Aux confins (Journal du mois du corona 50)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Mardi 5 mai 2020)

Une jeune femme déplore de ne pas laisser son enfant en paix. Ce dernier lui demande pourtant de le lâcher. Mais elle n’y parvient pas et ne cesse de le harceler à tout propos. Je l’invite à croiser ses deux index et à attendre qu’ils se détachent sans avoir aucunement l’intention de le faire. Elle se laisse aller jusqu’à mettre dans l’oubli le pourquoi de sa présence ici. Après un quart d’heure ou vingt minutes, ses doigts se séparent l’un de l’autre et elle pleure. Pas de commentaire, ni de sa part, ni de la mienne. Elle revient après quelques semaines. Elle n’a rien dit à son fils mais s’étonne de le percevoir différemment. Leurs querelles incessantes ont disparu. [1]

La jeune femme a dans le même geste apaisé ses rapports avec tout son entourage.

Que s’est-il au juste passé dans ce corps, cette forme de vie, comme disent Wittgenstein et tant d’autres – dont Roustang, Agamben, le Comité Invisible, …– après lui ? Dans ce (dé)croisement des doigts ? La question est à l’évidence « intrusive » selon le vocabulaire maniéré de notre époque. « La rose est sans pourquoi » dit un aphorisme célèbre d’Angelus Silesius, ainsi la jeune femme parvient à « se laisser aller jusqu’à mettre dans l’oubli le pourquoi de sa présence » chez Roustang.

Rose humaine. Femme-Rose.

Heidegger a consacré un livre à ce « principe de raison » qui nous fait obsessionnellement chercher le pourquoi de la rose, et la cause de toutes choses. La Raison arraisonne, elle se saisit de ce qui ne relève que de soi, du pur être-là, du fait, elle prend d’assaut le Réel, et tel le vampire ou le zombie, lui transfuse sa propre identité après l’avoir saigné à blanc – jusqu’à ce que, entre le Réel et la Raison, ne subsiste plus l’espace d’un feuillet mondain : tout ce qui est rationnel est réel ; tout ce qui est réel est rationnel, a pu écrire Hegel. Point barre !

Suffocante, inhabitable, compressive Unité.

Et pauvre nature, sommée de rendre raison, déchue au simple moment négatif de l’action humaine !

La misérable n’en a plus les moyens, de rendre quoi que ce soit, et l’antique physis, l’antique cosmos, jadis harmonie immuable, vomissent en hoquetant ce qu’il leur reste de bile dans ce recoin sali de l’univers.

Le geste, un ami m’a demandé un jour de le définir, quand j’écrivais, ici même, sur la destitution (Journal 25 et suite). Le geste est sans pourquoi, mais nous savons (sans le connaître) que parler est un geste, écouter quelqu’un est un geste, caresser la tête d’un animal ou d’un enfant en est un, écouter de la musique, nous savons que la poésie est un geste dont sont capables un film, ou un roman, une toile de peinture, à leur manière propre, sans être versifiés ou recourir aux mots. Peut-être une existence, ou une forme de vie, se ramasse-t-elle dans un geste.

Jouer est bien sûr un geste composé de gestes congruents même si éventuellement hasardeux, désordonnés…

Bah alors, tout est geste ?! me rétorquerez-vous. Non : ce qui nous importe le plus, ce en quoi le corps et la pensée s’éprouvent comme un, un Un irisé s’entend, respirant, créateur, surpris, surprenant, se développant, se multipliant, se ramifiant, s’exfoliant, se renveloppant, …dans l’infusion d’une vie précédant la ségrégation entre le corps et ce qui ne serait pas lui – mais nous constituerait censément.

Travailler détruit trop souvent le geste qu’il devrait ouvrir et former.

Le geste entre en contact, comme l’a rappelé Matthew B. Crawford (cf. Journal 24). On le sait, la pensée, et parmi elle, la science, se sont constituées, en Occident du moins, comme de subtiles opérations, des opérations sublimées, de la vision : qui regroupe dans l’horizon d’un regard la disparité des choses (annonçant le concept), le bric-à-brac inrangeable du Réel. Dès Platon, la connaissance se veut theôria, vision intellectuelle. Qui prétend « survoler » (Merleau-Ponty) les choses, comme si nous n’en étions pas, comme si nous n’étions pas incorporés à elles, dans elles, et réciproquement. Entrelacés (Merleau-Ponty, encore).

L’esprit planant sur les eaux.

Ainsi du savant, du mathématicien exemplairement, qui s’imaginent dépouillés de leur corps quand ils posent leurs belles équations. Poincaré leur rappellera à bon escient que la géométrie n’existe que pour un corps mobile.

Dieu ne fait donc pas de mathématiques. La nature n’est pas plus écrite en langage mathématique.

De même qu’elle n’est pas écrite selon la palette d’une myriade d’odeurs possibles et les marquages urineux du territoire afférents, ni selon la présence ineffable du Maître (propriétaire de tous les territoires) – si nous essayons de percevoir à la mode canine. 

La nature (au sens large), ou le Réel, supporte tous ces Mondes possibles. Sans, assurément, en préférer aucun. Ah, ce « monde sans moi » !

Qu’en serait-il, interroge Merleau-Ponty, si nous pensions non plus selon l’œil mais selon le tact, la palpation ? Ouh, je n’ose y penser !

Selon le geste, quoi…

Nos Mondes acquerraient de l’épaisseur, nous ne serions plus en mesure d’y anticiper les choses, les êtres, nous devrions attendre qu’ils nous fassent encontre. Nous ne nous tiendrions plus face à face, mais entourés, entourant, touchés-touchant (Merleau-Ponty toujours), nous serions davantage saisis que saisissant, pris que preneurs. Nous redécouvririons les anciennes Lois de l’Hospitalité, les lois de l’accueil, et l’œil « perpétuellement ivre » de l’enfant se rouvrirait. L’œil gagnerait tout à voir à partir de la main qui tâtonne et reçoit.

Au sein de toute action résonnerait la passivité, la passion, la patience, la « passiance » (Levinas), que l’action ne nierait plus mais qu’elle intégrerait, qui l’indéciderait, la déplanifiant, la libérant du but ou de l’utile. La libérant, tout court, l’agrandissant. L’amplifiant.

Ça, c’est du geste !

De là l’expérience. Non plus la « pauvreté en expérience » (W. Benjamin) propre aux époques décharnées par les guerres et l’hégémonie de la rationalité computationnelle qui nous fait confondre expérience et expérimentation (variation scientificisée du vécu humain, qui se perpétue hors du laboratoire dans la recherche essoufflée du « dépaysement », des « sports extrêmes », du tourisme, du culte du corps, … où l’important est de marquer lassement des repères sur des plans, d’examiner des courbes, de calculer des trajets, …). Non plus la pauvreté en expérience, mais, au sein de cette pauvreté globale (dont la « pénurie » et ses économies épuisées ne constituent qu'un des indices manifestes) : l’oasis d’une coïncidence avec le pur fait d’être, le pur fait de vivre.

L’expérience. La voilà !

Dans l’expérience le danger – le peri indo-européen évoquant la traversée mais aussi le danger (que recèle toute authentique traversée) – a son terrain d’élection. Le danger réside en l’occurrence dans l’arrachement au je, au sujet que nous croyons être pour nous-même, et surtout de nous-même.

Simone Weil a écrit un opuscule frappant, à la fin de sa vie, La Personne et le Sacré, où elle fait durement justice de la catégorisation juridique, morale, du sujet – la personne. La personne est ce qui m’intéresse le moins chez quelqu’un, écrit-elle en substance : tiens, un passant dans la rue –

Ce n’est ni sa personne ni la personne humaine en lui qui est sacrée. C’est lui. C’est lui tout entier. Les bras, les yeux, les pensées, tout (…) Si la personne humaine était en lui ce qu’il y a de sacré pour moi, je pourrais facilement lui crever les yeux. Une fois aveugle, il sera une personne humaine exactement autant qu’avant [2].

 Non, le sacré, qui ne se résume donc pas à un corps, des membres, des traits, une physionomie, voire des sentiments ou des pensées, lesquels définissent les propriétés d’un territoire défendu, balisé par le droit, à savoir la personne ; non, le sacré renvoie à la « partie profonde, enfantine, du cœur qui s’attend toujours à du bien », qui ne prend nulle part à quelque revendication que ce soit, mais pousse un cri informulable, un cri d’épouvantable incrédulité, quand il subit le malheur auquel personne n’est préparé. C’est l’enfant qui, dans le Christ, pousse son cri sur la Croix, explique Simone Weil.

Une « protestation impersonnelle », s’empresse-t-elle d’ajouter.

Impersonnelle ? Nous aurions pensé, au contraire, que c’est la personne qui, en nous, se cabre douloureusement contre le malheur, la personne qui balbutie en deçà de mots. La plainte, en poésie l’élégie, ne déposent-elles pas la personne en l’homme ?

Non, trois fois non ! C’est l’impersonnel en nous qui est sacré. Qui nous fait sacré. La personne cherche l’ « épanouissement », ce mot que je croyais tellement, et bêtement, contemporain, d’une bêtise typiquement contemporaine, à l’image de l'agaçante « empathie » ou de l'infantilisante « bienveillance » ; ce mot usé jusqu’à la corde, épanouissement, Simone Weil en entreprend la critique dès les années 1940 ! Un épanouissement intrinsèquement lié au groupe, entité qui, selon la philosophe, presse un des bâillons les plus étouffants, les plus hermétiques, sur la bouche anonyme de l’impersonnel. Ce dernier ne requiert pas de particulière structuration du groupe pour s’« exprimer », une démocratie, par exemple, où chacun a droit à la parole, mais la diminution du bruit, le silence où le cri de l’enfant pourra peut-être être perçu.

Voici les conditions pour que cet impersonnel puisse avoir lieu :

(…) il faut qu’il y ait autour de chaque personne de l’espace, un degré de libre disposition du temps, des possibilités pour le passage à des degrés d’attention de plus en plus élevés, de la solitude, du silence. Il faut en même temps qu’elle soit dans la chaleur, pour que la détresse ne la contraigne pas à se noyer dans le collectif (p. 45)

Simone Weil décrit notre Confinement avant l'heure – pour ceux d’entre nous qui ont la chance de le vivre dans le confort souhaitable. Remarquons encore et toujours le rôle primordial de l’attention dans la poursuite de l’impersonnel : quand l’enfant se trompe dans son addition, c’est la personne qui se trompe en lui, quand l’addition est correctement exécutée par l’enfant attentif, « sa personne est absente ». Il n’y a pas ici à se concentrer mais plutôt à s’anéantir. L’attention équivaut paradoxalement à cette humiliation de la personne. À quoi nous somme peu portés en notre époque d’inflation du moi, de la personne autrement dit, et du juridique qui la garantit et l’encourage. L'irritante « envie de pénal » de Philippe Muray. 

Le droit – invariablement lié à la propriété, au commerce, à la force, pour Simone Weil qui en attribue la paternité aux Romains (ce qui va de soi) dont, dans un autre texte, elle fait de Hitler, et du nazisme, les plus fidèles héritiers au XXème siècle. Le droit – un concept, un travestissement idéologique, étranger aussi bien aux Grecs qu’aux Chrétiens, selon elle. Imagine-t-on Saint François d’Assise réclamer des droits, ou, comme on dit, se battant pour le respect de ses droits ?

Rien à voir avec la Justice.

Chez cette femme qui laisse ses doigts se décroiser, chez l’archer allemand qui passe des mois, des années, à se débarrasser des gestes contraints, auprès du maître japonais, pour toucher, délié, la cible sans l’avoir visée (Eugen Herrigel), dans le tact, dans le jeu (amusement sérieux, et vacance), dans l’attention à l’exercice de mathématiques comme à autrui, dans l’inspiration (où les dieux parlent par notre bouche, en notre absence proférante, selon Socrate), dans la pauvreté en esprit (Eckhart), …c’est à chaque fois l’impersonnel qui affleure, à qui il est rendu grâce, à qui nous nous confions. Dont nous « faisons » l’expérience. Dès lors, nous ne nous « représentons » plus rien, la Présence n’a pas davantage lieu, qui n’est que la forme travestie, bourgeoise délurée jouant la mendiante, de la re-présentation – rationnelle.

Apprenons à vivre, à pousser, sans pourquoi. Poétiquement.

Comme la rose, comme l’enfant.

Soyons disponibles, et nous produirons de beaux gestes.

 PS : dans mon trench-coat noir, j'ai retrouvé un paquet de cigarillos Partagas. Dans la fumée je vague et me perds plus profondément encore que ces derniers jours où j'ai perdu l'idée, et la sensation, du jour calendaire, de la date. Entre la décision que je prends (que je capte, faudrait-il dire) et sa réalisation, s'écoulent souvent plusieurs jours qui me paraissent pourtant ne configurer qu'une plage de temps, une durée étale et sans heurts. J'apprends à respirer.

Hmmm. Qu'est-ce qu'y a à la télé, ce soir ? Hmmm. Qu'est-ce qu'y a à la télé, ce soir ?

 

[1] François Roustang, Savoir attendre pour que la vie change, O. Jacob, p. 154.

[2] Simone Weil, La Personne et le Sacré, Rivages, p. 26.

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