Aux confins (Journal du mois du corona 51)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Mercredi 6 mai 2020)

Le Confinement est propice à la libération des énergies latentes, dont le souvenir fait éminemment partie. J'ai remis la main par hasard sur un début de récit, entamé il y a cinq ou six ans. J'étais sous l'effet du roman d'Anna Kavan, Neige, un récit de fin du Monde, où un homme se met en quête d'une femme à la chevelure blanche comme un rayon de lune, en plein blizzard universel. Je ne garde que quelques images de ce récit à la lenteur hypnotique. Une version pâlie, exsangue, à l'autre extrémité du spectre, du long roman ténébreux de William H. Hodgson, Le Pays de la nuit, qui appartient quant à lui à un futur inintelligible – d'une géométrie inconnue de notre Monde.

Anna Kavan fut une femme aussi énigmatique que le Monde qu'elle a suscité comme un sortilège aux effets durables mais difficilement discernés. Le titre de mon récit, temporaire comme il se doit, est un hommage rendu à la romancière anglaise méconnue. Dans ces quelques pages (j'ai écrit davantage et pense maintenant à achever ce que j'ai commencé), la première partie, le décor est planté – un Confinement. Le Confinement : les derniers hommes de la Terre sont reclus dans un Hôtel gigantesque, blindé, pendant que la planète est agitée de convulsions qu'on ne sait interpréter : agonie, renouveau... Comme aujourd'hui, en fin de compte.

 

NEIGES

 

Les milieux, les atmosphères, dont tout un récit doit être trempé.

Baudelaire

1.1 L’Animal

J’aime passionnément dormir.

J’ai de la chance : aujourd’hui, c’est le monde entier qui dort, le monde au-delà de l’Enceinte, dans les jardins, et ici, à l’Hôtel. Qui dort d’un sommeil de pierre et de givre sous la lumière variable.

Depuis ma chambre, au septième étage, je regarde au loin. Le ciel est un lourd tapis qui s’enveloppe, se développe, dans le vent, se tord, une étoffe épaisse, laineuse, traversée d’éclairs, de bourrasques bleues et mauves, rincée parfois d’un aveuglant rayon de soleil rouge. Beaucoup de choses se passent dans le ciel et j’apprends.

Je me demande si un jour nous reverrons la lumière telle que je me la rappelle : une transparence où le monde se simplifie et s’approche, une évidence. Par la fenêtre, ce que je vois n’a rien d’évident, et même si je n’entends rien, je sais que le monde est devenu un interminable gros bruit – des plaques de centaines de kilomètres s’enchevêtrent dans les profondeurs et recomposent le squelette de l’Animal ronflant, agonisant peut-être, sur lequel nous trottinons, la lave et la roche coulent dans de nouvelles artères, des veines qui se tendent d’un coup, c’est tout un sang qui se régénère et ranimera l’Animal.

Espérons.

Je devine le cœur qui bat sous les fondations de l’Hôtel.

Un éclair frappe, puis deux, trois. Interrompus, cassés, par l’Enceinte, au-dessus de l’Hôtel. J’appuie mentalement sur le bouton « Animal», et c’est pire que prévu – le vent qui hurle, l’avalanche des pluies, l’explosion du monde, insupportable.

Une simple pression mentale et c’est la paix.

Le monde a beau dormir, son rêve est assourdissant, plein de gestes. Il me terrifie. Qui, parmi nous, aurait la force de rêver ce rêve ?

  • Tu viens, Gilles ?
  • C’est déjà l’heure ? J’arrive.

Sans Daniel qui rentre dans ma chambre comme chez lui, je ne réussirais pas à  m’arracher au rêve de l’Animal. Il faudra qu’un jour je sorte, que je sorte vraiment. Je le sens, c’est certainement ce qui, du rêve, me terrifie – la réalité qu’il promet : un jour je sortirai, j’irai au-delà de l’Enceinte, et il n’y aura plus de bouton à presser, plus de silence.

 La pluie, le vent, les éclairs.

Daniel n’entend pas l’appel, ne ressent aucune peur, et je lui en veux. Nous prenons l’ascenseur, les locataires se tiennent, silencieux, à côté de moi qui ne suis pas revenu de ma fenêtre, aveugle et sourd. J’entrevois pourtant l’aluminium dépoli où nous formons des ombres immobiles.

Le sas s’ouvre dans l’un des temples de la cave. Sous terre, protégées par l’Enceinte, les choses reprennent de l’épaisseur, elles se concentrent. Je m’assieds à côté de Daniel et petit à petit je reprends conscience. L’odeur des fauteuils en cuir provoque une légère nausée, et le grincement quand ils pivotent accentue la sensation d’imperceptible tangage.

Nous sommes tous là, réunis autour de la table magistrale, deux cent un à commencer la prise de parole, au même moment que deux cent un autres locataires rassemblés neuf fois dans neuf temples identiques, dans neuf autres ailes de l’Hôtel, sous la même terre remuée, bâtie, sculptée pour nous. À chaque fois, je perçois le grésillement du nombre, la vibration de la parole par milliers. Aujourd’hui encore je me laisse aller au vertige de la même scène répétée dix fois, passée par dix miroirs ou dix fois reflétée, avec pour seuls reflets discordants les éphémères individus humains.

Qu’est-ce que nous pouvons faire d’unique ? Où sommes-nous, ici ?

  • Regarde à droite, à deux heures environ.
  • Quoi ?
  • Regarde à droite, me répète Daniel. À deux heures, environ.

À deux heures je la reconnais, évidemment. Il ne saurait être question, dans le temple, de baigner dans la lumière, c’est dans l’ombre que chacun des visages apparaît, mais, même dans cette ambiance de lac souterrain, je la reconnais. Elle est assise à côté de son compagnon. Tache blonde, vaporeuse, diluée, avec deux points bleus, deux pointes trop bleues, à la place des yeux. Je distingue sa robe blanche. La robe que j’ai vue jetée sur l’accoudoir du fauteuil poussé contre un des murs de ma chambre. Il y a… longtemps. Vidée du corps qui vivait sa vie ailleurs. Lucie. Lucie. Cet insignifiant prénom de la lumière. Et son compagnon.

  • Mes amis, provoquons la syntonie.

Debout, l’œil fermé, main dans la main avec mes voisins, à l’écoute de leur respiration, leur pouls sous mes doigts, je la revois. Dans la chaîne d’union elle est présente, ses mains, son sang qui circule jusqu’à moi. Et sa robe blanche sur le fauteuil.

  • Le conseil se tient aujourd’hui pour remplir un ordre du jour peu chargé. J’aurai d’abord le plaisir de faire une présentation personnelle. Et ensuite nous devrons statuer sur le Paysage.

Une présentation personnelle. Oui, Lucie est de retour. Et son compagnon. Marc, si mes souvenirs sont bons.

  • Dans le cercle, chacun est à sa place, dans le cercle nous sommes tous au milieu.
  • ET NOUS SAVONS !

La syntonie n’opère pas. Je ne me sens pas dans le cercle, encore moins au milieu. Et c’est la même chose pour Daniel. Ce pour quoi nous sommes devenus amis. Non, nous, nous ne savons pas. Et je ne sais pas plus qui est parti, qui sont les deux hommes que Lucie et Marc ont remplacés. Avant, je l’aurais su sans lever les yeux, sans attendre le prononcé de l’ordre du jour. Dans mon ventre il y aurait eu ce creux.

  • Rendons grâce au Grand-Être !
  • Amen !

Mon amen si faible, moi qui tremblais autrefois à le prononcer, moi qui l’attendais et m’y plongeais. J’écoutais chaque syllabe dans le son, leur écho secret, et je m’y perdais. C’est fini.

  • J’ai donc le plaisir d’accueillir Lucie et Pierre. Après cinq ans passés dans l’aile E, ils nous reviennent, et j’espère pour une décade !

C’est donc Pierre. Ils se lèvent, hochent la tête en souriant, puis se rassoient. J’avais oublié qu’il était si grand. Elle s’est coupée les cheveux mais le sourire est resté, avec sa dissymétrie, ce petit haussement du côté gauche de la lèvre, qui dérange le visage. Un coup de vent gracieux dans un beau paysage. Tant de lumière dans ce visage, Lucie, et le sentiment, à nouveau, le sentiment nécessaire, irrésistible, qu’il serait si facile de vivre avec toi, qu’on vivrait mieux en vivant par toi. Ce trou dans ma poitrine, maintenant.

  • J’ai le plaisir de vous présenter un autre couple. Eva. Et Camille. Ils nous viennent de l’aile I. J’espère qu’ils nous resteront pour une décade !

Tiens, Camille. Un Neutre, j’en ai peu vu, il faut oser, aujourd’hui. Les cheveux rasés, blancs, la peau plus blanche encore, maintenue dans son lait par l’overdose, l’œil brillant quasi rouge, un œil de saurien, d’animal mort. Une allure coupante, plantée au plein milieu de cet espace que nous parcourons tous, ici, qui va insensiblement de la Femme, Vénus maternante et rotonde, à l’Homme, muscle tueur, organisme affamé. De quel côté Camille ira-t-« il »durant cette décade ? Il est, comme il pleut, c’est troublant d’observer ce type de vie élémentaire. Est-il la nature, la nature humaine, je n’en suis pas sûr. Eva est moins immédiatement remarquable, la tête petite mangée par une énorme chevelure noire. On n’en voit pas la fin. Et de larges yeux gris. Dans la chaîne l’inquiétude point, face aux deux nouveaux locataires. Puis passe, comme tout, rapidement agglomérée. Ce sont donc quatre hommes qui sont partis, quatre qui sont venus, ou revenus, et je n’en ai rien su.

  • Il nous faut maintenant passer à l’ordre du jour proprement dit. Le Paysage.

Le Paysage, le Paysage ! Plus qu’assez du Paysage !

Je me calme, même si je n’ai pas parlé plusieurs dizaines de visages se sont tournés vers moi, qui me sourient ou m’interrogent muettement, l’onde émotionnelle disparaît. Je me calme. Je ne suis donc pas complètement séparé. Le Paysage. Il ne devrait pas y avoir de Paysage, nous devrions être capables de supporter la vue de l’Animal. La vue directe, sans écran. Puis de réapprendre le son, le bruit – de la vie. Puis d’endurer l’odeur, les odeurs, de laisser rentrer la matière de l’Animal dans nos chambres, son haleine – que nous réhabitions la Terre. Même suffoqués par la peur.

Au lieu de cela, les locataires vont demander l’obturation de l’écran, la disparition du ciel, des éclairs, de l’Animal derrière l’Enceinte. Et un Paysage de sable, le soleil, le ciel bleu. Un revêtement impassible sur la tempête réelle, vitale. Que l’Animal recule, qu’il recule loin de l’Hôtel, le plus loin de nous !

Je n’y tiens plus :

  • Il n’y a pas lieu de discuter, tout est arrangé d’avance. On va remettre sur l’écran un paysage idyllique, un peu de sable qui vole et un soleil immobile, et tout le monde sera content ! Je dois vous avouer que j’en ai assez de cette mascarade !
  • De quelle mascarade parles-tu mon cher Gilles ? Tout le monde a le droit à la parole dans cette aile, comme dans toutes les ailes de l’Hôtel…

Dominique, le président de séance, croit à ce qu’il me dit. Je le vois interloqué comme à chaque fois que je prends la parole, et je suis à chaque fois moi-même interloqué par sa surprise, par cette scène que nous rejouons. Lucie me regarde du regard désabusé que je lui ai vu cent fois. C’est la nouvelle, Eva, qui me prend de court. Elle s’est reculée, et elle rit dans l’ombre, la touffe noire qui dort sur son crâne bouge mollement. Et l’autre, avec ses yeux rouges, bien campé dans son fauteuil, somnolent dans sa cloche à reptiles.

  • Mais oui, une mascarade. Tu le sais bien, Dominique. Personne ici ne demandera à ce que nous laissions le Paysage intact. Tel qu’il est. Personne ne veut voir la réalité.
  • Mais quelle réalité ?
  • Quoi ? Quelle réalité ? Dois-je répondre ?

Un silence. Les gestes de Dominique pour maintenir le calme, la syntonie.

  • Je suis désolé de rompre l’unité, mais je pense à nous. Nous ne pouvons pas continuer à vivre dans ce rêve. La réalité, c’est dehors ! C’est l’Animal qui vit, qui bouge de tous ses membres, il est peut-être en train de mourir ou il est en train de se réveiller, je pense qu’il se réveille, j’espère qu’il se réveille, mais nous ne pouvons pas rester séparés de lui comme s’il n’existait pas. Nous devons l’observer, le surveiller, nous devons l’aider, il a peut-être besoin de nous…
  • Je comprends ton inquiétude, Gilles, mais les Gardiens observent l’Animal jour et nuit.
  • Je le sais bien, mais ils ne font qu’observer, observer, observer… Cela fait longtemps qu’ils ne voient plus rien, ils sont perdus dans les détails, ils voient du vent, des couleurs, un rocher qui se brise, ils n’ont aucune idée de l’Animal, ce sont des vieillards accrochés à leurs manies. Des myopes dangereux. Si la terre s’ouvre et que nous tombons, ils ne s’en rendront même pas compte, ils compteront les cailloux !
  • Où veux-tu donc en venir ?
  • Il faut que nous réapprenions à vivre la fenêtre ouverte ! Il faut faire disparaître les filtres entre nous et la Terre.
  • L’Animal…
  • Pardon, l’Animal. Nous devons vivre à nouveau avec l’Animal. Avec lui ! Je vous le répète : avec lui !

L’onde d’angoisse qui tourne en pendule autour de la table magistrale et électrise le vide entre nos épaules et nos doigts met du temps à disparaître, certains d’entre nous ont les yeux assez aiguisés pour la percevoir, filin grésillant, mauve doré, qui apparaît ponctuellement, retombe en flammèches, reparaît, se retend, jusqu’à ce qu’une forme de paix artificielle, saturée par les substances coulant dans notre sang, rétablisse son empire.

 Daniel m’a serré la main, mise en garde ou signe de confiance… Peu importe. 

Dominique rompt la chaîne sur les mots de clôture rituels (« retirons-nous ensemble… »), et je me retrouve seul avec mon envie de foudre, de tempête, de course dans l’espace libre. Et ma peur.

Non, il y a ce rire aussi, et cette masse de cheveux noirs endormie.

 

J'ai un petit pied-à-terre à la campagne... J'ai un petit pied-à-terre à la campagne...

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