdre et le savent. Les vieillards aux manettes (certains à peine quarantenaires) sont en état de mort cérébrale et n'ont plus les moyens de penser que la mort effective les attend, comme nous tous, s'ils persistent dans la vénération de la « croissance ». Il est important de travailler avec, sur, les jeunes. Sur ce point, Lagasnerie a raison – il n'y a aucun intérêt à discuter avec les « puissants »20.

 

Je ne défriche là que quelques vagues pistes pour la constitution d' « un » contre-gouvernement invisible, lequel pourrait, devrait, prendre le tour d'une fédération de type anarchiste, où l'individu vague à son gré d'un groupe ou d'une « association » à l'autre, dans le seul souci d'ouvrir, de libérer, le Réel.

L'affect, dans sa brutalité, sa naïveté, intrinsèques, travaille seul dans le temps court. La raison a besoin d'un temps que nous n'avons plus. L'affect seul, canalisé par une raison qui mesure donc ses propres limites, sera capable de réagir à l'urgence de la « crise ».

Cet affect, ces affects, je ne sais quels ils peuvent (ou doivent) être en l'occurrence. Je les espère non-tristes21. Plutôt affirmatifs que strictement réactifs – même s'ils sont bien obligés d'exploser en réaction à l'étouffement général, comme le souffle explose quand l'apnéique regagne enfin la surface.

Il est bien difficile aujourd'hui de formuler un beau Oui, les amis. Et de le transmettre, de le léguer, à ceux qui (nous) importent.

Je ne sais où vous en serez, Eleonora, Tonio,  Raphael, quand vous lirez ces lignes. Quelle couleur le ciel aura-t-il ? Les jardins fleuriront-ils encore ? Et les hommes … ?

Bon, qu'est-ce qu'il y a ce soir à la télé ? Bon, qu'est-ce qu'il y a ce soir à la télé ?

1https://www.valeursactuelles.com/politique/pour-un-retour-de-lhonneur-de-nos-gouvernants-20-generaux-appellent-macron-a-defendre-le-patriotisme/

2Je ne parle même pas de l' « affaire Sarah Halimi  ». Qu'on ne puisse pas concevoir un instant qu'une « bouffée délirante » (laquelle a duré plusieurs jours) puisse, projetée par un musulman, délirer sur les juifs, comme d'autres fous, dans leur bulle, délirent sur les extraterrestres, ou sur le fil reliant leur anus à Dieu (le cas célèbre du président Schreber), sur le soleil, etc. est consternant (surtout de la part de prétendus « intellectuels » comme Bernard-Henri Lévy). Le racisme est pourtant bien un délire plus ou moins affolant. À quelle aberration la réforme du droit demandée dans ces conditions aboutira-t-elle ? À l'inculpation des malades mentaux ? Au retour au Moyen Âge – les fous parqués avec les criminels  ?

3Emma Goldman, L'Anarchisme, Nada, p. 48. Nous pourrions en dire autant des congés payés.

4Ibid., p. 49.

5Giono, Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix, Éditions Héros-Limite, p. 106.

6Précisions, in Écrits pacifistes, Folio, p. 163.

7Il n'a dû la vie qu'à la chance lors du tirage au sort des fusillés. L'adjudant pressant du doigt, par exemple, la poitrine des 300 soldats désignés au peloton sur les 3000 désobéissants.

8https://www.atlantico.fr/article/decryptage/y-a-t-il-vraiment-une-tentation-autoritaire-en-france--pascal-perrineau-philippe-braud-maxime-tandonnet

9Par exemple dans L'Individuation psychique et collective.

10… ce que Deleuze (grand lecteur de Simondon) et Guattari ont appelé haeccéité dans Mille Plateaux.

11Cf. Tönnies, Communauté et société.

12À peu près à la même époque, Martin Buber et le nazisme font l'apologie de la Gemeinschaft. Sans avoir rien de commun pourtant.

13Edward Bernays, Propraganda, Zones, p. 62. Je ne rappelle pas le rôle éminent de la banque J. P. Morgan dans la crise financière de 2008.

14Dans une formule restée célèbre, Althusser a écrit que  l' « histoire est un procès sans sujet ».

15Cf. https://www.franceculture.fr/emissions/hashtag/connaissez-vous-le-nudge

16 Une dangereuse bureaucratie des années 50, qui regroupe l'immuable assistante de direction et le Monsieur Pipi des gouvernants qui se succèdent

17Cf. Barbara Stiegler, De la démocratie en pandémie, Tracts Gallimard.

18   La série des Crank avec Jason Statham est à cet égard une expérience de cinéma à faire. La série des bien nommés Fast and Furious donne le tempo du cinéma commercial actuel et corrige le propos de Watkins, lequel date d'une vingtaine d'années : les cuts sont aujourd'hui beaucoup plus nombreux, le montage est bien plus frénétique, la moindre bande-annonce cinématographique obéissant à un rythme stroboscopique, proprement hallucinatoire. Celle-ci amorce le trip que devra être le film pour être apprécié du public. Dans ces conditions, peu d'élèves de terminale, même favorisés socialement, supportent aujourd'hui la « lenteur » cinématographique, rythmique, d'un film de Hitchcock. Au début des années 2000, j'ai projeté Persona de Bergman à mes élèves de terminale STT (des élèves de condition sociale modeste pour beaucoup) sans difficulté particulière.

19https://www.youtube.com/watch?v=zg4Q0xtcFlg

20« La guerre est toujours conçue, préparée et déclenchée par des vieillards, des financiers et des politiciens, c'est-à-dire précisément des hommes qui regrettent leur virilité perdue. Le vrai motif c'est jouir (…) jouir du jeu de finance, puissance du standing, écraser, vaincre (…) En quoi cela regarde-t-il la jeunesse ? Quel est l'enjeu qu'elle espère tirer du jeu ? Aucun. Elle n'est pas financière pour un sou et, si elle a été politique, elle a reniflé désormais dans ces chemins trop d'odeurs d'abattoir pour ne pas lui préférer des routes qui aboutissent ailleurs » (J. Giono, Recherche de la pureté in Écrits pacifistes, Folio, p. 194-195). Les jeunes les sentent, ces odeurs d'abattoir. Nous y allons en troupeau, et au galop. Les vieux ont perdu l'odorat, semble-t-il.

21Il est révélateur de la tonalité de la pensée de Lagasnerie, me semble-t-il, que l'affect central convoqué par lui pour penser l'art, et comme motif de la création artistique, soit, dans L'Art impossible, celui de la honte. Opuscule là aussi, et qui m'a tourné les sangs.

 

 

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