Aux confins (Journal du mois du corona 19)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Samedi 4 avril 2020)

Raphaël a aujourd'hui 20 ans. 20 ans en 2020, le 4/4... Nous lui avons souhaité et chanté son anniversaire au téléphone. Je l'ai deviné souriant du même sourire que celui que nous lui voyons via skype, ces dernières semaines – et qu'un peintre chinois rendrait par l'ombre d'un feuillage sur un ruisseau transparent ; le soleil ne brille pas nûment dans un tel paysage, profond comme un coffret.

À près de minuit, hier, il m'avait envoyé une phrase par mail (Raphaël est toujours, en toute situation, d'une exemplaire sobriété) m'informant de la mort (des suites du Corona) de Juan Gimenez, lequel dessina, notamment, la série de bandes dessinées La Caste des Méta-Barons, sous la dictée hallucinatoire d'Alejandro Jodorowsky. Ces Méta-Barons forment une lignée de superguerriers dont chacun a tué le précédent dans un duel incestueux autorisant rituellement l'intégration des individus précédents. C'est en tout cas la lecture que j'ai faite des 5 ou 6 volumes que je possède dans ma bibliothèque, avant de m'en désintéresser – ce qui ne fut pas le cas de Raphaël. Dans cette intégration par la mise à mort du plus faible (immanquablement le plus âgé, hormis le dernier en date dont il est inconcevable qu'il soit vaincu, pour quoi il choisira de ne pas avoir de descendance), il y a, pour moi, du « corps karmique » des théosophes, une substance que nous organisons par notre manière d'exister, par la somme de nos actions, un écheveau que nous (dé)tissons à notre insu, qui nous succédera dans « notre » incarnation future. Notre moi ne survivra pas à la mort, mais ce que nous avons tissé par ou à travers lui.

Belle manière – bouddhique – d'échapper au péché originel, à la Faute, que ce tissage objectif – sans mains, sans métier.

Et surtout sans Juge.

Ce que le Réel retiendra du Monde dont nous avons tracé le périmètre, la plupart du temps sans en prendre conscience.

Point (comme dirait le tisserand).

Borges, auquel je reviens décidément, et à ma grande surprise (le Confinement a ce pouvoir pour qui s'y rend disponible), rappelle, dans son petit livre sur le bouddhisme, les « Six Chemins de la Transmigration » qui nous attendent après la mort. Le deuxième chemin est le plus difficile, et par conséquent mène à la destination la plus enviable : c'est la condition de l'homme. Nous pourrions nous réincarner dieux, démons, animaux, spectres, … toutes ces silhouettes, ces intensités d'être, ces gestes, sont bien pauvres en comparaison de l'humanité : « Une parabole nous parle d'une tortue qui vit au fond de la mer et dont la tête émerge tous les cent ans ; un anneau flotte à la surface des eaux ; il y a aussi peu de chance pour que la tortue passe sa tête dans l'anneau que pour qu'un être après sa mort s'incarne dans un corps humain »[1]. Seul l'homme, ajoute Borges, peut accéder au Nirvana.

Je ne peux m'empêcher de faire le lien, de le tisser, avec la situation ponctuelle que l'enseignant que je suis, et aime à être, traverse actuellement. Mais aussi bien pensé-je à mon corps karmique, fais-je l'épreuve du choix des fils, de leur tissage, et plus largement de l'écheveau dont je les tire, dans ce genre de moment – trivial.

Comme en vidant le verre d'eau, ou la tasse de tisane, disait hier Carmela.

Point d'existence.

Le baccalauréat sera donc annulé dans sa forme académique et remplacé par le contrôle continu. Nous en avons la certitude depuis hier. Soit. C'est la meilleure des solutions, et je l'avais prévue, comme beaucoup d'entre nous.

Cette année scolaire n’aura compris, en définitive, que deux trimestres (cf. Journal 12 pour l'exploration de cet espace-temps singulier). Le Confinement comme une parenthèse au plan scolaire, quoi qu'on en dise, dans cette étrange, exceptionnelle, année 2020 (un disciple de Pythagore ne serait pas étonné qu'un tel nombre, 2020, accouchât d'une telle année permutative). Dans ce moment, ou cet état, d’exception, qu'auront vécu tous ces collègues qui auront mimé, seuls devant leur écran, leur emploi du temps séculier ? Qu’auront-ils fait vivre aux élèves surmenés ? 

Commedia dell’arte.

Au sens strict, nous vivons aujourd'hui séparés de notre ancienne vie mobile, nomade. L'un des vocables nommant la séparation, nous le connaissons bien, il est, dans cette société pressée, hagarde à force d'être rapide, immobile à force de sautiller, il est passé de mode et même suspect : je pense au sacré. Oh le gros mot !

Suspect de nourrir en secret les terrorismes, les superstitions idiotes, envahissantes (dans les fameux « quartiers »).

Le lieu, le temps, de la séparation, de l'arrêt stupéfié aux confins où se marque (et s'estompe) la limite, a été nommé jusqu'il y a peu, je le redis – le sacré. Qadosh biblique. Il a suffi de séparer, de distinguer, un chêne des autres chênes, pour qu'il devienne le Chêne de Dodone dont le feuillage bruissant fut interprété par l'Oracle comme le chiffre naturel de la parole de Zeus.

Il a suffi qu'un buisson brûle entre tous au sommet d’une montagne, qu'il arde, pour qu'il devienne la parole de Dieu.

Nous sommes à notre tour, et enfin, séparés de ce que la société profane respirant l'air du capitalisme (religion qui dissimule son nom comme toute religion vraiment crue, observée, devenue Monde, c’est-à-dire évidence) a fait de nous. Nous voyons notre clone séculier s’agiter devant nous, dans son bocal empesté, pensant agir et produire des gestes importants. Nos gestes de tous les jours, au-dehors.

Nous nous tenons enfin devant l'aquarium, comme Truman Burbank (Jim Carrey) comprend qu'il a passé sa vie dans un film de télé-réalité[2]. Nous apercevons enfin le studio, les machines, les caméras, les coulisses, nous sommes sortis de la ville en carton-pâte ! Tudieu !

Et certains d’entre nous continuent, comme si de rien n'était, à « vivre » le Truman Show, comme si, encore une fois, ils n’avaient pas vu tous ces techniciens, tous ces câbles... Quel nom porte cette maladie ? Cette peur ?

Il est venu, le temps de la séparation, le temps sacré ! Ayons un peu d'exigence quand même ! Un peu d'intelligence, de sensibilité... De courage.

Rappelez-vous la tortue et l'anneau.

La « classe virtuelle » ? Formule autodestructrice, implosive.

Cherchez la définition de l'Amok, de sa course, si vous ne la connaissez pas. À quel mur vous casserez-vous la tête, à la fin ?

Raphaël prend le temps de la promenade dans Bruxelles déserte. Parfois un peu moins de deux heures. J'imagine sa marche naturellement rapide, un peu raide. J'imagine aussi le temps qu'il sait prendre, laisser infuser – combien sommes-nous à en être capables, à posséder ce talent ? –, pour regarder autour de lui.

Je crois qu’il déambule alors davantage dans les planches de Schuiten que dans celles de Hergé. Je lui poserai la question. Ou alors, contrairement à moi, plus sage que moi – il parvient à ne pas médiatiser son rapport au paysage et aux choses, aux êtres mêmes. Il marche au Monde. Sans emphase, directement.

Chez Rilke, l’ange est plus près de l’animal que de l’homme – qui vit exilé dans le « monde des formes ».

J'imagine les lignes brisées, les formes inattendues, les gestes incertains, que Raphaël reproduit, au retour, sur son papier Canson.

Sans virtuosité.

Rilke par Pasternak Rilke par Pasternak

[1]Borges, Jurado, Qu'est-ce que le bouddhisme, Folio essais, p. 62.

[2]The Truman Show (P. Weir, 1998).

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