Aux confins (Journal du mois du corona 23)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(mercredi 18 mars 2020)

Une fois n’est pas coutume, j’ai décidé de m’astreindre à un exercice oulipien, alla Perec. Même si, je l’ai déjà dit (et tout le monde s’en fout), je n’ai aucun intérêt pour l’Oulipo et ses exercices de vieux professeurs de maths confondant littérature et calcul mental. Qui jouent à des jeux fleurant le vieux célibataire négligé. Ce que ne fut jamais, ô grand jamais, le malicieux Georges Perec[1].

J’ai donc descendu de la salle de bains mes parfums et eaux de toilette.  Et proposé à Eleonora, Tonio, Carmela (qui découpa fissa une série de languettes de papier pour échantillonner les « fragrances »), de me confier les mots, sensations, rêveries, qui leur venaient spontanément à l’esprit au débouchage du flacon.

Voici le résultat.

  • Égoïste (Chanel) : les enfants: la banane et la fraise. Carmela : la plage de Wissant. Acide. Hirsute, vif, agressif. Citronné. Couleur : jaune (ce que confirme Eleonora). Parfum de soleil. Moi, un tantinet étonné (le citron ?) : le sucre, l’aisselle passée à la crème, le rhum enivrant. Couleur : jaune foncé, orangé.
  • Assenzio (L'Erbolario) : Eleonora : citron, couleur jaune. Tonio : fraise, banane, rouge. Carmela : le sous-bois, le matin, après la pluie. Couleur : vert foncé. Très mystérieux. Moi : complexe, discret mais présent, odeur de sève. Couleur : marron, mordoré.
  • Serge noire (Serge Lutens) : Eleonora: le basilic, couleur jaune, vert clair. Tonio : la banane, et du jaune, et du citron. Carmela : ça sent les choses de la maison, l’intérieur d’une dame qui possède de vieux meubles et des boîtes métalliques pour ranger les biscuits, et vit au milieu des chats. Couleur : marron bois, noisetier. Moi : le sucre, couleur rose pâle, l’impression d’une mémoire impersonnelle, d’une maturation profonde, géologique.
  • A*MEN (Mugler) : Eleonora: ça sent la lune, le marron bois, couleur vert clair. Tonio : mutique, il fait la tête. Carmela : le moniteur de surf et le dauphin (un animal que Carmela juge très surestimé), crâneur. Couleur : azur, turquoise, Club Med. « J’aime pas ! ». Moi : sportif, une odeur de propre, de mousse à raser, tonique mais assez grave. Jaune clair, pâli, poncé.
  • Eau Sauvage (Dior) : Eleonora : un peu sucré, le basilic, ça brille. Couleur : rose. Tonio, lui, hume le citron, vert et blanc. Carmela: ça sent le tiroir d’un secrétaire ancien et très beau. Moi : odeur de citron puissante, citron vert, impression de vent qui souffle dans les voiles d’un catamaran, avec Alain Delon à la barre. Couleur : blanc.
  • Sailing (Moschino) : Eleonora : ça sent le blanc, des plumes noires et blanches, odeur forte. Couleur : marron clair. Tonio: ça sent (très concentré) … la banane et la fraise. Couleur : rouge et blanc. Carmela : c’est pas net, c’est frauduleux… Cachotterie ! Jaunâtre. Sournois. Terre-à-terre. Moi : odeur puissante, déflagrante, miellée. Couleur : bleu clair salin. Coup de fouet plus sombre qu’Eau Sauvage.
  • Eau d’Issey (Issey Miyake) : Eleonora : ça sent les plumes de paon, le bois, couleur marron, et des feuilles vertes qui sentent très fort. Tonio : ça sent la lune et les étoiles vertes et rouges. Carmela : longue inspiration… Odeur du mari de Samantha, Jean-Pierre, dans Ma Sorcière Bien-Aimée (le parfum a été offert par Endora, la belle-mère sophistiquée, fomenteuse), quelque chose de très lumineux. Moi : fraîcheur acide, couleur : vert, un après-midi d’été dans des sous-bois clairsemés.
  • Ultra Mâle (Gaultier) : Eleonora : on le sent jusqu’à ici, ça sent la poubelle (« c’est vrai, hein ! ») avec que des fraises et des bananes dedans, ça sent le soleil et la lune. Pas de couleur. Tonio: ça sent un chat noir et blanc. Carmela : Bubble Gum, New York, fond chamallow, parfum moderneuh…, cosmopoliteuh… Couleur : Pink. Moi : Fraise mutante, cybernétique, Ghost in The Shell dans les fraises. Couleur : rose aluminium.
  • Santal Carmin (Atelier Cologne) : Eleonora : ça sent la lampe qui brûle, le soleil qui chante, la rose qui sent très fort. Couleur : jaune. Tonio: la langue qui brûle. Et… aussi… la lune qui brille dans le ciel et le soleil, il brille avec la lune. Carmela : ça sent le film de James Ivory, A Room with a view, contre-jour dans l’encadrement de la porte, un homme regarde une jeune fille jouer du piano. Moi : c’est discret mais insistant – le cuir du sac du médecin qui vient visiter l’enfant dans sa chambre. Couleur : ocre (consensus entre Carmela et moi sur la couleur).
  • Narciso (L’Erbolario) : Eleonora: ça je l’adore, ça sent la rose qui brille dans le ciel, avec l’arc-en-ciel, les fleurs brillent dans les yeux du ciel. Couleur : bleu. Tonio, très concentré : … ça sent la toile d’araignée, avec une araignée de couleur jaune et bleue. Carmela : … un long couloir à Versailles… il y a une poudre au fond. Couleur : beige, vivant, sans complexe. Moi : parfum de fleur ancienne, liquéfiée, c’est ce qu’on sent quand Baudelaire ouvre le flacon. Couleur : blanc doré.

J’ai délibérément omis deux grands flacons d’eau de Cologne posés sur la crédence de la salle de bains, l’un verdâtre, l’autre orangé, dont j’aime à m’asperger quand vient l’été, qui me donnent l’impression du plongeon dans une piscine à ciel ouvert. Associée dans mon esprit au Splash de David Hockney.

C’est ma mère qui m’a transmis le geste. Poison (Dior) qu’elle a porté durant mon enfance, mon adolescence, a aiguisé et fortifié mon nez. Ma mère a poussé la virtuosité jusqu’à la maîtrise suprême – l’assemblage des substances, mais sans leur mélange ; tout une alchimie : un parfum pour le corps, un autre pour le vêtement. Comme une variation olfactive (et chromatique) autour d'un inatteignable point de convergence. D'une singularité, comme on dirait en physique. Je n’en suis pas (encore) là, mais je varie les flacons selon l’heure, la météo, les saisons, et ma forme physique et intellectuelle du jour. Certains parfums ne peuvent être supportés que par un individu en pleine possession de ses moyens physiques. D’autres nous supporteront dans la fatigue du petit jour frileux.

Le parfum ne nous masque pas, il nous révèle – à sa manière ondoyante (où la contradiction est permise).

La salle de bains matinale comme notre athanor.

Par principe, je ne rachète pas immédiatement le parfum consommé. Je le remplace par un autre flacon, une autre odeur. Je n’avais pas porté Égoïste depuis plus de 25 ans.

Je ne tolère pas, et je suis à peu près sûr qu’il en est de même pour ma mère, les parfums américains qui sentent le propre, et traduisent le rapport au monde aseptisé, décorporé, de leur curieux mégapays de provenance. Je ne parle même pas de ce que les Américains appellent de façon grandiloquente leur « cuisine ». Un frichti pour pachydermes.

Je me sens à cet égard bien plus proche de l’Arabe et de son Souk violeur de nez délicats, de la mitoyenneté méditerranéenne des corps. Frôleuse, tactile, envahissante. Tribale[2]. Et de la cuisine aux légumes fondus, aux viandes, aux épices, fortes et compliquées, qu’on mange à la main. Cuisine pleine de feu.

Je me revendique (classiquement) baudelairien sur ces sujets, ces mœurs : qui n’apprécie pas le parfum, le vin, une cuisine assez fine, les alcools vieillis, capiteux, … a peu de chance d’être capable de lire correctement un texte ou de regarder un tableau, d’écouter…

Au mieux ce sera un bon universitaire. Mais l’esprit de finesse…

Bon, c’est snob, élitiste, intransigeant. On ne se refait pas.

Mais, en même temps, qu’il y ait des correspondances entre toutes ces opérations plus ou moins magiques, de tremblants seuils entre ces effluences, ne devrait étonner personne.

Il me revient à l’instant une phrase de Pierre Jean Jouve, l’un des plus subtils descendants de Baudelaire, qui accroche, chaînon manquant, nœud pervers, Baudelaire à Mandiargues[3] ; une phrase de son fascinant récit glacé, Dans les années profondes : « elle avait une robe à carreaux et son mystérieux parfum orange ».

J’ai quant à moi, ce jour, étrenné un parfum jaune vif, tirant au blanc, sur un pull noir col V.

Rien de bien mystérieux.

Polyester (le film en odorama de John Waters) Polyester (le film en odorama de John Waters)

[1] Pour s’en convaincre, on verra sur youtube ( https://www.youtube.com/watch?v=Gh81fubFMEw ) Perec énoncer les « 25 choses à faire avant de mourir ». Il allait, quelques mois plus tard, apprendre qu’il avait contracté le cancer du poumon – qui l’emporterait.

[2] Il faut lire Edward T. Hall, l’inventeur de la « proxémie », discipline qui décrit la manière singulière dont les cultures, les peuples, investissent les corps, les odeurs, l’espace, etc. Cf. par exemple, La Dimension cachée, Points Essais. Livre passionnant, aisé, parfois amusant.

[3] Mandiargues a écrit, jeune homme encore, Dans les années sordides, en hommage à son ancêtre de plume, chapitre d’un recueil de poèmes (en vers et en prose), intitulé L’Âge de craie, que je tiens pour l’un des plus beaux livres du XXème siècle.

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