Aux confins (Journal du mois du Corona 63)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le (dé)confinement dû au coronavirus.

(Mardi 2 février 2021)

Cédric est parti jeudi dernier. Mon téléphone a sonné à deux reprises. Tôt. C’était Victor. Je suis allé travailler au lycée abasourdi, j’ai assisté un de mes étudiants stagiaires pour son premier cours en classe, j’ai moi-même fait cours, distribué paroles, bons mots, sourires, … depuis une cabine située derrière mes yeux, d’où je pilotais, hagard, une lourde carcasse gesticulante.

Je ?

« J’ » ai donné le change.

Et Victor et moi sommes partis le dimanche suivant vers l’ami. De Lille à Tarascon, dans l’Ariège. Victor avait tout organisé, comme toujours. Nous avons pris le TGV, puis un train couchette, pour arriver au petit matin, par un lundi pluvieux, dans la ville étouffée par le brouillard.

Nous étions seuls dans la cabine. J’ai vogué dans la pluie battant le plafond de métal sous lequel j’essayais de trouver le sommeil, emporté dans de brutaux sillages zigzagants, pendant que Victor était allongé dans un des lits du bas, tourné vers la paroi, immobile.

Pas plus que Victor je crois, je n’ai dormi.

Ça tanguait.

À Tarascon, sur le parvis de la gare, nous avons contemplé incrédules de pesantes masses grises qui ruisselaient sous l’averse. Gris accusant la grisaille, l’estompant, la forçant, grands blocs hérissés depuis un mouvement de tectonique des plaques, comme des dents de fossiles géants, comme des dos de loups hirsutes.

Montagne revêche, surgie. Comme celle de la Forêt-Noire, qui m’impressionnait lors du service militaire, quand je regardais par la fenêtre de la caserne, il y a 25 ans. Flûte ou piccolo pendu(e) à la lèvre. Bras ballant.

À l’été dernier, Cédric l’arpentait devant moi, cette montagne, ce bloc, avec Élise et Victor, je suais derrière eux, haletant comme un cheval de labour à la poursuite de joyeux bouquetins.

Je n’en reviens toujours pas d’avoir vu son nom plaqué sur la porte du funérarium. Fauché en pleine course, en plein souffle. En pleine prononciation.

Victor n’a pas voulu aller plus loin, j’ai franchi la porte avec deux amis peintres de Cédric.

Nous sommes repartis, après avoir recueilli quelques souvenirs précieux confiés par son père. Où Guy Viarre fit une brusque apparition.

 Ce moment appartient avant tout à la famille de Cédric, à Élise son épouse. Pour quoi nous n’avons pas eu la force de le supporter longtemps.

Puis l’attente, les trains, les gares, la nourriture empaquetée, le café, les foules amoncelées, girantes, après le couvre-feu, les hommes en armes, la police universelle, et les pauvres, toujours plus nombreux, qui tendent la main quelles que soient l’heure et la loi.

Et le brouillard qui suinte le long de la voie, s’étire de l’Occitanie aux Hauts-de-France.

Retour dans la maison silencieuse, Carmela sans qui je me serais effondré, qui m’aide si souvent à tenir debout. À tenir.

Dans le silence qui tombe en poudre.

Victor et moi assumerons la responsabilité du survivant, comme disait Levinas, même si je me sens, moi, en la matière, bien moins de légitimité que Victor, si proche de Cédric, ou que les membres de Moriturus, au nom fatal.

Un nom comme d’une invocation mal maîtrisée, comme d’une magie noire. Qui retourne à l’envoyeur.

Mais je veux participer à la poursuite des travaux, à ce que la voix de l’ami résonne au-delà de sa disparition.

Nous nous disions dans le train, Victor et moi, que nous aimerions rétablir Moriturus, mais sous un autre nom, un nom d’emprunt, une autre invocation – plus contingente, moins effective, élargie, comme on échappe au mauvais sort en changeant de nom, dans la tribu –, que nous aimerions prolonger les lignes allusives mais profondément creusées, sondeuses, d’un nouveau champ poétique.

Dans nos conversations, Cédric, Victor et moi, riions souvent de l’état des publications dites « poétiques » en France. Les borborygmes, ou les barrissements, c’est selon, de Pennequin, les petits poèmes d’une « malice » gênante comme une plaisanterie qui tombe à l’eau, de Quintane, …le tout chez POL (survivant du morbide Oulipo), les recueils pour fans des Inrocks de Flammarion (qui a le bon goût, quand même, de publier les derniers écrits de Cédric, mais certainement sous la pression objective d’un talent incontestable, et qui fera date) où on confond Rimbaud avec Mano Solo, Demangeot avec Vinclair, Gallimard reconverti, de son côté, en EHPAD où de vieilles personnes tremblantes tournent, en comptant sur leurs doigts, des alexandrins à la mode de Voltaire, entre deux séances de jardinage au potager, ce sous la férule d’un Jaccottet, notre Sully Prudhomme, virtuose dans l’art de la rime gâteuse – la préférée des « officiels » du bon goût –, celle qui babille les oiseaux et les champs de coquelicots – sous les avions passant le mur du son, dans la mitraille sanglante de l’histoire.

Jaccottet, l’adulé des profs de français. Incapables, la plupart du temps, de citer un poète vivant.

Bonnefoy, on s’accordait là-dessus, a au moins connu une bonne période – clôturée par Douve. Après quoi, il s’est malheureusement jaccottisé lui aussi. Sollers, dans son journal de 1998, L’Année du tigre, s’étonne à bon droit, citation de poème à l’appui, qu’un auteur écrivant si mal puisse être nobélisable.

Bref, on a bien cassé du poèèète, à trois. Gaillardement. Sans ressentiment aucun. N’importe lequel de ces poèèètes se retirait, un peu honteux, intimidé soudain, devant le moins bon vers de Devant le sel de Viarre – étalon poétique presque aussi sûr qu’Une saison en enfer. Voilà où en était la jauge. Garder le mort de Giovannoni donnait aussi la mesure. Rythmait l'action. Bref.

J’ai encore dans l'oreille les éclats de rire tonitruants de Victor. Faut dire que, à la maison, on a abusé du whisky.

Les éditions Fissile, montées de toutes pièces par Cédric, ont porté haut leur nom. La fission consiste à séparer, à rendre inconciliable, ingouvernable, à provoquer la cassure. L’explosion. À quoi conduit naturellement le tropisme de cette vraie maison d’édition (car même les « petites » maisons d’édition de poésie en France, à part exception, comme L’Arachnoïde par exemple, aspirent à devenir de « grandes » maisons, et ne publient pas au sens strict du terme) orientée vers l’Est plutôt que vers l’Ouest américain et sa littérature didactique, boileautesque, célébrée, louée, adorée, comme l’idiome universel et nécessaire.

Fissile a en l’occurrence fait minorité comme dirait Deleuze (ou Guattari).

Tu m'as offert Lumière oubliée de Jakub Deml, tu t'amusais par avance de ma lecture, tu t'en réjouissais.

Dans les derniers textos échangés, je livrai le fond de ma pensée à Cédric. Ce qui nous réunissait, c’était une certaine idée du romantisme. Oui, la bonne plaisanterie, me confirma-t-il. Tout se ramenait peut-être à ça, en définitive. Un cœur blessé. Je lui avais envoyé le Caïn de Byron, ayant oublié qu’il avait lui-même écrit, psalmodié devrais-je dire, des Litanies de Caïn.

Oui, Moriturus, comme Le Grand Jeu, comme L’Athenaeum, comme, pour moi, Heidegger ou Benjamin, et bien sûr Blanchot, … Une ligne, une faille, le fragmentaire, le fissile, le caïnique. J’essaierai un jour de m’en expliquer.

J’aimais à raconter à Cédric, ce qui le faisait immanquablement rire là aussi, que j’avais tout d’abord éprouvé de la jalousie à son encontre. Je lisais déjà beaucoup de poésie en 1994-1995, quand j’ôtai un mince volume du mince rayon de poésie de la Bibliothèque Municipale de Lille. Comme tout bon apprenti poète, j’avais le regard du compétiteur pour les poètes établis, et peu d’entre eux me paraissaient – arrogance de la jeunesse – de vaillants lutteurs.

Quand j’ouvris, feuilletai, Figures du refus.

Foutredieu, mais qu’est-ce que c’est que ça ? Et il a quel âge, le con ? Merde, 24 ans !

J’en ai été marri, de ce premier recueil. Quelque chose se passait là, à quoi je n’avais pas accès. Mais ça se passait, je le sentais. Indéniable. Même chose plus tard avec Désert natal et Nourrir querelle – où je découvrais la prose de Cédric, rapide, fluide comme un torrent de montagne, claquante comme un marteau de forgeron, étincelante comme son frappement sur l’enclume.

Ça tapait dur, trop dur pour moi.

Nos vers ont malgré tout croisé le fer dans un magnifique numéro du Mâche-Laurier de juin 2000, avant que mon frère Victor ne transforme ma lutte avec l’ennemi absent en franche amitié présente.

Ça aussi, je te le dois, Victor.

J’ai rouvert Nourrir querelle. Un des chapitres s’intitule Retournements du mort. Je cite un des fragments, presque au hasard :

Mais l’imbuvable fond du corps. Il y a quelque chose du dieu dans ce nauséabond, dans ce puits qui se puise tout seul avec un seau qui monte et l’autre qui descend, avec des mains qui dansent en brûlant dans les cordes et sous l’aplomb d’un soleil d’homme, et dans le fond de vase infiniment.

Un peu avant dans le recueil, Cédric avait écrit : ma mort est mon métier.

Ce mot n’est pas non plus à ma portée aujourd’hui. Et je n’essaierai surtout pas de m’y hausser.

Tu vas me manquer, tu me manques, mon ami.

cd

 

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