Aux confins (Journal du mois du corona 25)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Vendredi 10 avril 2020)

Bon, la destitution, vous disais-je.

Un gros morceau. Attaquons.

Partie 1 :

Partons de l’élément de compréhension le plus simple, l’article de Julien Coupat (l’inculpé de Tarnac, le supposé agitateur du Comité Invisible) et d’Éric Hazan, directeur de La Fabrique (la plus belle maison française de philosophie politique) et éditeur du Comité en question.

Article paru à Libération le 24 janvier 2016, et intitulé Pour un processus destituant : invitation au voyage[1].

Le constat est assez simple : la politique telle que nous la concevons dans le mode du suffrage universel, et de tout l’appareillage concomitant, est morte là où elle est née, en Grèce, avec Alexis Tsipras et sa soumission (qui n’est pas ici formulée) aux exigences insanes de l’ « Europe » et du FMI. La campagne (tous partis confondus) pour l’élection qui s’annonce en France (en 2016) voudrait nous faire accroire qu’il n’en est pas ainsi, que nous avons entre les mains un pouvoir constituant (avec les primaires, etc.) qui nous donnerait, nous citoyens, l’occasion de transformer le réel politique. Coupat et Hazan, lucides, comme la suite de l’histoire l’a prouvé, proposent une autre lecture de l’instant, une autre saisie de l’occasion (du kaïros diraient les Grecs), une saisie paradoxale, contredite, en manière de dessaisissement : c’est au contraire le moment d’inaugurer un « processus destituant » de « tous les aspects de l’existence présente », « pan par pan ». Je poursuis ma citation, je l’étoffe :

Il y a à ramener sur terre et reprendre en main tout ce à quoi nos vies sont suspendues, et qui tend sans cesse à nous échapper. Ce que nous préparons, ce n’est pas une prise d’assaut, mais un mouvement de soustraction continu, la destruction attentive, douce et méthodique de toute politique qui plane au-dessus du monde sensible.

Et s’ensuivent les merveilleux vers de Baudelaire (encore et toujours), extraits du Voyage (« Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent / Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons, /De leur fatalité jamais ils ne s’écartent, / Et sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons ! »).

« Ramener sur terre » fait clairement référence à l’injonction de Marx de ramener à leurs conditions objectives les « abstractions » planant dans un hypothétique Ciel des Idées (la Raison, l’Esprit, la Liberté, … aujourd’hui la Démocratie, le Suffrage, la Représentation, l’État de droit, la Constitution, Les Droits de l’Homme, …), nous paralysant, nous empoisonnant, comme un nuage malade ; de remettre la pensée sur ses pieds (comme dit Marx), elle qui transpire du corps.  D’en appeler par là à l’ « individu réel », producteur déterminé, par des forces mesurables, de pensées jamais séparables du Réel conçu lui-même comme l’ensemble dynamique des processus matériels (économiques, sociaux, physiques, …).

Ce qu’on appelle « matérialisme historique ».

Ce n’est pas la Raison qui modèle ex nihilo l’histoire, ni même la Passion, le Désir, formes éthériques, amnésiées – c’est la sordide et glaireuse et interminable « lutte des classes » où s’affrontent, se blessent, s’entretuent, et prennent consistance, des êtres de chair et de sang.  Revenons sur terre.

Voyageons, mais, encore une fois, pas au ciel (il n’existe pas, c’est de la mauvaise fumette), sur terre toujours, assumons de raser les pâquerettes, certes pas comme l’albatros « dont (les) ailes de géant (l’) empêchent de marcher » ; soyons au contraire « semblables aux ballons », nous conseillent Hazan/Coupat – jamais écartés de « leur fatalité » précise Baudelaire en bon blanquiste, pour arrimer l’envolée, pour en dénoncer la triste illusion. Le ballon n’est jamais qu’un albatros qui rêve qu’il vole. Ça douche un peu notre enthousiasme, Éric et Julien, si vous me permettez.

« Amer savoir, celui qu'on tire du voyage ! »

L’insurrection qui vient – pour reprendre le titre du (mondialement) célèbre premier manifeste du Comité Invisible – n’éclatera pas sous les modalités d’une guerre, d’une guérilla, d’une émeute, d’un affrontement, etc. qui réinstallerait la partition ami/ennemi (définition de la politique selon Carl Schmitt), mais reculera comme un filet d’eau sous la forme inusitée d’une « soustraction (…) douce et méthodique ». Toute velléité de constitution, toute velléité de groupe ou d’assemblée constituants (Étienne Chouard se retrouve dès l’abord rangé parmi les anciens usages, cerf-volant débridé, égaré dans les nuées orageuses de l’ancienne politique qu’il croit pourtant dissiper), sapée à la racine mieux que ne le ferait le maître d’aïkido avec le geste qu’il retourne à l’envoyeur : dans ce nouvel art martial, il n’y a plus de maître qui attende le coup, ou qui l’anticipe, le maître (qui ne l’est plus tout à fait comme tout vrai maître) est simplement sorti du dojo et parti sur les routes. Le coup ne peut plus avoir lieu. L’attaque n’a pu même commencer. Et quid de l’attaquant ? Pfuit ! Seul dans une salle déserte qui sent le rance. Pas même d’électricité pour allumer la loupiote qui pend.

Un kimono traîne sur le tatami. Qui n’est même plus un souvenir.

Voilà de la destitution ! Voilà du geste ! Le Comité Invisible, la revue Tiqqun avant lui, concentrent comme une étrange nitroglycérine (elle n’explose pas mais décentre, fait le vide sans imploser) les héritages disséminants de la pensée d’Agamben. Les emprunts se font de part et d’autre, et la circulation est intense entre le penseur visible et le groupe invisible. Je vous renvoie à deux écrits du philosophe italien, le premier est au vrai la retranscription d’une intervention au Plateau des Millevaches en 2013, le second fut publié par la revue Trafic en 1991[2]. L’invitation au voyage de Hazan/Coupat en figure la croisée pédagogique, le carrefour à l’heure de pointe, empruntable par le grand public (publier chez Libé, c’est une vraie et belle concession au mauvais goût dominant).

Je poursuivrai demain mon petit propos sur la destitution, j’entrerai dans le vif, en vous parlant du geste virtuose, à partir de ces deux écrits. Plus tard, j’y objecterai (déguisé en Frédéric Lordon) et j’objecterai à l’objection. À la fin, je me comprendrai encore moins bien, c’est le but.

Ensuite, je reviendrai sur terre, je vous le promets.

Ça c’est de la rupture de Confinement !

« Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste ».

Les effets de la nitroglycérine Les effets de la nitroglycérine

  

[1] https://www.liberation.fr/debats/2016/01/24/pour-un-processus-destituant-invitation-au-voyage_1428639

[2] https://lundi.am/vers-une-theorie-de-la-puissance-destituante-Par-Giorgio-Agamben   et  http://lemagazine.jeudepaume.org/2013/04/giorgio-agamben-notes-sur-le-geste/

 

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