Aux confins (Journal du mois du corona 21)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Lundi 6 avril 2020)

Tonio aime beaucoup à jouer avec sa grande sœur. C’est souvent réciproque, mais, à la longue, Eleonora éprouve les limites du jeu avec un petit garçon âgé de près de 3 ans de moins qu’elle.

À ces âges, 3 et 5 ans, le moindre mois d’écart a son importance, la moindre année recouvre un éventail de gestes nouveaux (physique, mentaux, spirituels, …) que le petit être incorpore comme de frappantes évidences – alors que ces dernières constituent la partie vive, déliée, d’apprentissages endurants, nombreux, complexes, qui s’engrènent en profondeur.

Je suis vraiment admiratif de cette capacité, de cette soif, d’apprentissage des enfants. De cette souplesse, de cette plasticité, à faire grossir la bulle de savon que j’appelle un Monde, talent naturel que la plupart des adultes étoufferont puis perdront rapidement, et presque suavement – il faut voir leur rictus satisfait, à ces êtres d’argile, à ces Golems répétant à l’infini deux ou trois gestes inutiles dans une aire limitée à leur socle.

Qui finiront, comme les autres, dans une carrière d’idoles poussiéreuses, brisées. Sous le ciel imperméable et les arbres cycliques.

Les meilleurs d’entre nous grossiront les rangs clairsemés de tristes titubants zombies. Gourmands de leur hébétude grégaire.

Pfff, ça va mal. J’exagère. J’accuse le trait…

Je me déprime moi-même à me relire. Mais je le redis – j’envie les enfants, leur effrayante  puissance d’invention, et eux le devinent, que je suis envieux. Tout ça reste entre eux et moi, bien entendu.

Ce matin, dans la salle à manger, Tonio a donc gémi, hurlé, pleuré… Sa petite tête brune, encapuchonnée (il est l’un des sectateurs de la capuche de salon), coincée, tressautante, dans ses avant-bras. Sa sœur ne désirait plus jouer avec lui. L’intéressée voulait en fait « changer les règles », me confia-t-elle. Je ne savais au juste de quelles règles il s’agissait – un diplodocus en plastique boulotait un stégosaure, non loin du vicieux tyrannosaure, … – et je n’eus guère le courage, j’avoue, d’arbitrer le différend, du moins pas en expert – lequel eût dû examiner le détail des règles en question afin de se prononcer sur leur légitimité.

J’ai demandé à Eleonora si elle consentait à diminuer ses exigences, et par ailleurs suggéré à Tonio que le jeu pouvait s’améliorer en variant les règles accoutumées. Ce fut un Niet sonore de la part de Tonio et Eleonora marqua sa lassitude de toujours devoir céder aux oukases de son tyran de petit frère. Lequel, devinant que sa sœur ne céderait pas cette fois, lui proposa d’aller jouer au jardin : à loup touche-touche (un loup doit toucher une proie qui se transformera en loup à son tour alors que l’ancien loup muera en proie fuyante, laquelle pourra, ouf !, se confiner dans un espace exigu du jardin, désherbé et réputé un refuge inexpugnable) ou à loup glacé (là, le loup fige la victime d’un coup de patte aristocratique, quasi papal).

Je fis remarquer à Tonio que, dans le second cas, le loup se retrouverait rapidement seul, dans un espace désolé (on commence à peine à semer des graines) …

Tonio en fut consterné.

Il suggéra l’intervention d’un robot.

Bon.

Heureusement pour nous que, dans la clameur générale, une masse noire et velue se précisa en haut du rideau du salon.

Un ragno !

En effet, énorme (de la taille d’un chaton féroce), l’araignée avait crû depuis les régions subatomiques de l’Univers et achevé de conquérir la visibilité dans notre maison – la dernière avant la fin du monde, pour paraphraser Douglas Adams. En haut du rideau du salon. Qui n’en demandait point tant.

Imminente et transcendante, la bestiole, comme la mort selon Emmanuel Levinas.

Je tiens à votre disposition les 18 portraits sur le vif que mes enfants, et surtout Tonio, ont exécutés de cet être transdimensionnel, qui évoquent à la fois les mondes de magie noire rêvés par Clark Ashton Smith, l’ami de Lovecraft plus lovecraftien que le gentleman de Providence, et les petites boules de suie, bondissantes et clignant de l’œil, de Miyazaki dans Mon Voisin Totoro.  J'ai renoncé à tenter de restituer les commentaires savants qui ont accompagné ces œuvres paniques et enthousiastes.

Hier, dans le jardin, j’ai mis un terme momentané à mes retrouvailles avec Borges. Je ne l’ai pas avoué, au Journal 17 où les poignantes retrouvailles furent pourtant consignées : j’ai été stupéfait par la relecture du Jardin aux sentiers qui bifurquent. Je me souvenais d'une tout autre chute que celle que j’ai racontée (ou rappelée). Dans mon souvenir, le narrateur mourait d’un coup de revolver donné par un assassin froid, calculateur.

Eh bien, non, dans le Jardin, le narrateur est arrêté et condamné à la pendaison ! Stupéfaction, stupeur, … tout ce que vous voudrez. Coup de froid dans le dos. Mon souvenir était pourtant très net. Feuilletant Fictions, je suis retombé sur la nouvelle dont j'ai hybridé, ou permuté, la fin avec celle du Jardin : La Mort et la Boussole. Titre à la Poe, dont Borges est de fait un grand admirateur. A la fin de la nouvelle que j'ai relue avec émotion, c'est l'enquêteur qui meurt d'une balle de revolver minutieusement administrée, ce au terme du parcours d'un labyrinthe spéculatif, talmudique, savamment (et grossièrement) tramé par le criminel (qui cherche vengeance).

Parfaite symétrie des deux nouvelles, ce qui ne doit pas étonner de la part de l'écrivain argentin, que j'ai niée en nouant les nouvelles l'une à l'autre par la queue, en ruban de Möbius, figure qui me poursuit ces derniers temps.

Mon souvenir, pourtant, je le répète, était net. Pour moi indiscutablement fidèle.

L'impression que j'en retire est l'Unheimliche (je traduis le mot en-dessous) repris et conceptualisé par Freud, dans un article célèbre, où le génial père de la psychanalyse confesse le frisson d'angoisse – mêlant le déjà-vu et bien d’autres affects impondérables – qui fut le sien, dans Venise, à revenir toujours, malgré soi, malgré les tentatives de rompre le charme, au même point de sa promenade – au quartier des prostituées. Le même type d'errance circulaire, d’infini rebrousse-chemin, que celui de l'abbé Donissan dans la campagne ennuitée du Nord, qui conduira le Saint, à la même époque, à la rencontre avec Satan ; chez Bernanos.

L’errance en ligne droite, fût-elle courbe, la course à rebours, c'est le labyrinthe fiévreux dont parle, ce sont ses derniers mots, Lönnrot, l’enquêteur piégé, dans La Mort et la Boussole. Labyrinthe que j'avais cru, moi, imaginer pour l'homme de Greg Egan au Journal 17. Bref.

Je connais ces frissons d'Unheimliche, d'inquiétante étrangeté, d’étrange familiarité (le Heim signifiant la maison, le chez-soi, le foyer, …), etc. dans des occasions que j'essaie de noter (dans ma mémoire). Où j'ai la nette sensation d'avoir bifurqué, moi aussi, d'avoir changé de rails sur mon trajet existentiel.

J'ai par exemple le souvenir très net de la mort d'Eric Clapton, peu de temps après celle de son petit garçon. Je me souviens de la mort de Richard Branson, le milliardaire, alors que c'est son ami Steve Fossett qui a disparu en avion.

Les deux hommes se portent bien aux dernières nouvelles.

Je m'explique assez mal tous les souvenirs infidèles que je me rappelle fidèlement.

La fin du récit de Borges, où l’enquêteur évoque les mondes multiples (et sa propre mort multipliée), signe exemplairement le plus récent avatar de ces représentations – qui ne re-présentent rien (de, dans, ce monde).

Hier au jardin, je relisais Voix d’Antonio Porchia. J’avais aperçu le livre alors que je pédalais sur le vélo elliptique – l’honorable bibliothèque de Carmela ayant été balayée d’un revers de patte, ou d’un coup de tranche de livre, méprisant par ma propre bibliothèque léviathanesque, et se retrouvant donc confinée dans la véranda avec ledit vélo.

Livre que j’ai offert à Carmela, dont la traduction fut établie par Roger Munier.

J’ai donc rouvert le livre. Au jardin. Préface de Borges. Bien sûr ! Hé hé ! Qui conseille une méthode de lecture du court recueil d’aphorismes : l’ouvrir au hasard, piocher la sentence du jour. Je ne lui ai pas obéi. J’en ai un peu marre de Borges. Mais Eleonora a remarqué la curieuse disposition des pages : beaucoup de blancs, et une police de caractère énorme, assez laide en l’état.

  • C’est bizarre, ce livre !
  • Ah oui, ma beauté ! Il est bizarre ce livre !
  • Ça se lit vite, hein ?
  • Pas si sûr ma chérie.
  • Ça se lit vite pour un adulte, y a pas beaucoup de mots !
  • Tu as raison, ma beauté. Mais… C’est comme de la poésie. Chaque mot est important, d’autant plus qu’il n’y en a pas beaucoup. Tu comprends ?
  • Bien sûr.
  • Tiens, tu veux faire une expérience (Eleonora hoche la tête, rayonnante) ? Tiens, tu ouvres une page au hasard… Voilà… Tu désignes une phrase… Bien…
  • Alors ?
  • Eh bien, je te lis la phrase : « La fleur que tu as dans les mains est née aujourd’hui, et déjà elle a ton âge » …

Elle a souri.

Je suis sûr qu’elle a compris.

Ces enfants, vous disais-je…

Un Ragno © Tonio Un Ragno © Tonio
 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.