Aux confins (Journal du mois du corona 20)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Dimanche 5 avril 2020)

En hommage à Mandiargues

Au Parc.

Plus de la moitié de la population humaine recluse entre ses murs – manoir, villa résidentielle, maison d’habitation, appartement, studio, case de bidonville, foyer de pauvres, …

Encaissée.

Empaquetée.

La maladie rôde, joyeuse, essoufflée.

Sous le soleil. Sous la pluie. La nuit. Le jour.

Au Parc.

La rue vide une partie de la journée, il croise, en fumant, deux vieilles dames avec leur chien jaune, une mère courant exsangue derrière ses enfants en trottinette. Une voiture vient remplir le silence d’un trait fugitif.

La mairie et sa banderole rouge. Contaminée.

Les maisons ont reculé derrière leurs fenêtres. Des façades devant des ombres qui grelottent. Attendent.

Sous le ciel bleu où plus rien n’advient, où la fin se répète.

Il se rappelle une photographie. D’elle.

Cette nuit, tu ramperas hors du tiroir, hors de ton image, tu retireras tes bandelettes, tu respireras, et nous toucherons nos corps.

Pense-t-il.

Au Parc.

Ainsi va la vie.

C’est à trois heures du matin qu’il avance de nouveau dans la rue. Qu’il laisse la nuit se faufiler sous ses vêtements, les jardins repliés sur les fleurs. Un chat passe sous la lune aux trois-quarts tiède. Les maisons main dans la main, paniquées derrière leurs persiennes. Sous le froid.

Le froid comme un nœud.

Au Parc.

Il a sauté une grille excentrée interdisant l’accès au terrain de basket. La seule portion de grille qui ne fût pas hérissée de pointes métalliques dans cette enceinte de plusieurs centaines de mètres.

Ses pas crissent dans le sable mélangé de gravier, il monte une longue pente de fougères humides, de mousses déchirées, heurte une cannette de bière baveuse.

Sort des taillis auprès du gymnase, devant le Parc.

Le Parc des enfants.

Sous les lampadaires blancs.

Un cercle étroit recouvert d’une bande de caoutchouc rose et bleu turquoise, où sont juchés des balançoires, un portique de bois, des agrès aux profils d’animaux, une roue horizontale branlant sur son axe…

Est-ce bien toi ?  

Pense-t-il.

ll croit entendre l’écho des jeux. Quelque chose se répète.

Au Parc.

Une silhouette plus sombre que la nuit lunaire, vêtue d’une nuit supplémentaire.

Tache d’ombre sur le banc.

Sans visage – un casque intégral noir. Une énorme tête, une tête d’ogre vissée sur un corps d’enfant, occupée à l’avaler…

Une ogive.

Redressée, elle commence à enlever son casque.

Non ! fait-il. Sa voix l’étonne lui-même. Avant de se noyer dans les buissons liquides.

Long silence avant qu’il ne se soit rapproché d’elle.  

Ils sont à peu près de la même taille, comme dans son souvenir.

Il y a dix ans, nous avions déjeuné ensemble dans un restaurant chinois. Tu t’en souviens ? Tu avais choisi des raviolis à la vapeur. Nous baignions dans leur moiteur d’organes pelés. Qui gênait le nez, nous rappelait de troublants souvenirs.

Pense-t-il.

Cette nuit.

Au Parc.

Il fait descendre la fermeture éclair comme on déchire la blessure de l’ennemi touché au cœur. Pour s’en repaître. Il entend un cri étouffé par le casque.

La cicatrice est maintenant révulsée.

Impression de froid hostile – repoussé pour quelques minutes par le corps qui bout. Bientôt le vide spatial les tuera.

Il observe le ciel.

Au Parc.

Ils ont peu de temps devant eux.

Leurs corps blancs comme des couteaux fumants –  sous les fenêtres bouche bée.

Derrière les façades les ombres s’agglutineront bientôt. D’autres ombres viendront bientôt transpirer aux grilles.

Ils ont peu de temps.

Il aime la nuit, la nuit voulue.

Il aimerait rétablir le courant, rallumer le monde – pour que les ombres reculent, se dissipent, que les portes se rouvrent enfin.

Au Parc.

Ils auront tout juste le temps de se rhabiller.

De sauter la grille.

De se faire un signe de la main.

Il la regarde enfourcher sa moto, se brancher à l’organisme, puis décoller dans un affreux bruit d’explosion.

Personne n’a pu la suivre ni ne la suivra.

J’aimerais revoir ton visage.

Pense-t-il.

Au Parc.

Au Parc Au Parc

 

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