Aux confins (Journal du mois du Corona 66)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le (dé)confinement dû au coronavirus.

(lundi 5 avril 2021)

Avec Carmela, nous discutons souvent des stratégies à utiliser, à mettre en place, pour produire le basculement du monde d'aujourd'hui – vers un monde meilleur (pour le dire de façon trop chrétienne). Du monde d'Avant vers le monde d'Après. Nous achoppons toujours sur la question de la violence.

I

« La non-violence ne vaut rien contre la violence. Ceux qui préparent l'extermination de millions d'êtres humains d'aujourd'hui et de demain et par conséquent notre extermination définitive ou se contentent seulement d'avoir la possibilité de nous exterminer, ceux-là doivent disparaître. Il ne faut plus qu'il y ait de tels hommes »1. Günther Anders ajoute que la « contre-violence », en cette période d' « état d'urgence », est « nécessaire », que nous ne pouvons nous contenter des « happenings », des « comme si », que forment les manifestations publiques, pas plus que du sabotage, de la destruction, des produits du capitalisme – ce dernier se recyclant dans la « destruction créatrice », selon la formule canonique de Schumpeter, nous, « casseurs », alimenterions la chaudière du train devenu fou, qui ne manquera pas de dérailler au prochain virage. Anders le répète jusqu'à la fin du livre, jusqu'aux dernières lignes : « C'est pourquoi je déclare avec douleur mais détermination que nous n'hésiterons pas à tuer les hommes qui, par manque d'imagination ou de cœur, n'hésitent pas à mettre l'humanité en danger et à se rendre ainsi coupables d'un crime contre elle ».

Ces lignes datent de 1987, elles résultent de la peur de la Bombe (sur laquelle Anders a écrit des pages célèbres et définitives), plus largement de l'analytique de la Technique telle que son processus court devant l'homme (sa pensée, son corps, …) dans une incompressible avance que le philosophe a nommée : un décalage prométhéen, lequel ne se résume pas à l'équipement dont le fonctionnement s'autonomiserait (ordinateurs, robots, …) mais renvoie en outre au tissage d'une Matrice, c'est-à-dire d'un système, d'une toile, mass-médiatique (radio, télévision, à l'époque) substituant une « effigie de monde » au monde « réel », et grégarisant mentalement, physiquement, dans un geste d'une contre-logique inouïe, les hommes sans les réunir pour autant ; constituant autant d' « ermites de masse » tassés sur leur fauteuil, hébétés devant l'écran qui brille jour et nuit. Dans cette zombification de l'humanité, la démocratie a sombré corps et biens – si la démocratie demande la participation active d'un citoyen éclairé, apte à produire et défendre une opinion qui lui soit propre. Où chercher l'opinion dans la masse de « dividus », d'entités, individuelles au plan numérique, mais dispersées, disséminées, pulvérisées, spectralisées, dans les images du monde, le travail divisé/divisant, le biberonnage aux flux intarissables du « divertissement » ?

Ces lignes datent de 1987, je le disais, elles ont été écrites dans l'ombre projetée par un fameux nuage radioactif qui a plané sur toute l'Europe, un nuage exsudé par une centrale nucléaire défectueuse. Tourisme gazeux, tourisme atomique. Où l'on s'aperçoit qu'un nuage ça voyage autant qu'un bobo féru d' « expériences ».

Ces lignes font bien entendu froid dans le dos, comme elles faisaient froid dans le dos de celui qui les rédigea hier, qui eut le courage de les rédiger, et on n'imagine pas qu'aucun penseur puisse les publier en l'état aujourd'hui. Je ne parle pas de « l'envie de pénal » comme disait Philippe Muray. Mais de la moraline ambiante. Il n'est qu'à voir la tête, pas le visage, non, la tête, de Léa Salamé et de Nicolas Demorand, face à Geoffroy de Lagasnerie dans la « Matinale » de France-Inter du 20 septembre dernier. Léa Salamé paraît atterrée, choquée, face au jeune penseur vêtu d'un polo bienséant, à la bouille sympathique, énergique, quand Nicolas Demorand, lui, manifeste une indifférence méprisante à l'adolescent qui fait sa crise de puberté trotskiste à la radio nationale.

Que dit Lagasnerie de si France-Inter-indécent ?

Eh bien, que la violence n'est pas en soi un problème. Elle n'est pas une fin, elle n'est pas l'objectif de l'action politique, elle peut en revanche en être le moyen – s'il s'agit de légitime défense, de promouvoir une Justice qui soit en progrès sur le Droit et lui permette de se reconfigurer, etc. Nous sommes de toute façon les sujets (au sens de : assujettis) d'un pouvoir qui s'arroge le droit à la violence (cf. le traitement des migrants, des Gilets Jaunes, l'abrogation, sous couvert de la défense de la Santé, de la liberté dans ce qu'elle a de plus amical, festif, donc de plus réel). Crime de lèse-majesté : Lagasnerie dit tout haut son mépris à/pour ceux qui ne sont pas d'accord avec lui et promeut sans fard le dissensus, la conflictualité, comme vitalité de la Politique. Le jeunot connaît son Schmitt, et sa Mouffe, sur le bout des doigts.

L'indécidable Salamé, formée aux meilleures écoles de la pensée molle, auteure de Femmes puissantes, parmi lesquelles défilent crânement les Élisabeth Badinter, Nathalie Kosciusko-Morizet, Amélie Mauresmo, et autres Christiane Taubira, … autant de figures exemplaires de l'innocuité de la pensée, de nœuds d'auto-répétition moelleuse du Système, Léa Salamé donc, ne peut que sortir tétanisée d'une pareille profession de foi. Ne se vit-elle pas comme une femme « puissante » au premier chef, de celles qui font « bouger les lignes », qui interrogent les « mystères du pouvoir au féminin », … ? Qui, osons la formule, « inquiètent les hommes » ? En 2015, déjà, son prix de l' «  intervieweuse de l'année » affichait crûment qu'il faudrait compter avec elle.

Ouh, un frisson dans le dos ! J'ai eu un peu peur pour moi. Heureusement, je viens de me rappeler que je ne compte pas au nombre des « puissants ». Je l'ai échappé belle.

En face de Léa Salamé et de Nicolas Demorand, le frêle Lagasnerie débite son bréviaire satanique avec la calme frénésie de la mitrailleuse de Django, dans le film éponyme de Sergio Corbucci – quand le mystérieux cowboy, ayant traîné un cercueil durant toute la séance, dévisse enfin la boîte et exhume l'instrument de la vengeance, qu'il fera bavasser comme jamais.

J'en ressors quant à moi essoufflé, de ce flow lagasnerien, le plus rapide crépitement de la pensée universitaire (enregistrée) à ce jour.

De leur côté (pas du mien), Salamé s'effondre criblée de balles, Demorand absorbe les impacts comme le Blob qu'il est – ce géant chewing-gum, dans les films d'horreur, qui avale tout ce qui passe et s'en épaissit d'autant.

Lagasnerie a bien entendu toute ma sympathie. Ce fut une mitraille réjouissante dans le studio de cette radio inaudible. De ces mitrailles qui ne font aucune victime matérielle. Mais.

J'ai lu son petit livre à Geoffroy, Sortir de notre impuissance politique, il y a quelques semaines. Nous en avions beaucoup discuté avec quelques collègues et amis, et avec mon frère Cyril (à ne pas confondre avec mon ami homonyme). Certains, comme lui, en étaient enthousiasmés, la lecture de l'opuscule les avait ragaillardis, avait rajeuni leur foi militante, d'autres, comme mon copain Franck, et Carmela, en avaient éprouvé davantage que de l'agacement. Pour ma part, j'ai eu comme une poussée d'urticaire en avalant ce que je croyais être une tablette de gourmandise spéculative. J'ai même un instant pensé à une habile manœuvre de l'extrême-droite. Destinée à court-circuiter l'action à sa racine. À la laisser mort-née.

Quelques moments de la réflexion déployée dans ledit opuscule :

  • La nécessité d' « opérer un tournant tactique » dans l'action politique, afin de recouvrer une « effectivité politique ».

  • La nécessité de changer, voire d'abroger, les modes d'action (manifestations, etc.) traditionnels, car préconstitués et absorbés par l'institution, et donc pérennisant celle-ci, établissant la défaite comme le milieu de l'action politique de gauche.

  • Anders convoqué (p. 18-19) comme le penseur osant revendiquer la violence comme légitime défense et moyen de l'action.

  • Ces quatre dernières décennies, les mouvements dissidents n'ont fait que réagir, pour revenir à l'état initial et l'entériner d'autant (cf. le CPE), fût-il critiquable, ils n'ont pas eu de force active. Ils n'ont pas ouvert d'avenir. Il faut donc en finir avec les pensées « dé », qui se limitent à la répétition du passé dans la rature, la biffure, de l'injustice présente.

  • Comme Kuhn l'a montré pour les sciences, le changement de paradigme dominant s'opère quand les jeunes se rangent du côté du nouveau paradigme.

  • La classe politique dominante applique les idées qu'elle a docilement apprises, métabolisées, dans les écoles (privées) de sa jeunesse. Les dominants d'aujourd'hui appliquent donc les idées des années 1980.

  • Ne perdons pas notre temps à parler, à disputer, avec les dominants. Ils sont au courant de la situation et ne veulent surtout pas la modifier.

  • Désuétude des mouvements sociaux, de la « contestation » (citation d'Anders à nouveau, p. 39-40), confusion entre « expression » et « action » de leur part.

  • Privilégions de nouvelles formes d'action comme l' « action directe » (Carola Rackete forçant le blocus italien et débarquant des migrants, ou Cédric Herrou leur apportant aide, hébergement, ou encore 269 Libération animale, groupe qui libère les animaux des abattoirs pour leur permettre de vivre dans des espaces sanctuarisés). Cette action directe met enfin l'État sur la « défensive ».

  • La violence ne doit pas être un thème de réflexion privilégié, elle a plutôt l'inconvénient de paralyser la pensée. Elle est de toute façon présente dans le pouvoir étatique (citation d'Anders, p. 49-50, et référence rapide à son raisonnement poussé « à l'extrême ») et la légalité n'en fournit pas la mesure légitime.

  • N'augmentons pas le niveau de conflictualité avec l'État. Il sera toujours le plus puissant en la matière, détenteur qu'il est des appareils disciplinaires.

  • Inspirons-nous de la stratégie du néolibéralisme à partir des années 1950, jusqu'à sa victoire éclatante dans la décennie 1980. Pas de manifestations, de sit-in, etc. mais une lente, patiente, infiltration des idées, maturation de la structure mentale, et pénétration liquide des appareils d'État.

  • Il nous faut donc infiltrer les structures, les institutions, étatiques, plutôt que d'entrer en dissidence manifeste avec elles, d'autant qu'elles sont malléables et ne possèdent pas de « nature ». Là résiderait une nouvelle définition de la radicalité. (Au vrai on revient à l'étymologie.)

  • Il faut voter. On choisit une image du monde dans le vote, une ambiance idéologique – lequel vote peut alors se révéler plus puissant qu'une émeute.

  • Il faut travailler souterrainement, dans le temps long, à modifier la tournure des pensées, les structures mentales, comme le PCF savait le faire en son temps. (Bis repetita)

  • Nous ne vivons pas, malgré ce qu'il en est dit communément, dans une « rationalité néolibérale ». C'est une idéologie « plus brutale et irrationnelle » qui s'exerce actuellement.

  • Quand on s'engage dans une lutte spécifique, il faut savoir faire le deuil des autres luttes. Ne pas perdre de l'énergie psychique à vouloir faire converger les luttes, ou à déplorer de ne pouvoir y réussir.

Demain, ou un peu plus tard, je discuterai certains de ces points. Qu'ils soient répétés, répétitifs, nous n'en ferons pas grief à Lagasnerie. Il a le souci de la pédagogie.

Giono me viendra en aide. Étonnant, non ?

Nous sommes mis un mois à l'arrêt à cause de la contagion du Corona nouvelle version. Variant. Mutant. Etc. J'ai cru, durant quelques jours, j'ai eu l'espoir, que nous répéterions le premier Confinement. Le soleil intact, le ciel de l'Ancien Régime. Eh bien non, c'est un vent venu d'Arctique qui souffle ici. J'ai dû rentrer les transats trop vite égaillés dans le jardin.

Mais le cognassier pousse ses bourgeons. La vie est invincible, les amis.

T'as pas intérêt à moufter, toi ! © Günther Anders T'as pas intérêt à moufter, toi ! © Günther Anders

PS : mon grand garçon a eu 21 ans hier. Comme il y a un an, il passe son anniversaire à Bruxelles. J'aspire à ce que les masques tombent enfin.

1Günther Anders, La violence : oui ou non, éd. Fario, p. 88.

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