Aux confins (Journal du mois du corona 24)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Jeudi 9 avril 2020)

 « ‘quand tout sera terminé ’, tout pourrait bien commencer », écrit Frédéric Lordon dans son article du Monde diplomatique du 31 mars dernier[1], citant brièvement le penseur Gaspard Gantzer, puis traçant – comme on écarte enfin, dans la chambre fuligineuse, de lourds rideaux de velours grenat sur les coteaux ensoleillés – les perspectives qui s’imposent : tout pourrait effectivement commencer.

Le commencement n’a pas grand-chose à voir, en l’occurrence, avec celui que recommande ce rebelle de Gantzer – un défilé des « soignants », le 14 juillet, aux Champs-Élysées. Qui prête à sourire tant il folklorise, tant il cloue sur le cadre vitreux de la « fête » institutionnelle (on ne s’y amuse pas beaucoup, et les corps, travestis certes, n’y font que des gestes autorisés, réglés, économisés, devant des barrières où s’amassent d’autres gens qui n’ont pas l’air, eux non plus, de beaucoup s’amuser) de folâtres papillons qui ont bien d’autres envies que de se poser. Ou d’être posés. Ce qui est bien naturel.

Tudieu ! Ils savent s’amuser, ces énarques ! Mais savent-ils commencer ? Hein ? Que dit Lao-tseu sur l’ENA ? Et sur les écoles dites « Grandes » ? Voyons… Quelque chose me dit (oui, ça « dit » beaucoup en trois phrases) que Lao-tseu s’interrogerait sur les écoles restées discrètement « petites ». Qu’il parlerait de la prétention, de l’ignorance véritable, du Vide, et… du Tao. Du Maître encore, du vrai, qui dirige sans diriger, etc. « Du folklore, là aussi ! », me rétorquerait Gantzer (ou un autre des playmobiles livrés dans la même boîte), en subtil dialecticien (c’est celui qui dit qui est, …). « Soyons sérieux, nous parlons de la vie des Français ! », etc.

On en viendrait très vite au « complotisme » et à d’autres concepts de la même indéniable puissance. (Ce qu’il fait d’ailleurs, plus loin, dans son article à lui[2].)

Bon, je n’écoute plus. J’ai déjà entendu (mille ou deux mille fois). J’entendrai encore, hélas.

Je fais partie de ceux, et je crois qu’ils sont de plus en plus nombreux, qui espèrent que tout pourra enfin, vraiment, commencer. Pour quoi je n’emploie pas l’expression « déconfinement » mais : rupture du Confinement.

Le Déconfinement marquera l’arrêt, la réussite donc, d’un long processus : d’une rupture du Confinement, laquelle ne signifiera pas, à son tour, la possibilité retrouvée de pousser des portes de domiciles déjà entrebâillées pour aller gambader au grand air dans l’affluence ressuscitée des voitures et du dioxyde de carbone vomi orgasmiquement, que nenni ! Rompre le Confinement consistera plutôt à porter au-dehors l’œuvre commencée chez soi. « En soi, » devrais-je dire, mais ça fait tout de suite lyrique. Ou « développement personnel » à la Christophe André – qui n’aime pas trop, au passage, Les Fleurs du Mal car Baudelaire, quand même… Pas très équilibré, cet individu. Pas bien gai. Il aurait dû pratiquer quelques exercices de « méditation pleine conscience », et ç’aurait tout de suite été bien mieux (sourire compatissant pour la pauvre victime) … Lisez plutôt Laurent Gounelle, Raphaëlle Giordano, … ça c’est de la littérature ! Et n’oubliez pas de respirer par le diaphragme !

Mais je m’égare.

Revenons à nous. Et à l’en-soi. Comme dirait France Gall.

Rompre le Confinement : se désintoxiquer des pseudo-gestes intromis dans notre corps par le régime d’existence politique (économique, culturel, …) actuel, autant de gestes parasites (physiques, intellectuels) qui tapissent nos gestes spontanés, et, depuis deux bons siècles au moins, en viennent à les envelopper, à les enfouir, à les dissoudre, dans le suc gastrique du geste inutile, partiel, et cadencé. Cadenassé. Il faut lire à ce propos Matthew B. Crawford, ses deux livres, Éloge du carburateur, et Contact, où le penseur rappelle le parcours singulier qui l’amena à devenir en même temps mécanicien de vieilles motos et chercheur en philosophie (et en sciences sociales). Les deux vocations n’en faisant qu’une – dans la quête d’un geste simple, c’est-à-dire entier, où le corps et la pensée soient réunis, mieux : d’un geste où la pensée et le corps ne sont pas divisés. Geste d’en deçà.

À rebours.

Lire le soulagement, le bonheur qui fut le sien, à quitter un think tank où il travaillait à côté d’un prix Nobel de littérature (dans mon souvenir), ce pour bricoler des motos au sous-sol de son immeuble avant de pouvoir ouvrir un atelier avec un associé (lui-même artiste), et apprendre sur le tas les secrets intuitifs de la réparation, du maintien en vie, de la vieille bécane, auprès de vieux maîtres secrets ; ceux-là qui entendent, sans avoir besoin de l’écouter, le bruit profond, intrinsèque, cordial, du moteur – comme Messiaen entendait les chants d’oiseaux.

Inégalables par la jauge électronique ou l’affichage digital.

Dans Contact, le motard Matthew B. Crawford débarque en vrombissant chez les facteurs d’orgues, autres maîtres secrets, et c’est l’entente immédiate, le sentiment d’appartenance à la même Guilde – celle des antistartupers, des vrais, de ceux qui vivent sans savoir que les Start-up, ça existe. Que le monde est grand, chez eux ! Et le temps ? N’en parlons pas ! 

Rompre le Confinement, ce pourrait consister à commencer de nouveaux gestes, même si ces gestes sont anciens, et qu’ils nous viennent facilement à la main et à la tête. En tout cas à retrouver sous le geste cadencé, cadenassé, partiel : le geste entier, le geste simple – qu’ « on » nous  ampute, dont « on » nous ampute.  Je parlerai un jour de ce « on ». Le premier des gestes simples, nous enseigne Matthew B. Crawford, après Simone Weil, c'est l'attention. J'y reviendrai, là aussi.

En cela la rupture du Confinement doit s’appuyer sur la rupture des confinés. Si nous ne nous sommes rompus au Confinement, si nous ne fûmes rompus par le Confinement… Eh bien… Mieux vaut ne pas sortir.

Rester sous le figuier (sous le lustre de cristal, la boule de papier, le spot, l’ampoule) comme Gautama. Et attendre.

« Tout cela est bel et bon ! Quel style, ce Metamorphe ! Mais… concrètement ? »

Je n’irai pas plus loin aujourd’hui. Chuis comme ça !

Suspense.

Je ménage mes effets.

Non, un ou deux indices, je ne peux pas m'en empêcher.

Rompre le Confinement est un processus, une œuvre (un œuvrement, un ouvrage), dont le début, le terminus a quo comme dirait Tonio, prendra, à mon sens, le tour d’une destitution. Je l’ai suggérée, cette destitution, il me reviendra de l’expliciter. J’ajoute quand même une chose, après avoir lâché le mot. Vous m’avez deviné : la rupture du Confinement, c’est le Confinement lui-même !

Ah ! certains n’avaient pas suivi ! Mais oui : certains, beaucoup peut-être, d’entre nous ne sont toujours pas confinés. Ils sont seulement enfermés ; ils s’extravasent depuis leur salon, depuis tout écran possible, ils ont les yeux rougis, exorbités vers le firmament de l’Avant, ils reproduisent, engrenés dans le fauteuil du bureau, dans le divan, ou sur le pouf, seuls (même si les enfants tirent sur leur manche, si le/la conjoint(e) leur mordille le lobe d'oreille, si Bob hurle à la mort), fatalement seuls, dans le vide, dans leur vide, ils reproduisent les mêmes gestes que dans la vie jadis quotidienne. C'est assez pathétique de les deviner gesticulant comme ça, monotonement. Moutonnement. Le Confinement, c'est ce que nous avons « vécu »  avant que le virus ne parte à l'assaut et nous oblige à nous barricader. Enfermés, il faut saisir l'occasion, elle ne se représentera pas de sitôt – de rompre le Confinement, de se confiner si vous préférez les paradoxes. Autrement, on n'en sortira jamais.

Il manque un dentiste pour arracher ces vilaines racines. Ces gestes cariés.

Le Confinement, c’est le cabinet du dentiste, pire – la roulette ! Allez, on retient son souffle, on bave un peu moins, et…

Et on rêve. Même sous la roulette (comme sous le figuier) la paix est accessible. À portée de molaire. Comme une dernière, comme l'ultime, ressource.

Rompre le Confinement, c’est le Confinement… Vous avez bien suivi ?

Eh bien, la destitution, c’est un peu pareil.

J’en parlerai demain si mes gencives ont dégonflé.

 

PS : Eleonora a perdu aujourd’hui, dans le jardin, aidée par un coup de pouce négligent de son père, sa première dent.

moto

 

[1] https://blog.mondediplo.net/operation-resiliation

[2] https://www.huffingtonpost.fr/entry/et-si-nos-soignants-defilaient-sur-les-champs-elysees-le-14-juillet_fr_5e835ccfc5b62dd9f5d6825e

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