Aux confins (Journal du mois du corona 47)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Samedi 2 mai 2020)

Bruno a été ému par l’hommage que j’ai modestement rendu à notre ami commun. Dans le Journal 44, par le biais du Monde d’Edena.

Nous étions donc âgés d’une dix-huitaine d’années quand nous débarquâmes au lycée Faidherbe de Lille, en septembre 1989. Pour y poursuivre nos années d’études en classes préparatoires littéraires. Nous venions d’un peu partout, dans ce grand département, mais lui, notre ami, de la région parisienne, de Louveciennes pour être exact.

Après les formalités d’usage, comme on dit, où nous eûmes le plaisir de recevoir un polochon et des couvertures, nous découvrîmes l’internat, en ordre dispersé. Une grande salle de réfectoire humide, aux murs salement blancs, nus et écaillés, parsemée de lits militaires flanqués de leur étroite armoire en bois. Point de cloison entre les lits, de paravent quelconque. Nulle idée de pudeur dans l’espace vacant planté de quelques meubles utiles ; un rectangle de linoléum bâillant. Un terrain vague, dévidé, à peine fréquenté par l’homme.

Une jachère pour étudiants folâtres. Montés en graine entre les pages de leurs livres.

C’est donc que nous passerions l’année ! J’ai connu mieux, sept ans après, à la caserne en Allemagne.

La salle de bains ne nous réjouirait pas davantage, où nous gueulerions, bien plus tard dans l’année, des textes de Sade, de Jarry, profitant des effets de réverbération du lieu, accotés aux bancs de lavabos centraux – qui ressemblaient à une mangeoire pour ruminants.

Quand le groupe eut atteint le seuil conforme à sa physionomie globale, quand nous sûmes que ceux qui allaient vivre ensemble étaient réunis au complet, ou peu s’en faut, nous fîmes les présentations, à tour de rôle. Dans mes souvenirs, c’est Aymeric (le futur journaliste et militant écologiste, l’antispéciste notoire) qui nous demanda d’exprimer nos sensibilités politiques. Je traversais ma période ténébreuse (elle dura quelques années) : je déclarai gravement, d’un air entendu, être « nihiliste ». Ça provoqua l’effet escompté. Je fournis quelques explications allusives, sobrement sibyllines. Puis me tus.

Il faut dire que j’étais mystérieux pour moi-même à l’époque.


Aymeric traversait quant à lui une période d’une tout autre tonalité : cheveux longs, bandana, bracelet de force – celle du type décontracté, rieur, sûr de ses effets auprès des filles. Il lui manquait le surf, et la plage à proximité. Il nous venait de Boulogne-sur-Mer, ce qui explique tout : l’air marin qu’il respirait à pleins poumons, même dans la ville bondée, et son geste économe quoique généreux. Qui attrape la créature au harpon entre les deux croissants du petit-déjeuner. Je me contentais, moi, de mes effets parcimonieux auprès de quelques individus disgraciés, impressionnés par mes lettres bakounino-marxo-nietzschéennes. Et mon regard crépusculaire (pour ne pas dire ensommeillé).

Aymeric et moi ne boxions visiblement pas dans la même catégorie. Je le regrettais en mon for intérieur.

Quoique moi, en bandana…

C’était notre première expérience de confinement pour la plupart d’entre nous, mais le temps ne s’alentissait pas, ne se coagulait pas comme à cette heure, ne nous désossait pas – nous vécûmes beaucoup, intensément, en un laps de temps très bref. Comme méchamment courtcircuités. Je ne me rappelle plus quand nos surnoms (qui nous servent encore quand nous nous rencontrons par extraordinaire) nous furent attribués, et par qui, mais ç’eut lieu très tôt. Et ils eurent force d’évidence, là aussi, d’une évidence ontologique, comme si nous avions été rebaptisés. Une authentique magie avait opéré.

Je faisais des pompes tous les soirs et mon surnom m’échut, irréfragable : Shadok. En référence au dessin animé doublé par Claude Piéplu. Puis Starbuck, Aspro, Bob, Félicien, … furent successivement portés sur les fonts baptismaux. Tout le monde n’eut pas ce privilège, ne reçut pas cet immédiat tatouage collectif. Bruno demeura Bruno, immarcescible (comme on dit à Beuvry). Auprès duquel j’eus le plaisir de ronfler dans l’internat.

Ortho s’ébroua comme nous, les baptisés, ruisselant des eaux onomastiques, rénové. Ortho, car sa mère était orthophoniste. La magie a de ces trivialités.

Il m’était déjà apparu, au temps jadis, au temps profane, où il se prénommait Olivier, et son sourire éclatant. Je l’avais trouvé très beau, rayonnant d’une irrésistible assurance. J’avais confondu, je m’en suis aperçu plus tard, assurance et droiture – netteté morale. Et je ne lui connus aucune aventure féminine durant nos deux années d’internat.

Dès le premier jour, nous subîmes les rigueurs du bizutage dans les multiples cours du vaste lycée –  des exercices physiques éreintants, l’obligation de déclarer sa flamme, genou en terre, aux étudiantes amusées, intriguées, flattées … Assez rapidement je fus repéré comme « bizut recal’ », on me poursuivit dans la cour, on me fit faire des pompes (j’en exécutais une centaine tous les soirs pour entretenir mon poitrail d’homme des bois urbain, donc 10 de plus…), je réussis à échapper à la P.A.B. (Présentation Aux Bourgeois), où les bizuts sont promenés en ville, comme d’obéissants toutous, après avoir été gentiment recouverts du riche contenu des poubelles de la cantine…

J’en passe, et des meilleures. Ç’a duré quelques semaines, cette affaire.


L’ambiance était bon enfant et les rangs furent resserrés par l’effort commun, les camaraderies, les idylles sans grand lendemain, se nouèrent. Et de vraies amitiés. Grande est ma fierté d’être le parrain de la fille aînée de Bruno. Bisou à toi, Fanny !

J’avoue que j’ai apprécié de porter le calot avec les armes de ma section, d’apprendre l’hymne latin (vara tibi kaghna, vara…) que je connais encore par cœur, que nous entonnions dans la cour populeuse en guise de passe d’armes avec les hymnes des autres formations serrées, belliqueuses – taupins, HEC, véto, etc. Bien plus nombreuses que nous. Les khâgneux avaient pour eux le prestige de l’élégance, de l’esprit de finesse, et nous intronisâmes moult taupins dégrossis après les avoir rudoyés à coups de polochon – quand, le soir, nous montions en expédition à l’étage supérieur et galopions d’un bout à l’autre du réfectoire dans une joyeuse ruée guerrière. Une nuit, nous reçûmes une raclée bien méritée lorsque, parvenus essoufflés, suants, au bout de la salle, nous trouvâmes porte close. Hé hé ! J’en ris encore.

Heureusement le grand Bob était là, qui vivait une manière de possession par Conan le Barbare – dans sa récente adaptation cinématographique par John Milius, avec Arnold Schwarzenegger dans le rôle-titre. Et le polochon tournoyait à son bras, tel le lourd glaive décapiteur du Cimmérien taciturne, dans une rage guerrière qui nous en imposait, et justifiait amplement la comparaison avec le soyeux Arnold. Ouh ! Heureusement que Bob se trouvait du bon côté ! L’être-jeté, comme eût dit Heidegger.

Bob rédigea plus tard un mémoire sur la symbolique des armes à l’époque mésopotamienne.

Nous étions de bons voire de très bons élèves pour la plupart, nous aimions lire, écrire, et dans l’année nous échafaudâmes de toutes pièces notre première maison d’édition poétique, avec Bruno, Manu, Ludovic (aujourd’hui ambassadeur et proche du Président), et Lionel – lequel proposa un joli nom de baptême pour notre maison, Herzliya, dont nous découvrîmes sur le tard qu’il désignait une ville israélienne.

Nous publiâmes et vendîmes nos propres recueils – qui eurent leur petite reconnaissance intra muros. Un de mes sonnets comparant le poète à une mouche à merde fit son effet auprès des filles.

Je vivais le week-end avec Cécile, ma sœur cadette, et la jeune fille au pair que ma mère avait engagée, à la suite de son divorce d’avec mon père, jeune fille au pair promue au bout de quelques mois en « jeune fille au fils », comme aimait à le répéter Jean-Claude, mon futur beau-père, en s’esclaffant de rire. La jeune fille en question, auvergnate, avait 8 ans de plus que moi, une crinière rousse indomptable. Des airs de Kate Bush. Des vêtements qu’elle fabriquait et accordait avec extravagance. Et de grosses bagues aux doigts. Les gamines autour de moi, en classes prépa’, ne faisaient pas le poids.

Elles ne boxaient pas dans la même catégorie.

Je l’ai dit : les deux années sont passées très rapidement dans ce coin du système solaire. J’ai su, comme mes condisciples, que le Mur de Berlin était tombé, un ou deux jours après l’événement. Nous avons songé à le faire, le mur, à partir au Mur (où Rostropovitch déchirait l’air nouveau à grands coups d’archet) mais nous nous sommes ravisés. Bons élèves en dépit de nous. Malgré l’Histoire dont nous éprouvions alors la majuscule entraînante. 

Nous buvions trop d’alcool (j’en ai pissé le sang par le nez), organisions trop de « zinzins » (des fêtes dansantes), dormions trop peu la nuit, y compris pour travailler (je me rappelle encore, avec émotion, notre « Nuit Merleau-Ponty », avec les copains), nous nous engueulions avec gourmandise (Aymeric et moi, confrontés à John Malkovich dans Les Liaisons dangereuses de Stephen Frears, moi fasciné par la beauté vipérine, empoisonnée, de Valmont, Aymeric se récriant contre la laideur du comédien), etc.

Tiens, me revient l’image fascinante entre toutes, dans un souvenir au ralenti, en noir et blanc : Bruno et moi regardons, par la fenêtre de sa chambre d’étudiant de deuxième année, Ortho – qui avait apparemment forcé sur l’alcool – courant avec une foulée de marathonien, dévidant, solitaire, opiniâtre, le papier toilette enroulé autour d’une règle, dans la cour ennuitée. Le lendemain matin, il ne voulut pas admettre qu’il était l’auteur de l’horrible défiguration.

Je regrette souvent que nous n’ayons conservé aucun souvenir tangible, aucune reproduction, de la magnifique fresque qu’Aymeric avait brossée sur le mur principal du réfectoire de l’internat, en première année. Où nous étions tous présents, tous stylisés, plus que caricaturés, en singes par le crayon extrêmement talentueux, vigoureux, à la Daumier, de mon ami. Nous formions de fait une vraie, une espiègle, garderie de zoo.

J’ai passé, pendant ces deux années, de longs moments nocturnes, avec Ortho et Bruno, au Jardin des Plantes voisin, à démolir la foi d’Ortho. Lui avait enseigné le catéchisme au lycée privé où il avait fait ses études, où il m’avait raconté s’être fait une tonsure à force de se frotter l’occiput à coups de pouce insistants pendant son office, moi je vivais une époque violemment nietzschéenne de mon existence, où je faisais mes délices d’une philosophie assénée « à coups de marteau ».

Ortho avait confié en aparté à Bruno sa difficulté à se déprendre d’un adversaire aussi coriace.

Il fut pourtant un brillant optionnaire d’histoire en seconde année. Mais la position de l’athée, ou de l’antithéiste, est de loin la plus facile à adopter dans ces controverses stériles. Et j’étais hargneux à l’époque, je ne démordais pas.

Mais je l’ai toujours admiré. Il fut l’un des hommes les plus courageux que j’aie connus.

Je ne me souviens plus de l’année, étions-nous encore internes ? Un soir nous raccompagnâmes la jolie Barbara chez elle. Nous étions quatre ou cinq étudiants. Nous décidâmes de conserve de lui faire peur et de l’abandonner en pleine rue dans un quartier désolé. Barbara incarnait le stéréotype de la fille de bonne famille, excellente élève, qui suscite l’envie, même chez ses amis, de la rudoyer. De loin, nous la vîmes affolée. Nous la suivions à la dérobée pour lui empêcher tout désagrément, mais la peur panique de la jolie jeune fille bien peignée faisait notre joie mauvaise. Le téléphone portable n’avait pas encore été commercialisé, mais je me remémore la matérialisation soudaine du père de la pauvre fillette sous un lampadaire.

La honte.

Je l’ai éprouvée dans mes fibres, cette onde glacée qui serpentait entre les mauvais plaisantins hébétés. Ortho se détacha de notre groupe tétanisé, sans difficulté, et alla à la rencontre du père qui devait l’avoir mauvaise. Je dissuadais mes compagnons de faire de même, ils ne résistèrent pas beaucoup, mais je m’en veux encore de cette lâcheté, qui demeure l’une des cicatrices douloureuses, toujours à vif, à partir desquelles j’essaie aujourd’hui de réparer, de construire, mon courage. Souvenir qui me fait misérablement chuter du piédestal sur lequel je pourrais avoir tendance à trop rapidement monter.

Ainsi se tenait Ortho. Dont je lie le courage à celui du père de Camus dans Le Premier Homme, qui méprisait la violence des mâles en guerre, lesquels cèdent si aisément, bave à la commissure des lèvres, au plaisir ricanant de torturer l’ennemi, de l’humilier jusque dans la mort : « un homme, ça s’empêche ». Ortho avait ce talent, cette nature, de s’empêcher. Plus qu’aucun d’entre nous. Il était spontanément droit, et bon. Et avait le courage d’avouer ses émotions, de dire ses pleurs à la vision d’un film (il révérait Le Septième Sceau, ou M le Maudit, mais avait été touché de même par Danse avec les loups), par exemple, là où nous, hommes déjà faits, virilement éduqués, nous mimions, nous forcions, l’impassibilité. Mon père était passé par là, qui m’avait enseigné l’intransigeance face au tumulte intérieur.

Nous nous empêchions, nous aussi, mais au mauvais endroit. Au mauvais moment. En quoi nous n’étions pas justes.

J’ai perdu Ortho de vue. Un ami m’a entre-temps montré des photos de Bob et de lui dévalant en riant les pentes du Sahara. J’ai su qu’il apprenait l’arabe, qu’il avait décroché moins rapidement que d’autres, bien plus laborieux que lui, l’agrégation.

Puis j’ai croisé, il y a dix ans, Pingouin, un de nos bizuteurs, ancien optionnaire d’histoire lui aussi, et ami d’Ortho. Il m’a appris la nouvelle.

Notre ami avait mis fin à ses jours. Il s’était jeté dans un fleuve du haut d’un pont, à la veille de son mariage.

Il n’y a pas une semaine, peut-être pas un jour, où je ne pense à lui.

Où je ne questionne les motifs de cette chute. J’ai par la suite écrit un roman autour de la chute d’une jeune fille dans mon lycée, je l’ai écrit plus largement en pensant aux jeunes êtres humains qui méritaient d’être ravis aux sommets – et sont tombés eux aussi. Qui y menaient peut-être déjà le plus clair de leur existence et ne supportaient plus la « cuisine », comme dit Claudel, d’ici-bas.

Life is a pigsty chante Morrissey.

Où je n’interroge le rapport de ce geste avec le cursus que nous avons suivi : classes préparatoires, grandes écoles (pour certains), agrégation, doctorat (pour ceux qui se sont entêtés et sont allés au bout du parcours obligé). Cursus d’une grande bêtise institutionnelle, unique au monde (heureusement), qui rompt pour toujours les capacités créatrices, le talent, l’équilibre psychique, de certains jeunes hommes, de certaines jeunes femmes, pas de la majorité heureusement, persuadés de faire partie d’une « élite » autoproclamée, ou au contraire condamnés à baver devant la porte des élus qu’ils n’ont réussi à être. Cursus qui se réclame honteusement du mérite républicain quand il en incarne la vivante négation. Qu’on puisse se réclamer de la gauche et défendre ce système objectivement (les chiffres sont là pour le prouver) antidémocratique montre l’emprise névrotique dudit système sur ses défenseurs. Comparable à l’emprise capitaliste sur ses fidèles.

Ortho était le fils d’un ingénieur centralien exigeant.

Je dois la nuance au lecteur qui m’objectera que les choses ont évolué. Les classes préparatoires étaient beaucoup plus rudes à l’époque qu’aujourd’hui où elles se sont multipliées pour accueillir tous les élèves un tant soit peu travailleurs ; et elles achèvent sans méchanceté de sucer le sang d’une université déjà à terre et bien mordue par les charognards. Certes. Et s’il le faut, j’y enverrai mes élèves. Et même mes enfants. Qui ne sont pas moi. Qui ont droit à leur chance dans ce système scolaire déséquilibré, et qui tait ses intentions.

On m'opposera que j’en ai visiblement la nostalgie, de ces classes… J’ai la nostalgie de l’amitié partagée, de la puissante existence commune, dans d’austères bâtiments que nous avons remplis de notre vie. Nostalgie d’un moment communiste, d’un instant initiatique, séparé, donc sacré – lové, comme un coucou, dans un nid qui n’est pas le sien.

Il n’y a pas une semaine, peut-être pas un jour, où je ne pense à Ortho.

Où je n’interroge ma responsabilité dans la perte de la foi de l’ami – qui eût sans aucun doute retenu son geste.

Je ne parviens pas à croire, depuis 10 ans, et malgré mes efforts, qu’il est mort.

C’est notre Jardin des Plantes à nous. Et là je n’ai pas le dernier mot.

Pas encore.

Hé hé ! On va les bouffer ! Tu vas dans quel ministère, toi ? Hé hé ! On va les bouffer ! Tu vas dans quel ministère, toi ?

 

 

 

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