Aux confins (Journal du mois du Corona 69)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le (dé)confinement dû au coronavirus.

(dimanche 6 juin 2021)

Eleonora est, depuis jeudi dernier, âgée de 7 ans. L'expression stéréotypée s'impose à moi : je ne l'ai pas vue grandir. Elle est à la fois la même et l'autre que ce bébé dont j'ai regardé, l'autre nuit, les photos – le visage a changé, mais il demeure le même. À partir du visage d'aujourd'hui, on reconnaît aisément le visage d'hier, alors que le visage qui riait aux éclats cet après-midi, quand nous jouions au tennis dans le jardin brûlant, n'aurait pu, lui, être déduit du visage d'hier.

Mystère de la création. Grâce de l'irréductible, imprédictible, nouveauté. De la vie, quoi.

Nous avons reçu hier une dizaine d'ami(e)s d'Eleonora, pour fêter l'événement. Les 2h30 ont passé plus rapidement que nous ne le craignions, Carmela et moi, même si elles ne furent pas exemptes de leur lot de têtes cognées contre le radiateur, de lits démontés à l'étage, de fleurs piétinées dans un jardin qui semble aujourd'hui avoir subi le galop d'une centaine de bisons en furie, le tout dans un joyeux vacarme … Grosse poussée vitale dont les adultes ont perdu l'idée et l'énergie.

De l'enfance au poème il n'y a qu'un pas.

Depuis des mois je ne quitte plus les recueils d'Alain Borne que j'ai pu réunir. Alain Borne dont j'avais lu quelques vers il y a des années, dont je m'étais dit qu'ils mériteraient un jour une petite attention de ma part même si leur mièvrerie apparente ne m'incitait pas à devancer le rendez-vous.

Que n'ai-je plus tôt détrompé cette première, cette rapide, naïve, approche !

Il y a deux ou trois mois, Frédéric m'a demandé de l'accompagner dans l'appartement de son beau-père, un ingénieur récemment décédé. Il avait besoin de mes services de liseur, de « connaisseur » du livre. Les gens, même les amis, ne comprennent pas que c'est la lecture qui m'intéresse, au-delà du livre, un certain type de lecture...

Nous avons pénétré dans un appartement moderne de bonne taille, ou plutôt dans une bibliothèque amoncelée au long des murs, serpentine, flexueuse, à l'organisation interne aussi hermétique, concertée, que la légendaire bibliothèque d'Aby Warburg.

Beaucoup de livres d'art, d'art brut, de romans choisis (Hardellet, Cingria, Calaferte, …) et des recueils de poésie en nombre exceptionnel par rapport à la bibliothèque des « lettrés » que j'ai pu rencontrer – un vrai pan de murs versifié. Parmi ceux-ci, quelques recueils d'Alain Borne. Je feuillette. Et, immédiatement, le choc. D'une langue charnue, gonflée de sève, érotique, qui touche juste.

J'ai remis deux ou trois fois les pieds dans la bibliothèque sépulcrale, qui m'a donné l'impression d'une bête écorchée, en attente d'équarrissage. J'ai plaint Frédéric de devoir donner du couteau dans ces tripes encore vives. Et j'ai été sonné de voir mon roman palpiter dans le ventre de la bête. Je l'ai, à son tour, feuilleté, il vivait et avait vécu autrement – d'appartenir à ce vaste organisme composite. Comme une note sonne autrement dans une autre chanson, un prélude, que dans la gamme dont on l'a extraite.

(La même douloureuse sensation de bœuf écorché, de bête éventrée, à l'entrée dans une cathédrale de Lisbonne, tapissée d'un sang défraîchi. Mais quelle cathédrale ?)

Je me suis dit que cet homme, récemment décédé, dont l'âme se (dé)matérialisait dans ses livres, parmi cette ordonnance mystérieuse, indéchiffrable, de volumes de tous ordres, aurait pu être mon ami. Je le comprenais post-mortem, il s'adressait à moi post-librum.

Que deviendra ma propre bibliothèque à ma mort ? Qu'en feront Carmela et mes enfants ?

Je serai encore, après ma mort, quelqu'un qui prend de la place, et parfois trop.

Mes milliers de livres formeront mon identité sursise, une spectralité bavarde (le halo autour du spectre, pas le spectre lui-même, dont la voix, comme lui, est morte).

Avant l'inévitable dispersion.

Pensant à Alain Borne, je pense donc au beau-père de Frédéric, et je le remercie de m'avoir donné ce très beau conseil de lecture par-delà la clôture de son existence.

Je ne m'appesantirai pas sur la vie profane de Borne, avocat qui vécut au milieu du Xxème siècle et connut son heure de relative notoriété, reconnu qu'il fut des Aragon, Éluard, Seghers, Char, Emmanuel, ... avant de mourir en 1962, jeune encore, dans un accident de voiture. Il est aujourd'hui tombé dans l'oubli, ce même si quelques éditeurs comme Voix d'Encre ou Editinter, par le biais de Philippe Biget notamment, tentent de faire résonner encore sa voix si particulière. Si profonde et douloureuse, comme nous allons pouvoir l'entendre.

Soit un recueil comme Terre de l'été, publié en 1945.

 

Dans le soir

 

Dans le soir de soleil

la veuve baigne son corps,

et l'eau est un pauvre mari

tiède et discrète sur ses cuisses.

 

Eau transparente où je me vois,

et mon joyau est sous la terre ;

le bruit du vent qui m'ensorcelle,

filtre du pin sous quoi il gît.

 

Que reste-t-il sur les tombeaux

de la chaleur qui m'enfermait ?

je dors dans un froid plus profond

que celui d'au-delà des pierres.

 

Je veux partager les racines

qui forment ombre à tes cheveux,

et renoncer à l'air terrible

qui me prive de tes baisers.

 

Au caillou des visages

il est encore des étincelles,

ô mes yeux noirs partis du jour,

personne, hélas, ne vous rappelle.

 

Et mon amant, malgré mes pleurs,

viendra bientôt fendre mon corps,

menuisier au geste précis,

et le plaisir grandira ma plaie.

 

Qu'est mon sang de haut parfum,

et ma voix rosée du printemps,

à ce bouvier qui prendrait sa joie

de l'étreinte d'un faisceau d'orties ?

 

J'ai perdu le nom de l'amour

en perdant ma neige torride,

tout s'attiédit à mon entour

comme cette eau, bracelet livide.

Alain Borne

*

J'ai choisi ce poème au quasi-hasard, car, avec Alain Borne, tous les poèmes ont une telle puissance visionnaire qu'on se demande s'ils ne nous convoquent, ne nous aimantent, à leur lecture. Tout y est, de ce qui me fait vibrer dans la poésie de Borne, dans ce qui me fait hésiter à ouvrir un de ses recueils. Tout y est : du corps de la femme, un véritable organisme, un animal lourd, riche de sang, une chair à la fois vive et morbide, qui n'est pas toute la femme car la chair a ses propres appétits, sa texture, et son propre mystère – comme un gouffre où s'anéantir dans un dernier cri. Tout y est : de la neige qui bout, comme l'été recèle en son cœur une pointe de gel incoercible ; de la nature avec laquelle nous résonnons dans une correspondance qui n'exclut pas la violence, où, au milieu des fleurs, dans le paysage paisible, gît le cadavre fracturé, jambes ouvertes, comme un coffre à la serrure brisée, recouvert de foin. Tout y est : de cette impression que le poème cèle un secret, qu'il le manifeste, mais ne se comprend pas lui-même, d'où la nécessité d'une parole parfois trop luxuriante, d'un verbe parfois métaphorisé à l'excès, qui cache ce qu'il (se) dit en le disant, au milieu duquel vaguent, en silence, des fantômes : « Un chien malade court sans fin léchant le sang qu'il a perdu » (Le plus doux poignard). Des fantômes résistants, insistants, qui durcissent l'os du poème, sans quoi ce dernier ne peut vivre ni sa chair fleurir. « Vider sa lumière » (L'Iris marchait de son odeur) : il faudra attendre un Guy Viarre pour retrouver ce sens du néant qui troue le plein de l'Être. Mais chez Viarre, la forme entrera en résonance avec son à-dire et assumera un tranchant qui laisse saillir le disloqué. Chez Borne, le flot roule, les mots coulent en grand charroi, se fracassent sur les pierres, dans un paganisme tout ensemble solaire et glacé, lequel rappelle les meilleurs moments de l'effrayant récit d'Arthur Machen, Le Grand dieu Pan.

Derrière le voile, sous la chair, il n'y a rien.

La lecture du poème de Borne en ressort éblouie et pénible, pour quoi, peut-être, peu d'entre nous savent qu'il y a là un des plus grands poètes du Xxème siècle, un des plus souffrants aussi.

(Je n'en dirai pas plus, tellement grande est l'émotion, la Stimmung, qui me prend au simple feuilletage d'un recueil du poète. Et je ne peux m'empêcher de penser que sa mort brutale, comme le fut celle de Jean-René Huguenin, attesta simplement la bascule dans une mort sans cesse pressentie, effleurée, caressée.)

Bonjour, je cherche le nouveau livre de Raphaël Enthoven, vous connaissez ? © Bibliothèque de Warburg Bonjour, je cherche le nouveau livre de Raphaël Enthoven, vous connaissez ? © Bibliothèque de Warburg

PS : Philippe Jaccottet est mort le 24 février dernier, Bernard Noël le 13 avril. J’ai relu un peu de Jaccottet et me sens toujours très loin de ces mots d’un âge révolu, assez peu français en somme, plus germaniques que français, les mots d’une parole sévère, janséniste, pré-baudelairienne. Encore un de ces poètes qui semblent étrangement dépourvus de corps, on n'ose dire de chair. Bernard Noël m’est plus proche, mais c’est son baroque Château de Cène qui m’a retenu il y a quelques décennies maintenant, plus que ses Extraits du corps et autres recueils plus récents, qui auraient dû, théoriquement, davantage me parler… Il me faudra m’intéresser à ses essais dont je n'ai lu que des bribes qui n'avaient pas plus éveillé mon attention.

PPS : J’ai dû me résoudre à me faire vacciner – dans un de ces vaccinodromes ressemblant à un abattoir futuriste, du type Soylent green… J’essaierai de parler de cette bizarre expérience dans ma prochaine note.

 

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