Aux confins (Journal du mois du corona 18)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

Extrait du Journal de Carmela :

(Vendredi 3 avril 2020)

Confinement. Jour 21. J’ai commencé plus tôt. Mon Italie natale m’a confinée avant l’heure.

 Jour 21 et aujourd’hui encore, les choses ont décidé de faire des choses dans leur coin. Comme toujours, me dira-t-on. Certes, mais là je les vois faire. Tous les jours, tout le jour, et ça change les choses.

 Oui parce que les gens disent oh mon Dieu je vais être confiné avec mon mari et mes enfants, ou avec ma mère, non tiens, moi je vais aller me confiner avec mon frère. Et les choses ? Je suis confinée avec les choses. Et elles n’y sont pas habituées.

 Alors moi, les choses, j’ai un rapport difficile avec elles. Elles me posent problème.

 Par exemple.

 Ma grand-mère était une trieuse de choses, de grand talent : elle gardait toujours ce qu’il fallait garder et elle jetait ce qu’il fallait jeter. Pas de regrets. Bravo, c’est bien, impressionnant, je pensais, mais comment fais-tu? Qui te dit ce qu’il faut jeter ? Il doit y avoir un monsieur caché dans ton chignon, hitchcockien (le chignon). Dieu. Oui, c’est ça, il y a Dieu dans le chignon de ma grand-mère et il lui souffle les bonnes réponses. Voilà. Parce que lui il sait ce qui va arriver après. Ou alors - c’est peut-être plus ça - tu as vécu la guerre. La guerre c’est quand tu as peu de choses et tu sais tout de suite que tel objet est vraiment utile et l’autre non.

 Moi, la guerre, je ne sais pas ce que c’est et donc je ne sais pas ce qui est utile et ce qui ne l’est pas. C’est confus.

 Alors je garde.  Au cas où.

 Même l’eau, je garde. Je ne finis rien. J’ai peur de la fin. Il y a pas mal de fins dans la vie, trop, dont une vraiment très très finale, particulièrement finale, si je me mets moi aussi à finir les choses, où va-t-on ? Alors, les verres d’eau je ne les finis pas, ni les tisanes. Même le café. Et je laisse traîner les tasses. (Oui je sais.)  Mais en plus, franchement, franchement, si soudainement il n’y avait plus d’eau dans le monde ? Qui aurait raison ? Tous ceux qui jettent leur fond d’eau pour garder leur verre bien propre ou moi qui ai anticipé la fin de l’eau dans le monde et qui ai gardé mon fond d’eau? Désormais précieux. 

 Oui parce que les choses, elles deviennent précieuses peut-être, un jour, à l’impromptu. Comme ce reste de shampoing qui te sauve la vie à la piscine parce que tu pensais que tu l’avais oublié, le shampoing. Merde, mes cheveux tout piscineux. Et non, le shampoing qui t’avait paru fini (tu voulais le jeter) ne l’est pas, fini. Il est là. Pour toi. Il ne t’en veut même pas d’avoir voulu t’en débarrasser. Ce fond vaseux précieux. Nouveau shampoing rescapé.

 Moi ça fait quarante ans que mes fonds d’eau restent là et mon armée de shampoings presque-finis - ou très largement entamés (restons optimistes) - se dresse devant moi pendant la douche. Ils se demandent qui je vais jeter, qui je vais finir, je les entends. Ils le savent, ce qui arrive aux shampoings des autres. Ne craignez rien, shampoings.  Je ne vous trierai pas. Vous n’êtes pas finis. Je n’ai pas de chignon, moi, ni hitchcockien, ni rien du tout. Dieu a déserté ma chevelure.

 Il me resterait la guerre pour savoir. J’apprendrais, en guerre, à trier.

 Alors je ne sais pas si nous y sommes ou pas. En guerre. Mais les choses ont changé.

 Guerre ou pas guerre, depuis 21 jours, je finis mes verres d’eau.

 

 © Carmela © Carmela

 

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