Aux confins (Journal du mois du corona 17)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Jeudi 2 avril 2020)

J’ai été injuste avec la richesse du petit écrit de Blanqui avant-hier (Journal 15). Non seulement Blanqui conçoit une infinité de mondes qui se répètent dans le passé, le présent, l’avenir, mais cette répétition est elle-même arborescente, fourmillante : chaque geste de l’être humain actualise un choix parmi une incommensurable quantité (et qualité bien entendu) de gestes possibles, lesquels existent dans les mondes qu’ils ont contribué à réaliser, et formeront la racine à partir de  laquelle se ramifieront autant de gestes qui, à leur tour, ondoieront dans l’infinité des mondes auxquels ils prennent part…

Je parle du geste humain, il en est de même de la Geste physique en son sens le plus large.

Comme quoi Blanqui a anticipé la Théorie d’Everett des mondes multiples en physique quantique.

Mais Blanqui fut certainement lui-même anticipé par les penseurs épicuriens.

Cette théorie – le mot « théorie » est ici bien faible, c’est plutôt une vision (theôria en son sens antique) qui s’engramme dans le fonctionnement habituel de l’œil et dessille ce dernier – me trouble depuis toujours. Le monde s’en trouve épaissi, chaque geste réalisé, chaque pensée, comme la surface brillante d’un feuilleté de possibles dédaignés, obscurcis, mais qui se réaliseront ailleurs, brillamment, dans des mondes aussi réels, consistants, épais et profonds, que le nôtre.

Et nous le sentons bien – que tel ou tel geste, telle décision, nous a engagé sur une voie qui a esquissé un Monde, le nôtre, dans un Réel qui n’est lui-même que la somme des bifurcations possibles, une infinité en l’occurrence.

C’est Œdipe au carrefour des Trois Routes, où il croise son père naturel et le tue (en toute ignorance de l’identité de sa victime). Avant qu’Œdipe ne s’engage dans le carrefour, le choix lui incombait dans sa plénitude – d’accomplir ou non la prophétie de l’Oracle (tuer son père, coucher avec sa mère).

C’est l’assassin qui a commis le crime parfait, à un détail près : une bague, laquelle, découverte ou non sur la scène du crime, précipitera l’inculpation ou l’innocentement du suspect (Matchpoint, W. Allen, 2005).

 C’est, très récemment, Iron Man, Ant Man, Hulk, Captain America, … remontant dans le temps et s’emparant du Gant de l’Infini pour annuler le geste de Thanos : un claquement de doigts malthusien qui a anéanti la moitié des êtres vivants de l’Univers (Avengers : Endgame, Joe Russo/Anthony Russo, 2019).

Une des meilleures mises en images de cette multiplicité des mondes nouée à chaque silhouette actuelle, à chaque forme vivante ou minérale stabilisée, … je l’ai vue, il y a quelques jours, au début du cinquième épisode de la fascinante série, Devs (d’Alex Garland, dont je conseille en outre Ex Machina). Dans l’appartement de la jeune protagoniste, toutes les « superpositions », comme on dit en physique quantique, soit la multiplicité d’états possibles du corps de la jeune femme, apparaissent, s’étalent, en même temps, ondoient fugitivement autour les uns des autres (Lily Chan à telle ou telle place sur le canapé, ou debout, dans le salon, etc.), intriquées aux formes elles-mêmes multiples du conjoint (un jeune espion russe / une jeune informaticien chinois, ou japonais, je ne sais plus, assis, débout, allongé sur le lit, …), dans la permutation des  modes de vie correspondants, …

C’est un étrange miroitement, une vertigineuse surface kaléidoscopique, lançant ses reflets, les faisant virevolter, autour d’un point central, d’un géométral dirait Leibniz, qui recule à mesure que le carrousel des mondes multiples s’emballe autour de lui.  

J’ai relu, hier, tard dans la nuit, Le Jardin aux sentiers qui bifurquent de Borges. J’ai eu jadis une relation passionnelle avec les récits de Borges, suivie d’un dégoût tout aussi vif, comme après une orgie de fruits de mer sur la Côte d’Opale, vomis sur un bas-côté de l’autoroute du retour. Dans les deux cas, la convalescence a duré plus d’une décennie. Et, dans le cas précis de Borges, la guérison n’est pas complète.

Le Jardin raconte l’histoire d’un espion allemand d’origine asiatique qui doit, avant son arrestation, ou sa mort, imminente (il est poursuivi par un impitoyable officier anglais), communiquer par le journal quotidien le nom d’une ville à détruire. L’espion fuit donc précipitamment, il a une heure d’avance sur son poursuivant croisé à la gare, au départ du train. L’espion parvient à la demeure d’un érudit qui, coïncidence (synchronicité) troublante, est le détenteur du livre légendaire écrit par l’un de ses ancêtres. Ancêtre qui a délaissé une carrière brillante pour la composition de ce livre et la construction d’un labyrinthe. Le livre s’est révélé un indéchiffrable chaos, le labyrinthe, quant à lui, ne fut jamais découvert.

L’érudit a trouvé la solution de l’énigme. Le livre et le labyrinthe sont un, tout simplement. Le livre est un « jardin aux sentiers qui bifurquent » : chaque fait, chaque geste, des personnages, trace le carrefour des mondes qui s’y rassemblent et s’y disperseront. Ordo ab chao : le chaos n’est qu’apparent, pour une vue mieux accommodée il désigne la saturation des possibles accrochés au moindre mouvement de la main, au moindre mouvement de nos lèvres. Ce chaos est puissance au sens d’Aristote : disponibilité de tout ce qui pourrait devenir réel – et qui, ici, le deviendra ; dans la voie mondaine qu’il engage.

L’érudit, après sa bienveillante explication, s’est retourné. L’espion le tue avec précision – de la seule balle disponible dans le barillet de son revolver. La générosité de la puissance, c’est qu’elle comprend sa propre impuissance, qu’elle s’y (é)puise.  

Le nom de l’érudit (qui paraîtra dans le journal du lendemain) est celui de la ville à détruire. La mission est remplie.

Borges a un mot tranchant, sobre, comme à son habitude, pour évoquer cette puissance qui grève et octroie sa sublimité à tout geste (j’y inclus la pensée) : pullulation. Je ne connais pas le mot espagnol original, mais Roger Caillois, le poète de Pierres (entre autres nombreuses identités), a bien griffé sa traduction. Oui, nous pullulons, Lily Chan pullule, moi aussi, et même vous. Les mondes pullulent, les Mondes (existentiels) pullulent, et la pullulation globale, son omnipuissance, c’est le Réel.

Nous devrions l'assumer.

Souvent, j’aimerais contenir cette puissance, cette pullulation, comme on contient l’attaque, la menée, de ce qui nous habite et nous dépasse. Greg Egan, écrivain de science-fiction, écrivain quantique comme aucun autre, imagine, dans un livre qui m’a laissé fébrile, Isolation, un personnage capable de réduire toutes ses superpositions à la seule victorieuse : devant un coffre-fort, il ne se pose aucune question et fait tourner les roues dentées du coffre selon la combinaison qui lui vient à l’esprit. Le coffre-fort s’ouvre immanquablement. Une infinité de « clones » a joué avec les combinaisons en nombre fini, l’un d’entre eux devait nécessairement gagner le jeu. Le personnage chasse les ombres demeurées devant le coffre fermé et s’incorpore le gagnant.

Lui ne pourrait s’égarer dans le jardin aux sentiers qui bifurquent, le labyrinthe ne lui serait qu’une ligne qui court droit à l’horizon.

Pourrait-il même mourir, lui qui n’est pas (im)puissance mais réalisation ? Lui, le disposé, l’indisponible ?

Lui dont chaque geste suit le tracé de la flèche qui vole à sa cible dans un midi sans ombres ?

Je ne sais s’il faudrait envier une pareille existence.

Dans notre Confinement, c’est à la puissance qu’il faut consentir, il nous revient d’être disposé à ce qui, en nous, demeure disponible. De réussir quelques gestes au milieu de la pullulation.

De retrouver comme une épaisseur, une pulpe[1], du geste (de la pensée). De nous rendre digne de ce que nous aurions pu faire. De ce que nous pourrions faire.

Eleonora me dit que cette nuit elle a rêvé qu’elle était une miette. Et elle me sourit.

L'universel Mikado © Carmela L'universel Mikado © Carmela

[1] J’aurais dû relire, de même, Funes ou la Mémoire, qui se présente à mon souvenir comme le contrepoint exact au Jardin : la mémoire infaillible ne manifeste du Réel que ce qu’il a de moins puissant, pour ainsi dire – son caractère tendineux.

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