Aux confins (Journal du mois du corona 22)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Mardi 7 avril 2020)

Le matin, le tard-levé que je suis (né à 3 heures du matin, recouché un peu plus tard, je n’ai jamais réussi à combler mon retard natif) combat sa mauvaise conscience en inspectant les chambres des enfants (le jonc de mer y est populeux), en les aérant, en y exhumant un ordre viable, etc.

La chambre de Tonio m’émeut toujours. Mon petit Spiderflash (un crossover de Tonio, dont il rit beaucoup lui-même, et dont l’appel à la rescousse nous permet de l’exfiltrer presque instantanément d’un gros chagrin, où Flash, le superhéros, se retrouve, en sus de ses talents propres, affublé des capacités de Spiderman), mon petit Spiderflash dort dans un terril d’une vingtaine d’animaux en peluche, de doudous païens confectionnés par sa mère, et de figurines en plastique de superhéros (trois versions identiques de Spiderman, un Iron Man, un Captain America, …), après avoir bardé l’entourage de son lit des livres du moment : ce matin, un livret où le loup avale une taupe (sans qu’elle s’en rende compte) qui continue de faire la cuisine au fond du gosier de la méchante bête, et finit par l’enfumer ; un autre (volumineux) livre sur le débarquement lunaire (il primo uomo sulla luna) ; et, last but not least, le best-seller mondial, che me l’ha fatta in testa (dans lequel une autre taupe, décidément l’animal préféré des enfants, se met en quête du producteur de l’excrément reçu sur la tête, qui lui fait une manière de keffieh du meilleur goût)…

Ah, j’allais oublier l’album de 300 « stickers » de Spiderman et autres Bouffons Verts, etc. 

J’ai beaucoup d’émotion à ranger les livres du petit homme dans une de ses bibliothèques, à défaire le mystérieux arrangement. À profaner l’espace sacré. À parcourir un Monde déjà tellement large, proliférant de signes.

De même qu’à voir les figurines (les trois Spiderman, et Iron Man) debout, parfaitement alignées, à côté de son assiette et de son verre à moutarde Star Wars (où R2D2 fait le crâneur), quand il mange en notre compagnie. Qui l’accompagneront à la sieste, puis redescendront au rez-de-chaussée avec lui. Dans une espèce de veille, de vigilance, ininterrompue.

Ça crée, ça n’arrête pas de créer.

Comme le Dieu des scolastiques.

C’est normal que les enfants n’en puissent plus en fin de journée. Ça bosse !

Le Monde d’Eleonora est, j’ai l’impression, moins impeccablement circulaire, moins dense, moins compact pour tout dire, fendillé qu’il est déjà par les assauts du monde extérieur, le monde (du) commun. Le diamètre de son Monde est certes aussi large que celui de son petit-frère mais moins excentré, moins sui generis (car Tonio, s’il emprunte aux vignettes des Blockbusters qu’il n’a pas vus, s’il est curieux des spécificités (les ébouriffants pouvoirs) des personnages, n’a cure de répéter le Monde assez rigoureusement établi dans lequel Stan Lee ou Jerry Siegel les ont campés).

C’est un privilège d’arpenter ces champs de signes fraîchement éclos, et de contribuer aux semaisons ultérieures. À ma manière, à celle de Carmela. Dans ce dernier cas, il faut voir, entendre, Eleonora, ayant mis de son propre chef un disque de tarantella dans la chaîne hi-fi, il faut la voir danser, l’entendre chanter, ces chants des Pouilles (en majeure partie) qui remédient au poison mortel de la tarentule (le pied qui danse, centrifuge, expulse naturellement les humeurs malignes) et invoquent (selon moi) les mânes des ancêtres à la peau brune, dans le climat d’une joyeuse mélancolie froissant le cœur.

Il faut voir, entendre, la fille et la mère, ensemble.

Je me suis mis en tête de poursuivre la tradition familiale – d’initier ma fille à la musique. Pour ce faire, je répète, je transmets, les gestes de mon père décédé il y a plus de 15 ans.

Nous étions, voilà près de 40 ans, ma grand-mère maternelle, mes parents, ma sœur et moi, en villégiature d’été à Cabrerolles dans l’Hérault. Qui compte aujourd’hui un peu plus de 300 habitants. Situé non loin d’un village abandonné en pleine montagne, inquiétant comme les villages décrits par Ramuz. Nous occupions une maison avec un escalier apparent, une des maisons de grosses pierres à peine équarries, qui peuplent ce village planté à flanc de montagne, et dont la façade rugueuse éboulait sur la place – un rectangle de terre où les habitants jouaient à la pétanque.

Tous les après-midis, pendant je ne sais combien de semaines, mon père nous a chargés de devoirs :

  • du solfège – partitions à déchiffrer à haute voix, à respecter tant au plan de la note qu’à celui du rythme. Ma grand-mère, décédée il y a quelques mois, qui jouait encore Chopin à l’époque, et en outrait, il me semble après-coup, les arpèges, les lignes de fuite, pour susciter un brouillard déséquilibré, nerveux, mais magique, nous faisait travailler ma sœur et moi. Avant la restitution du soir. Mon père n’était pas homme à prendre cette initiation à la légère, d’autant que nous devions entrer au Conservatoire à la rentrée, après avoir rattrapé, dans le court laps de temps estival, l’année d’initiation proposée par l’institution.
  • de l’audition, du chant : à l’aide d’un orgue prêté par le maire, mon père nous faisait chanter quotidiennement, ma sœur et moi, la gamme de do majeur, ascendante, descendante, et des intervalles (do-ré, do-mi, do-fa, do-sol, … do-do, si-do, la-do, sol-do, …) suivant le même mouvement de sac et de ressac mélodiques. Pour nous enfoncer les notes dans l’oreille. Dans le crâne. Je les y ai gardées.

À la rentrée, nous en savions plus que nos copains du Conservatoire. Même si j’ai passé l’année à fabriquer mon oreille, à la parfaire, à l’ajuster, contrairement à ma sœur plus sûre que moi en la matière[1]. Nous avons passé non loin de 10 ans dans cette belle institution d’où le silence était répudié, jusqu’à ce que nos parents se quittent.

Depuis quelque temps, avec ma flûte traversière, ou avec un clavier-maître relié à l’ordinateur (reproduisant censément le son d’un piano à queue Steinway), je repasse les mêmes gammes à Eleonora, les mêmes intervalles. Et elle les chante avec application.

Et je regarde mes mains sur le clavier. Les mêmes que celles de mon père. Les mains que je revois sur un piano, une guitare, une trompette, un accordéon (un lourd Cavagnolo noir, dont il tirait de puissantes, d’enivrantes, mélodies, qu’il avait appris à dompter grâce aux coups de férule que Joss Baselli lui avait administrés sur le crâne) – instrument tellement méconnu, tellement mésestimé aujourd’hui.

Et j’entends Eleonora, dans sa chambre, qui retrouve les notes sur le piano électronique pour enfants, et qui les chante de son petit filet de voix – très juste, ma foi.

Ce soir, lors de ma circumambulation rituelle dans le quartier (dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, sinistrorsum), j’ai fumé un partagas décevant. Il tirait mal. Et je n’ai pas aspiré les bouffées parfois vertigineuses exhalées par mes récents romeo y julieta. J’ai néanmoins perçu convenablement une jeune femme qui passait à vélo en chantant sous son masque, la banderole écarlate d’une mairie, des mots, des dessins, collés aux fenêtres des maisons, … et un « SUV » de Nissan, immatriculé au Royaume-Uni, arborant sur son pare-brise arrière un fuck Greta !

Tout cela dans une chaleur de juin.

Comme beaucoup d’entre nous, je me pose la question de la rupture du Confinement. Le Confinement nous aura-t-il tous, plus ou moins, rompus – comme je l’espère ?

Fuck Nissan !

Vers l'infini et au-delà ! © Carmela Vers l'infini et au-delà ! © Carmela

 

[1] Il faut dire, à ma décharge, que me sont échues les oreilles dionysiaques de Nietzsche. Mobiles mais minuscules. Heureusement que les oreilles grandissent toute la vie ! Par où nous sommes des arbres.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.