Aux confins (Journal du mois du corona 48)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Dimanche 3 mai 2020)

Dimanche, c’est poésie. Aujourd’hui, le seul poète dont je redoute à chaque fois la lecture. Pas de relecture qui tienne avec Trakl, mais une lecture qui insiste. Qui creuse plus profond le sillon. Mort à 27 ans d’une overdose de cocaïne, il vécut une longue relation incestueuse avec Grete, sa sœur, laquelle se défenestra deux ans après la mort de Georg. Dont l’union accoucha d’un enfant mort. Claude Louis-Combet a tenté de rendre la tonalité de ces existences frappées au coin de la malédiction, de la solitude, du génie, dans Blesse, ronce noire. J’ai lu l’ouvrage il y a quelques décennies, qui m’avait déçu – alors que j’avais été rudement enthousiasmé par les immondes écuries d’Augias et autres infamies. Peut-être réviserai-je mon avis si je reprends cette biographie romancée, ou poétisée. Le problème de la biographie en l’occurrence, même littéraire, ou parce que littéraire, est qu’on en fera toujours trop par rapport à ces existences nues, simplifiées, rases. Éblouies à proportion de leur dénuement.

 

PSAUME

À Karl Kraus

Il y a une lumière que le vent a éteinte.

Il y a sur la lande une auberge que dans l’après-midi quitte un homme soûl.

Il y a un vignoble brûlé, noir, avec des trous pleins d’araignées.

Il y a un lieu qu’ils ont badigeonné avec du lait.

Le fou est mort. Il y a une île des Mers du Sud

Où recevoir le Dieu Soleil. On frappe le tambour.

Les hommes exécutent des danses guerrières.

Les femmes balancent leurs hanches dans des lianes et des fleurs de feu

Quand la mer chante. Ô notre paradis perdu.

*

Les nymphes ont abandonné les forêts dorées.

On enterre l’étranger. Alors commence une pluie de lumière.

Le fils de Pan apparaît sous la forme d’un terrassier

Qui dort à midi sur l’asphalte brûlant.

Il y a dans une cour des petites filles avec des vêtements d’une déchirante pauvreté !

Il y a des chambres pleines d’accords et de sonates.

Il y a des ombres qui s’enlacent devant un miroir aveuglé.

À la fenêtre de l’hôpital se réchauffent des convalescents.

Remontant le canal un vapeur blanc apporte des épidémies sanglantes.

*

La sœur étrangère apparaît à nouveau dans les mauvais rêves de quelqu’un.

Au repos dans le bois de noisetiers, elle joue avec ses étoiles.

L’étudiant, peut-être un double, la regarde longtemps de la fenêtre.

Derrière lui se tient son frère mort ou bien il descend le vieil escalier tournant.

Dans l’obscur de bruns châtaigniers pâlit la forme du jeune novice.

Le jardin est dans le soir. Dans le cloître volètent les chauves-souris.  

Les enfants du gardien arrêtent de jouer et cherchent l’or du ciel.

Derniers accords d’un quatuor. La petite aveugle court tremblante dans l’allée.

Et plus tard son ombre tâte les murs froids entourés de contes et de légendes sacrées.

*

Il y a un bateau vide qui le soir, descend le canal noir.

Dans les ténèbres du vieil asile déclinent des ruines humaines.

Les orphelins morts sont allongés contre le mur du jardin.

Des anges aux ailes salies sortent des chambres grises.

Des vers tombent de leurs paupières fanées.

La place devant l’église est sombre et silencieuse comme dans les jours de l’enfance.

Sur des semelles d’argent glissent des vies antérieures.

Et les ombres des damnés descendent vers les eaux qui soupirent.

Dans sa tombe le mage blanc joue avec ses serpents.

*

Silencieusement, au-dessus du calvaire, s’ouvrent de Dieu les yeux dorés.

 Georg Trakl

 

 J’ai choisi la traduction de Guillevic pour ce poème – cueilli dans le bouquet de vingt pièces trakléennes que le poète français a rassemblées pour sa petite anthologie aux éditions Obsidiane en 1989. Comme il l’écrit en préface, et sans fausse modestie, les poètes sont invariablement meilleurs passeurs pour leurs frères que les universitaires. Ce qui se vérifie pour ce qui concerne la traduction de l’œuvre de Celan, par exemple, si l’on doit choisir entre Martine Broda et Jean-Pierre Lefebvre. J’ai comparé les traductions françaises de Trakl, et je crois pouvoir affirmer que celle de Guillevic l’emporte en fluidité, en précision, en naturel. Un poète français pourrait écrire ces vers. Un immense poète, cela va sans dire.

Chez Trakl, je suis à chaque lecture transi par la pauvreté des moyens, la surface exiguë de la palette (qui n’a rien à voir avec la grosse main paysanne, brûlée par le soleil, et d’une force irrésistible, de Rimbaud, qui peut tout), une forme d’impuissance verbale qui se trouve miraculeusement reversée dans la maîtrise absolue, le rendu bouleversant d’un monde automnal où êtres et choses ne cessent, et depuis toujours, de mourir.

L’automne trakléen n’a pas grand-chose à voir avec celui de Rilke (cf. la semaine dernière), qui renvoie, lui, à une douce saison en demi-teinte, ouatée, lucide. Chez Trakl l’automne figure un hiver qui retarde son advenue, c’est un automne de pourriture bleue, d’interminable faisandage, glacé, où passent en silence quelques êtres solitaires, dont la sœur.

Qu’ils soient vivants ou morts, il n’importe. Vie et mort nomment accessoirement deux faibles variations de la hantise, deux états coïncidents de la flammèche mauve, grésillant dans le cimetière germinant où Dieu abaisse sa paupière fatiguée.

Trakl et Wittgenstein se sont rencontrés peu de temps avant la mort de Trakl. Ils en avaient conçu une joie intense. Qu’ont pu échanger ces deux êtres parmi les plus seuls (pas seulement les plus solitaires) du monde ?

 

La sœur La sœur

 

 

 

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