Aux confins (Journal du mois du Corona 60)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le (dé)confinement dû au coronavirus.

(Mercredi 9 décembre 2020)

Il y a près de 4 mois que je n’ai pris la parole ici ! 4 mois, mes aïeux !

L’envie ne m’en a pas manqué pourtant, mais c’est comme si j’avais fait un vol intersidéral à une vitesse proche de celle de la lumière, et, au bout de quelques jours, j’étais revenu sur la Terre, constatant avec effroi qu’Einstein avait raison : 4000 ans s’étaient écoulés pendant mes 4 jours de périple échevelé (même si les cheveux restent bien peignés dans le vide spatial, c’est d’ailleurs le seul avantage de ce vide).

Oui, en quelques jours, 4 mois se sont écoulés… Bon.

Heureusement, ce ne sont pas des singes qui m’ont accueilli sur le tarmac à ma descente de navette !

Cela dit, mon cerveau s’est rempli malgré moi de la masse des événements qui se sont succédé dans le laps de temps biffé par le raccourci relativiste. Je redécouvre le poids de cette masse en y pensant, en la pensant, en la soulevant devant les yeux de mon esprit (comme diraient les Anciens). Et je ne sais que retrancher à ce fouillis, que récupérer, qu’examiner.

La mort de Samuel Paty évidemment, le 16 octobre dernier. Ce professeur d’histoire-géographie décapité dans une rue de Conflans-Sainte-Honorine, à la sortie du collège où il enseignait, par un Tchétchène de 18 ans, lequel avait pris incidemment connaissance d’un de ses cours d’éducation civique concernant des caricatures de Mahomet publiées par Charlie-Hebdo. Le visage du Président de la République reste gravé dans ma mémoire, un visage blafard, brillant dans la nuit, non loin de l’enceinte du collège, et qui, pour une fois, prononce des paroles qui ne me semblent pas feintes – mais monter d’un irrépressible tremblement intérieur ; d’une stupeur sans remède.

Samuel Paty, ancien anonyme qui possède désormais sa notice Wikipédia sous l’intitulé Assassinat de Samuel Paty. Un homme dont l’existence irradiante – comme toute existence – se trouve maintenant circonscrite, réduite comme une peau de chagrin, à son seul assassinat. Quelle liberté, alors, laissée à son épouse, à son enfant de 5 ans, d’en préserver le souvenir, un souvenir à la mesure d’un homme qui déborda largement, on le sait, sa fin traumatisante ? Et quelle victoire pour l’assassin – un assassinat biographique perpétré post mortem en plus de l’assassinat physique ! Victoire du terrorisme là encore. Décapitation derechef.

Cet assassinat nous a plongés, le soir du 16 octobre, dans l’eau d’un calme glacé, Carmela et moi. Nous avons vaqué à nos occupations domestiques, nous nous sommes occupés des enfants, dans l’ambiance d’une sérénité défaite, démise, … je ne sais dire. Il ne s’agissait pas d’une maîtrise de soi mais d’une résignation accablée.

Le futur béait plutôt que d’être ouvert. Comme un cocon crevé, sans chrysalide.

Au lycée, les jours suivants, quelques discussions ont été tenues dans le cadre institutionnel. Comment rendre hommage à notre collègue ? Comment enseigner la nécessité, la légitimité, de la liberté d’expression, revenir aux fondements de la « laïcité » ? Nombreux parmi les collègues furent ceux qui s’avouèrent, avec beaucoup d’honnêteté, « désarmés », c’est leur mot, face aux injonctions de l’État de remettre la main sur une laïcité transformée, pétrifiée, selon moi, en dogme, en mantra (sans réel contenu, comme dans tout bon mantra), face à l’épouvantail de l’ « islamisme ».

Comme l’écrit John Cowper Powys (confronté à un rationalisme étriqué) dans L’Art de veillir : seule une religion peut vouloir persécuter une autre religion.

Dont acte.

La bataille a été rude, autour d’un texte, Lettre aux professeurs d’histoire-géographie1 de François Héran, sociologue, professeur au Collège de France. Dans les médias électroniques, sur papier, et au lycée – entre un collègue et votre serviteur, pour l’essentiel.

Je ne reviendrai pas sur le texte d’Héran, qui me paraît d’un bon sens teinté d’ironie, soucieux de réinscrire l’historicité dans un débat hors sol qui vire au « choc des civilisations », où lesdites civilisations sont elles-mêmes érigées en blocs essentialisés, où l’Occident raisonnable, si ce n’est rationnel, jette comme toujours son regard paternaliste sur l’Orient illettré, superstitieux, en proie à la violence passionnelle, si ce n’est pathologique. Un Orient qu’il faudra éduquer, soigner, redresser, si ce n’est mater – pour son bien, naturellement. Pour changer.

Texte d’Héran qui rappelle à bon droit l’agressivité de la « laïcité » actuelle, le manque de « tolérance » dont elle est porteuse dans l’instant où elle s’en (auto)proclame le porte-étendard.

Oser dire, et même penser, que les caricatures de Mahomet ne sont pas toutes très talentueuses, et parfois tournent à l’insulte gratuite (mettant éventuellement mal à l’aise des élèves pratiquant leur religion avec discrétion, modération, respect ; marquant au fer leur non-francité essentielle)… Ouh ! Le dangereux « islamo-gauchiste » ! Ouh ! Le supporter (latent, naïf) du contagieux, du pernicieux, jihadisme  !

Éric Zemmour, Pascal Praud et consorts, ces brillants intellectuels, ont donc gagné la bataille dans l’ordre de l’hégémonie culturelle, comme dirait Gramsci. CNews comme le bras chevaleresque, convulsif, de Valeurs actuelles, de Causeur, … avec ses éditorialistes d’une droite poujadiste qui cancérise le débat politique et se présente en courageux bon sens minoritaire, survivant sur un radeau de fortune au milieu de la mer déchaînée des hargneux, vociférants : décolonialistes, indigénistes, racialistes, etc. comme de bien entendu ultra-majoritaires et dominants...

On croit quand même rêver. Rêver un peu…

« Inversion des valeurs », entonnent ces gens à longueur d’onde. En effet.

Et c’est Michel Onfray qui nous fait le sempiternel éloge du mauvais livre de Samuel Huntington, Le Choc des civilisations déjà cité, ce traité à l’usage des think tanks de la droite américaine (un sommet de la pensée, là aussi), démonté dès sa publication par les universitaires2 dans des pages informées, mais qui continue à polluer en profondeur les débats pseudo-politiques, pseudo-philosophiques, du moment. Récemment, le même Onfray s’est enhardi à déclarer à une journaliste de la télévision arménienne que l’Islam n’est pas une civilisation mais une « barbarie », en lui faisant remarquer, la mine grave, affligée, que la France n’est plus capable d’une pensée subversive de cette ampleur, de prendre un recul suffisant, une « hauteur », sur l’histoire dans sa longue durée, pour élaborer ce diagnostic d’une admirable finesse… Et surtout d’un grand courage, il faut le souligner.

Et c’est Marcel Gauchet, dans le numéro de Philosophie Magazine consacré à un Playdoyer pour la nuance, qui en rajoute une couche et s’en prend à son tour (face à Hérand) aux indigénistes et autres racialistes qui contaminent l’université française et font montre d’une coupable complaisance à l’égard de l’islamisme ; ce dans la continuité des propos du ministre de l’Éducation Nationale en novembre dernier, dénonçant la percée de « l’islamo-gauchisme » à l’université… N'en jetons plus.

Je vous l’avoue, ne le répétez pas – je n’ai jamais compris les raisons de la notoriété de Gauchet. Sa manière de proférer sur un ton entendu, malicieux, des truismes, ou des propos de comptoir, comme s’il incisait la trame du sens commun sourd à la réflexion afin d'inoculer, l'air de rien, la pointe d’une pensée authentique, singulière, peu inquiète des usages et même du danger… Ça m’a toujours un petit peu gêné pour lui. Me gêne aussi, pour tout dire, la manière dont le journaliste qui s’entretient avec lui opine du chef, abasourdi par la terrible découverte…

Ouh, ne le répétez pas : l’Occident est attaqué par les méchants islamistes ! Je vous le dis entre nous… Chut ! Personne ne nous regarde, vous êtes sûr ? Faut pas trop le dire, hein ? Entre nous, Jean Raspail n’avait pas tout à fait tort avec Le Camp des saints. Ne le répétez pas, hein ? Je compte sur vous. Hé hé !

Misère ! comme eût dit ma grand-mère. Que de crétins ! Où es-tu, Léon Bloy ? Où, Bernanos ? On aurait bien besoin de votre art de l’insulte pour gifler verbalement ces imbéciles ! Ces porchers qui se prennent pour de dangereux belluaires.

Quel pouvoir de nuire aurait le terrorisme sans ces porte-voix idiots, ces buteurs qui marquent contre leur « camp » ? Dangereux ces porchers, oui, mais pas comme ils croient.

Didjoss ! diraient mes copains belges. Vous, les Français… sourire à demi moqueur.

Quel boucan aussi ! La télévision, de ce que j’en vois en replay, moi qui n’ai plus de téléviseur depuis plus de 30 ans, a-t-elle jamais été aussi bruyante que ces deux dernières années ? Je ne parlerai pas de l’internet, ici.

Dans ce bruit ambiant, cette cacophonie qui rendrait fou un vieux moine zen sourd comme un pot, la question dite des « violences policières » reprend du poil de la bête, dans le sillage des Gilets Jaunes, aujourd’hui peu audibles, et après, surtout, l’agression, il y a deux semaines, de Michel Zecler, producteur de musique, noir de peau (faut-il le rappeler ?), par des policiers, dans son studio d’enregistrement.

Ces violences sont-elles « systémiques » ou ponctuelles ? Je n’ai jamais entendu le vocable « systémique » prononcé autant de fois, en si peu de jours, par les détenteurs de la parole publique. Au moins ont-ils appris un mot. Qu'ils iront vite fait ajouter à leur petit glossaire de poche, à côté de (dans le désordre) : populisme, complotisme, racialisme, relativisme, ...

Question en soi étonnante... Bien entendu qu’il y a une violence systémique de la police française, et peut-être de bien d’autres polices de par le monde, voyons ! Il ne s’agit pas en l’occurrence de donner son sentiment au doigt mouillé mais d’analyser précisément les documents sur le sujet, comme le fait, par exemple, Michel Kokoreff (cf. Violences policières, généalogie d'une violence d'État, éd. Textuel). Une certaine violence appartient de fait, et par essence avant tout, au bras armé de l’État, et ce bras n’est pas toujours animé des meilleurs motifs de frapper, comme il l’a amplement montré sous Vichy ou dans le sillage de la guerre d'Algérie (cf. le livre de M. Kokoreff à ce propos), ...

Il n’en reste pas moins indispensable tant que l’homme demeure ce qu’il a été jusqu’à présent – un être duel, duplice, qui a quelque difficulté à dompter ses « passions » par l’usage de la « raison ».

La police est-elle raciste ? Les policiers sont des citoyens traversés par les mêmes affects structurels, généraux, que les autres, dont le racisme du moment (pour être optimiste). Leur vote majoritairement donné au Rassemblement National le manifeste. Point, n’allons pas plus loin.

Nous vivons sous cloche, confinés, déconfinés, on ne sait plus au juste. En tout cas toujours masqués. Et l’espace de liberté auquel on nous enjoint d’aspirer, c’est le périmètre décontaminé des magasins de jouets et des restaurants rouverts dans peu de temps.

Suis le premier à bien aimer bien manger.

Mais quand même, là aussi…

Qu’être libre se limite désormais à pouvoir librement « faire du shopping » … !

Je pense aux pages rimbaldiennes, éblouissantes, du juvénile Paul Nizan, dans Aden Arabie, il y a presque 100 ans. À celles, pleines d’un réel bon sens pour le coup, de Badiou, dans Notre mal vient de plus loin. On y comprend dans les deux cas que le « monde » arabe n’en est plus un depuis longtemps, qu’il n’est plus que le désert symétrique, cauchemardesque parce que sans fard, du fameux, intouchable, infaillible, impeccable, Occident. Un éblouissant miroir, un aveuglant miroir. Un portrait de Dorian Gray mal caché, par trop visible, vraiment gênant. Et récalcitrant. Badiou de rappeler que le Jihad offre au jihadiste, souvent un « déclassé », son « désir d’Occident » enfin exaucé : salaire, voiture, maison, épouse, etc. Et l’Islam là-dedans ? Le jihadiste n’en connaît souvent pas un traître mot, il s’y convertit sur le tard, ne comprend pas la langue du Coran, ... La religion n’est, on le comprend alors, qu’un point de fixation psychotique pour ces « perdants radicaux », comme dirait Hans Magnus Enzensberger. On pourrait fabriquer sans trop de difficulté, j’en suis sûr, un « intégriste », un « radicalisé », à partir du Tao Te King voire du défunt Catalogue Ikéa.

Il est plus intéressant (au lieu de baver de haine avec les roquets) de garder son calme dans cette affaire, sous cette cloche remplie de mauvaises haleines, et de faire saillir enfin, comme le voulaient les Lumières, la raison sur les passions. On comprendra alors, je crois, que, comme d’habitude, on est confronté à une affaire de gros sous. La fameuse, l'interminable, guerre des riches contre les pauvres. Des dominants contre les dominés. Qu’on relise la première page du Manifeste du parti communiste. On n’en est décidément pas sorti, de cette lutte des classes plurimillénaire (elle date à coup sûr du Néolithique, comme l’affirme Badiou). On n’en est pas sorti !

Quelques véritables naïfs, tel Jean Birnbaum3, nous feront malicieusement (coucou Marcel !) remarquer qu’il y a des Arabes riches mais quand même méchants… Et je m’en voudrai alors de rappeler, mais je le ferai, des analyses bien connues de Bourdieu, en termes de capital culturel, de capital symbolique, etc. devenues des poncifs de cours au lycée. Autrement dit, on peut être riche mais dominé culturellement, on peut être un pauvre enrichi, appartenant toujours au camp des pauvres, des dominés. Et s’en ressentir.

J’exagérais, pardon – les gros sous ne font pas tout.

Et la frileuse classe moyenne défendra majoritairement les riches – par docilité (le conditionnement culturel aidant), par déférence admirative, par aveuglement sur sa propre « aisance » (j'en suis, des riches), par ambition (je veux en être), par haine viscérale du pauvre, par peur de tout changement réel, ... – qui la méprisent en retour. Les chiens frétillent de la queue quand le maître leur montre la muselière, signe que Médor va se promener.

Qu’on prenne du champ, ou de la hauteur, comme le prétendait bizarrement Michel Onfray en grouillant dans le fond du tout-à-l’égout. Revenons à la nécessité d’ouvrir un monde, et donc d’ouvrir la pensée, au lieu de la fermer sur son corps recroquevillé par la peur de l’autre ­– noir, blanc, jaune, rouge, à poils ou à plumes, …

Ledit « islamisme » est un effet dont il convient de chercher les causes – lesquelles ne sont pas, à l’évidence, religieuses, ni même superstitieuses.

Revenons au Terrestre, selon le mot de Bruno Latour, revenons à l’entour, pour penser, et atteindre, par cercles concentriques, les phénomènes locaux – comme l’islamisme –, redéployons l’espace – d’une pensée, d’une sérénité, retrouvées.

Renouons, crénom !

En somme, refaisons de la politique – et comme par miracle, j’en suis sûr, même masqués, même sous cloche, nous parviendrons à respirer. De nouveau. Et là, seulement là, le visage de l’ennemi se découvrira.

Enfin la liberté ! Enfin la liberté !

1 https://laviedesidees.fr/Lettre-aux-professeurs-d-histoire-geo-Heran

2 Cf. à ce propos le début du livre du regretté David Graeber, La démocratie aux marges, Champs-Flammarion.

3 https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/25/la-gauche-et-l-islamisme-retour-sur-un-peche-d-orgueil_6061001_3232.html

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.