Aux confins (Journal du mois du corona 49)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Lundi 4 mai 2020)

J’ai été bouleversé, le mot est faible, par les réponses au Journal 47 ; données par les acteurs du passé que j’y ai rappelé. Barbara, Bruno, Aymeric, ont su trouver les mots. Et ma mère de même. Qui vont dans le même sens : libérons les fantômes des chaînes auxquelles nous les assujettissons sans y prendre garde.

J’essaierai. Je ne suis pas sûr d’y parvenir. Non, j’essaie déjà. C’est ce Journal.

Ce Confinement n’aura pas été un vain moment en ce qui me concerne, et je sais que Carmela se fait la même réflexion de son côté, je me le répète à l’heure où il n’est question, dans les médias, que du Déconfinement programmé à partir du 11 mai prochain. Dans une semaine exactement.

Ce même si quelque 300 maires de l’Île-de-France font savoir qu’ils n’ouvriront pas les écoles dans leurs communes.

Comme l’avait bien vu Pascal, l’homme est incapable de demeurer seul dans une chambre, tendu qu’il est vers le mouvement qui le décentre, l’oubli centrifuge de soi. Car l’homme est misérable sans Dieu. Et il en prend une conscience par trop aiguë lorsqu’il est remis à son triste petit moi. Même le Roi a besoin d’un bouffon.

Certes. Et Blaise n’a pas tort non plus quand il nous fait sentir la contradiction de notre nature : nous ne nous supportons pas, nous nous sommes odieux, enfermés avec nous-même, en nous-même, mais en même temps nous aspirons au repos, au calme, aspiration qui signale en nous les vestiges de notre ancienne condition – d’êtres pleinement assis, centrés, vivant harmonieusement au Jardin, devisant face à Face avec le Créateur. Hors du Temps, ce « ver rongeur ».

Spleen et Idéal comme dira l’autre plus tard.

Le Déconfinement révélera – comme l’ancien bain photographique, là encore une attente passée de mode – ceux qui auront été rompus par le Confinement, qui se seront travaillés (davantage qu’ils n’auront « télétravaillé »), qui auront foui l’ennui jusqu’à l’os, qui seront parvenus à se désencombrer de l’ « utile » pour atteindre à l’essentiel. On les devinera dans la rue, en réunion : quelque chose en eux se sera accompli, même dans la hâte professionnelle la pulsation de leur existence marquera une lenteur inamovible, définitive. Et même une heureuse, une érotique, langueur.

Ils ne seront plus dupes. Ils se seront dégrisés.

D’autres, les gris, les ennuyeux, ceux qui se prennent au sérieux au point de ne jamais s’interroger, de ne même jamais esquisser un pas en arrière, de n’exister que comme une pure affirmation, ou un point d’exclamation (qui n’exclame que lui-même, là aussi), auront persisté comme des mouches sous un bol – à striduler dans l’espace resserré, à répéter les mêmes gestes qu’avant le Confinement, faisant mine de sauter par-dessus le méchant intervalle, cette dangereuse suspension de la « vraie vie », la vita economica.

La vita laborans.

Comme si de rien n’avait été.

Et justement – rien a été. Prenons-les au mot ! Nous vivons un moment vain.

Quelle chance !

Dès son titre, un des livres de François Roustang nomme l’essentiel : Savoir attendre pour que la vie change.

J’aurais aimé que Roustang fût encore des nôtres pour souligner la proximité du Confinement avec la transe dont il a fait un mode de vie.

Transe – le mot est trompeur, inutilement emphatique, on imagine trop vite le drame d’un emportement vaudou, ou d’une paralysie zombique, Nosferatu se levant tout raide de son cercueil tissé de toiles d’araignée. Alors que nous sommes sans cesse transis et nous en portons plutôt bien. La transe signifie étymologiquement le passage, et de fait c’est vers la mort que la transe fait d’abord signe historiquement. Les transis du Moyen Âge désignaient les sculptures de morts putrescents – la peste ayant marqué les esprits comme les corps – ou portant les stigmates de la maladie qui les avait dévorés vivants, là où les gisants paraissent gelés dans la stase de la méditation, l’œil éclos sur la lumineuse paix intérieure.

La transe est au vrai beaucoup moins passagère, plus fréquente, quotidienne, et sans tropisme particulièrement morbide. Elle renvoie avant tout à une forme d’attention. Revenons à la transe hypnotique pour accuser les traits généraux de la transe familière et nous l’approprier par-delà son impressionnante appellation.

Milton H. Erickson, le plus grand hypnothérapeute du XXème siècle, définit concrètement le rôle de l’attention dans la transe hypnotique : « En induisant une transe, vous demandez à votre patient de vous donner toute son attention. Vous ne voulez pas qu’il compte les petites taches sur le mur ; vous ne voulez pas qu’il tripote sa montre et la secoue pour voir si elle fonctionne encore. Vous voulez qu’il vous donne toute son attention et qu’il vous la donne si intensément qu’il ne va pas remarquer quoi que ce soit d’autre. Et lorsqu’il vous prête attention, il rétrécit son champ de conscience visuel ; il rétrécit son champ de conscience auditif ; et il dirige ses pensées et ses sensations à l’intérieur de lui-même »[1].

Erickson montre par une multitude d’exemples pratiques, car il était très peu théoricien, combien cet état particulier de l’attention est somme toute, comme je le disais, extrêmement courant, et même banal. En voici un, glané dans la foison. Une petite fille, âgée de deux ans à vue de nez, désire un jouet aperçu à la devanture d’un magasin. Sa mère attend non loin d’elle, assise sur un banc, et la petite fille de l’importuner, de sauter partout, pendant que la jeune femme tente, sans succès, de lire son magazine. Celle-ci finit, comme il se doit, par s’énerver, et immobiliser sa progéniture à ses côtés, mais la gamine ne l’entend pas de cette oreille, qui s’agite de nouveau, puis gesticule devant la devanture fatidique jusqu’à, insensiblement, parvenir à détourner puis fixer l’attention de sa mère sur le sempiternel magasin – où la faible femme rentrera finalement pour acheter le jouet tant désiré par l’enfant.

Voilà, nous dit Erickson, un exemple d’hypnose quotidienne, qui met en jeu une manipulation, et une fixation de l’attention, de la mère en l’occurrence, par sa petite fille de deux ans. Le psychiatre ne s’étonne nullement de la précocité de l’hypnotiseuse – les enfants, explique-t-il, sont des individus primitifs, capables, en tant que tels, d’une sagesse native dans le rapport aux êtres et aux choses, sagesse que les conditionnements culturels et sociaux ultérieurs effaceront, ou recouvriront à tout le moins. La transe, comme forme de fixation, de fascination, est donc à l’œuvre on ne peut plus naturellement quand nous nous enfermons dans une salle de cinéma, quand nous plongeons dans la lecture d’un roman passionnant, quand nous nous laissons submerger par la musique ou envouter par une parole charismatique, quand nous répétons des gestes lors d’un rituel (sacré, profane, habituel, ...), quand nous aimons, quand nous jouons, quand l’enfant joue, …plus trivialement quand nous montons les degrés de l’escalier et abandonnons à notre corps le soin de procéder mécaniquement à l’ascension, etc.

Milton H. Erickson confirme alors ce que James Braid a découvert avant lui : la transe est le fait de l’hypnotisé, l’hypnotiseur se limite, quant à lui, à la révéler, il ne la produit pas. L’hypnose se limite à offrir les conditions de possibilité pour une libération de l’auto-hypnose dont nous avons tous et la pratique et le talent.

Le Confinement, je l’ai affirmé à plusieurs reprises dans ce Journal, nous donne l’opportunité d’aménager une bulle de rêve, à savoir un durable moment de transe, ou d’auto-hypnose. Qui n’impliquent en rien, on s’en doute maintenant, le sommeil oublieux mais aiguisent une vigilance élargie. Dans toute l’œuvre de Roustang, celle en tout cas qui étudie le phénomène hypnotique, court l’idée que l’hypnose ne confine pas à la psychanalyse, à la psychologie, aux thérapies focalisées sur la personne humaine : l’hypnose se rapproche davantage d’une cosmologie. Elle retisse les liens distendus du patient avec son monde, sa géographie, son cosmos et même, pour tout dire, le cosmos ; pour quoi l’hypnothérapeute n’interprète pas, contrairement aux autres thérapeutes. Il laisse être le patient comme élément de la connexion mondaine qui est la sienne, ou dans laquelle il prend place comme tout un chacun ; il n’espère pas même le succès de sa pratique, laquelle s’abandonne ainsi à un « exercice de l’impuissance » proche de celui que nous avons appris avec le « maître » taoïste. « Le patient est seul sans être isolé », précise Roustang dans Savoir attendre.

Dans ce cadre il convient de « laisser se faire » pour être disponible au risque. Qui incombe au thérapeute comme au patient, où rien n’est déjà joué, ni sûr, ni prévisible.

Bien des êtres humains préfèrent la souffrance au bonheur, Roustang y insiste. La plupart ! Telle femme qui souffre tellement de ne pas être comprise, d’être infantilisée par ceux qu’elle aime, ne consentira pas, en définitive, à devenir l’adulte qu’elle croyait désirer devenir. Elle ne se risquera pas à bouleverser son cosmos familier et continuera à trouver, à ramasser allais-je dire, son bonheur dans la souffrance. Au moins sera-t-elle, après la transe, lucide sur la qualité de son existence, sur l’adresse de son lieu d’habitation dans sa constellation mondaine.

La souffrance comme saccage des traits figés (par l’habitude, le confort, la paresse, …) de l’existence, comme déblaiement de fond en comble des anciennes certitudes, aidera, si nous acceptons son pouvoir actif, l’affirmation vitale qu’elle recèle, à ce que nous exhumions la place à partir de laquelle le monde, le cosmos, pourra rayonner à travers nous. Il s’agit en tout et pour tout de laisser la vie s’effuser à travers nous, de ne pas nous crisper, comme l’écrit souvent Roustang, de ne pas nous recroqueviller comme la branche d’un arbre mort face au flux innervant qui pousse vers elle et peut la reverdir.  

Cosmologie, cosmographie, cosmo-topie (de topos le lieu). Cosmobiologie.

En quoi Roustang renoue avec la sagesse antique, occidentale comme orientale – où il s’est toujours agi de trouver son lieu dans un monde harmonieusement établi.

Comme dans la posture zazen, descendons sous la pensée, sous le psychisme, ayons confiance dans la capacité du corps (autre chose que l’organisme, pure sensorialité inobjectivable) de se situer, de prendre site, dans la connexion universelle où il forme un moment, une ponctualité, parmi d’autres. Un geste suffit parfois à guérir d’une longue souffrance. Une posture retrouvée ou apprise. Désentravée, suscitée. Autorisant, ne gênant pas, favorisant même, la circulation.

Un des nœuds d’encombrement, d’enflement, de compresion, du flux, nous avons accoutumé de le célébrer sous les espèces de la personne. Cette dernière n’a jamais été aussi présente, fêtée et asphyxiante.

Je parlerai demain d’un ou deux gestes (une fois encore), et de la nécessaire, bénéfique, destruction de la personne en certaines occasions. Les plus hautes, bien sûr. C’est-à-dire les plus basses.

Le Déconfinement, ce que les médias nomment ainsi, approche, même s’il sera confus, désorganisé, multiple, artificiel. Vaguelettes chaotiques.

Avec lui la fin de ce Journal.

PS : Tonio a parfaitement intégré le geste du pédalage. J’espère que je pourrai, d’ici aux dernières pages, annoncer qu’il roule librement – comme nous aimerions tous réussir à le faire.

On the road again, again, oh oh ! ... On the road again, again, oh oh ! ...

 

[1] Milton H. Erickson, L’Hypnose thérapeutique, Esf éditeur, p. 103.

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