Aux confins (Journal du mois du Corona 65)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le (dé)confinement dû au coronavirus.

(samedi 6 mars 2021)

Rogntudju !, on arrive déjà à la fin des vacances ! Je suis rentré trois, quatre jours, avant Carmela et les enfants, de notre villégiature dans l'Aisne, une très belle dépendance de château. La châtelaine, une dame excentrique d'une petite soixantaine d'années, abhorrant – dans le désordre – les hommes politiques, les lobbys pro-éoliennes (elle fait partie d'une association qui milite durement pour leur destruction, ce que je ne désapprouve pas), les francs-maçons, et tant d'autres, nous a laissé disposer du parc cernant sa magnifique demeure (de 1000m2 à vue d'œil), nous autorisant ainsi de belles promenades et le ramassage du petit bois pour allumer le feu du soir. Au vrai, ce sont surtout Eleonora et Tonio qui se sont chargés spontanément du ramassage des branchettes.

« Feu de sarments », l'expression m'est venue en tête, de la lecture de poèmes de Pierre Dhainaut je crois, mais non, toutes vérifications faites, le sarment dépend exclusivement de la vigne.

J'ai « rangé » la dame chez les anars de droite, un profil de personnes que j'ai toujours bien aimé, qui n'a pas la langue dans sa poche, indocile que n'impressionnent aucun décorum, aucune fonction officielle, aucun pouvoir judiciaire ou pécuniaire, etc.

Un profil de râleur au grand cœur, et de fait, notre propriétaire nous a ramené de bon matin le café bouillant qui ouvre le jour, nous a offert des nuits de rallonge dans la dépendance, ...

Valérie dresse aussi, dans le parc, des chevaux pour le cirque, me confie une Carmela conquise.

Un autre temps, une autre durée plutôt, étale, allongée comme une mare endormie sous les arbres, devant des murs de pierres, des moellons, qui ont vu la Révolution (et l'ont sourcilleusement dédaignée), dans le boucan des oiseaux qui piaillent dès le petit matin. Sous les étoiles acérées, presque ébréchées. Des pointes de flèches arrêtées en pleine course. À peine retenues au-dessus de nos têtes.

Hostilité du ciel – quand il devient visible.

Avec Eleonora et Tonio, via l'écran de mon ordinateur portable, je suis remonté dans le passé, en 1982. Nous nous sommes lancés dans Les Mystérieuses cités d'or, cette série de dessins animés qui conte les aventures de trois enfants du XVIème siècle, Esteban, Zia et Tao, emportés malgré eux dans la chasse à l'or, au « Nouveau Monde », en quête du légendaire Eldorado. J'ai été très impressionné, comme à l'époque, par la qualité graphique, linguistique (des mots inconnus de la plupart des journalistes/animateurs d'aujourd'hui), théâtrale (la diction des doubleurs), musicale (un très beau travail sur le mode mineur, l'intervalle augmenté, dans le cadre d'une musique électronique assumée), du dessin animé, et j'ai d'autant moins compris la pertinence d'un remake de la série, sur lequel je suis tombé en croyant avoir affaire aux épisodes princeps. Dès le générique, une insupportable world music à la Peter Gabriel m'a assailli et j'ai été frappé par le flou, le manque de chair, l'inconsistance graphique, des personnages.

Les Cités avaient entre-temps été lissées, écrêtées, commercialisées, mondialisées, sulfurisées. Plus d'ambiance inquiétante, de sentiment d'étrangeté, d'Unheimliche. On est quand même, avec ces Cités, à l'autre bout du monde au XVIème, dans une nature vierge, féroce, inconnue des Européens urbanisés, face à des êtres qui sont réellement d'autres hommes... Des sauvages, crénom ! Eh ben non, avec les Cités ravalées, modernisées, on nous ressert le tiède comme il faut, un bâtonnet de surimi à la mayonnaise plutôt que le poisson éventré – qui vous a un sale œil pendouillant quand vous essayez de lui découper proprement la tête.

Bref, typique.

Nous avons visité Guise et déambulé dans les veines désertes du familistère de Godin, comme dans une ville fantôme miniature, une micro-société mise sous la cloche du Corona ; autre mystérieuse cité qui n'abrite de précieux que l'intention matérialisée de son bâtisseur, un utopiste comme il n'y en a plus depuis près d'un demi-siècle – quand le there is no alternative de Thatcher s'est imposé dans les faits, a conquis une hégémonie culturelle qui, heureusement, perd de son évidence aujourd'hui.

Jean-Baptiste André Godin a été remplacé par Elon Musk. Le surimi là aussi. Le coca zéro.

Émotion à voir les panneaux qui signalent la bibliothèque, la piscine, le théâtre, l'école, … Les bâtiments de brique rouge en imposent, la ligne droite et sa perpendiculaire quadrillent sévèrement l'espace, mais en même temps – la chaleur du clan, la vie sociale (la vraie, l'heureuse, la joyeuse, la commune, pas celle de l'individu frileux qui s'additionne aux autres, dans un triste agrégat soupçonneux), l'action (le contraire de l'activité, utilitaire, désœuvrée, crâneuse), diffusent encore leurs ondes, un écho fantomal des voix nombreuses, dans les artères délaissées.

Ciel bleu, soleil resplendissant, au-dessus de Guise. Le même soleil, le même ciel, qu'il y a un an, quand la coupole du Confinement s'est lentement refermée sur nos crânes. Je m'en souviens.

Comme au-dessus de Laon, quand j'entre dans une improbable librairie anarchiste tenue par un vieux militant à la barbe marxienne, à l'allure slave. Si je vivais à Laon, je passerais mon temps dans ce bel endroit où, dans une encoignure de 20 m2, on déniche plus d'ouvrages intéressants et de belle facture que dans l'intégralité de la FNAC de Lille. Le libraire déplore comme moi la tiédeur de l'époque. Son esprit de soumission. Les gens veulent bien discuter, m'explique-t-il, ils se déplacent volontiers pour des soirées, on invite des politiques, on débat, tout ça plaît bien à tout le monde, mais quand il s'agit de s'engager... Oui, je suis bien obligé de l'admettre.

Je quitte à grands regrets le vieux sage buvant du thé, attablé avec deux jeunes révolutionnaires, non sans avoir acquis le lourd volume sanglant d'Emma Goldman, Vivre ma vie, publié par les indispensables éditions L'Échappée. Je me demande si mon copain Franck connaît l'endroit. Une hétérotopie, comme dirait Foucault.

De retour à Marcq, je me retrouve confronté à la même tiédeur, la même docilité, morbides. Nous avons, comme tous les lycées, reçu, avant les vacances, la Dotation Horaire Globalisée, soit les moyens matériels qui nous seront alloués pour le fonctionnement global de l'établissement l'année scolaire prochaine. Comme de bien entendu, c'est la coupe claire. Et chaque année, les moyens décroissent. Des classes de première et de terminale fusionneront durant les heures de langues, des cours qui devaient avoir lieu en demi-classe auront lieu en classe complète, des postes d'enseignants sont menacés, … Comme dans l'enseignement supérieur, les contractuels font d'ores et déjà leur retour. Bien moins payés, bien moins formés, corvéables à merci, sans possibilité de désobéissance civile à cause de leur statut précaire, ils annoncent l'enseignant de demain, lequel ne sera plus un intellectuel féru de sa discipline, soucieux de transmettre pédagogiquement des connaissances, mais un animateur de séance, qui mesurera l'acquisition des compétences. Demain disais-je ? Euh...

Novlangue du management, suffisante bêtise qui l'anime (celle des auto-proclamés « communicants »), mais réel conditionnement de la population scolaire. La compétence suppose la soumission de l'élève à d'obscurs critères de conformité à une norme plus obscure encore, quand la connaissance, réalisée, incarnée, dans l'esprit, le corps, de l'élève, lui permet naturellement la critique, l'insoumission, fût-ce au Maître. Fût-ce au Livre lui-même. Dans le fil de l'instruction rêvée par Condorcet.

En somme, on dresse bien, par la compétence. On fabrique du bon troupeau. Des moutons, des ânes.

Sapere aude ! proclamait Kant. Ose savoir !

La compétence ne veut ni de l'ose, ni du savoir. Qui redondent, en fait.

Nous avons donc décidé de faire grève. Nous ? Combien de collègues serons-nous à « oser » nous mettre en grève deux jours, dès le lundi de la rentrée, pour préparer un timide bras de fer avec les instances de l'Éducation Nationale, en vue d'une audience rectorale le jeudi suivant ? Une vingtaine sur quatre-vingt collègues ? Ça ferait déjà un beau nombre. Qui osera se déplacer, prendre part, à l'AG du lundi ? Ouh ! Terreur !

Les mails s'échangent et d'aucuns se décident pour une journée, le jeudi. Et le lundi ? Ah non ! Deux jours de grève ? Vous n'y pensez pas ? Une journée, c'est déjà beaucoup ! Suis ric-rac. En plus la grève, à quoi ça sert, hein ?

Ah ouais ? T'es ric-rac ? Ben... Elle coûte combien ta montre ? Et tes chaussures, ta veste, ta bagnole, et tes vacances à la neige … ?

Tu sais que ça va bientôt être ton tour, que c'est déjà ton tour – l'emploi du temps sur deux, trois, établissements, les classes surchargées, les heures supplémentaires obligatoires, les programmes idiots, l'encadrement recruté dans la sacro-sainte Entreprise, la pandémie du « numérique », etc. Je t'en passe et des meilleures. Et les élèves, ils n'y ont pas droit, eux, à un cours de qualité acceptable ? Ils ne sont pas le « monde de demain » ?

Ohh... T'exagères toujours...

C'est ça.

Je pourrais nommer les collègues – des êtres pas moins humains que d'autres – dont je sais par avance qu'ils ne désobéiront jamais. Qui trimeront dans les conditions les plus déplorables sans oser la moindre pensée rétive. Qui ne penseront qu'à finir le Programme, même recroquevillés au sol sous les coups de schlague. D'anciens bons élèves, sans génie certes, qui ont toujours suivi les consignes, ne connaissaient que ce qu'on leur a enseigné, et, aujourd'hui, ne connaissent que ce qu'il leur faut enseigner, que ce que les Programmes leur imposent d'enseigner. Les surobéissants, selon le mot de Frédéric Gros. J'en connais d'autres qui roulent leur bosse pour eux seuls, sans égards pour la communauté, volontiers amers, et qui n'ont apparemment pas compris que leur attitude a provoqué en bonne partie la dégradation des conditions qu'ils déplorent. Que nous sommes tous dans la même galère.

J'arrête là mes caractères. Je pourrais les multiplier facilement. Ah si ! Quand même. J'aime bien les masochistes aveugles – les premiers à se faire virer pour incompétence, si le pouvoir en place réalisait leur rêve droitier d'une Éducation « Nationale » pleinement libéralisée. Je les aime bien ceux-là, leur innocence me touche.

Dans cette inertie du corps professoral, dans cette idiote soumission qui, en d'autres temps, fut criminelle – Eichmann a clamé qu'il n'avait fait qu'obéir –, dans cette triste dépolitisation des éducateurs de la Nation, ce qui m'interroge le plus c'est l'extériorité du savoir à celui qui le professe. Et réciproquement. Comment peut-on enseigner, avec l'esprit critique qui sied, la Résistance, le CNR, la discipline scientifique de l'interrogation des faits, le raisonnement hypothético-déductif, la solidarité chez Charles Gide, le doute méthodique cartésien, l'esprit de révolte camusien, ou tout simplement la langue de l'autre homme, … sans jamais en retirer de leçon pour soi ? Comment le professeur peut-il ne pas être son tout-premier, son plus exigeant, élève ?

Quid du feedback ? interrogerait le poète.

J'aurais un peu honte devant mes élèves, moi qui enseigne la philosophie, si je ne manifestais pas, à de trop rares occasions, que je ne suis pas docile. J'aurais un peu honte, si je leur manifestais que je ne me sens pas concerné. J'aurais un peu honte, si je leur manifestais que je ne suis pas à la fois l'enseignant et l'enseigné. Il y va de l'exemplarité du professeur – qui exerce l'un des métiers les plus importants qui soient, celui qui consiste à humaniser des petits d'hommes. À les former.

Autrement, on peut vendre des voitures, des smartphones. Plein d'autres choses.

Tiens, j'ai oublié de parler de Milgram.

Soyez résolus à ne pas servir et vous voilà libres © La Boétie Soyez résolus à ne pas servir et vous voilà libres © La Boétie

 

 

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