Aux confins (Journal du mois du corona 55)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Dimanche 10 mai 2020)

Dimanche, c’est poésie. Après Rimbaud, Rilke, Trakl, j’ai l’honneur et l’avantage de vous présenter un poème de Jean Tortel. Moins connu que ses glorieux prédécesseurs dans ces pages, mais d’une envergure non négligeable dans la poésie française, et pour les lecteurs de recueils.

Ce poète, décédé en 1993, avait de l’importance pour un écrivain de la carrure de Jacques Dupin, et Cédric Demangeot, un de nos grands poètes vivants, m’a confié en être un lecteur fervent. Un recueil de Jean Tortel m’est tombé sous la main quand j’ai cherché dans ma bibliothèque de poésie quel poème adresser à ce dimanche pluvieux, veille de Déconfinement.

J’ai feuilleté Les Villes ouvertes, paru en 1965. J’en avais beaucoup aimé l’écriture ciselée, concise voire elliptique, infusant un rêve d’autant plus sûr, par le procédé (naturel, insu, inspiré) que Barthes a nommé (à propos de Sade) une tmèse – soit un contraste, une opposition entre une forme d’une grande pureté grammaticale, d’une nudité syntaxique assumée, et un fond niant toute cohérence, toute construction, possible, un fond volatil, turbuleux ; contraste, différence de potentiel, dont la décharge provoque le plaisir voire la jouissance, selon Barthes.

Mon exemplaire du recueil est issu du tirage original, n° 2148, et dédicacé par Jean Tortel lui-même à Roger Blin (« Pour Roger Blin en sympathique hommage » et suivent prénom et nom de l’écrivain, le tout au stylo BIC noir). Je l’avais oublié, j’en suis ému. Me voici relié à Artaud, à Blin tout d'abord, et à tant d’autres que j’admire…

Les derniers recueils de Jean Tortel, par exemple Précarités du jour, délaisseront l’écriture « classique » des Villes ouvertes pour une phrase plus nourrie, plus fragmentaire, disloquée, moins transparente, mais toujours aussi belle et, malgré les heurts, souverainement maîtrisée.

 

Non accrochée laiteuse assez lointaine

Pour n’être plus que son oscillation

Et probablement divagante,

Ou d’azur ou sur terre

On ne sait pas.

 

Mais un espace où des couleurs

Déteignent sur les transparences,

Une buée ou le début

D’une résurrection, là où elle est.

 

Elle remue – ou bien je dis qu’elle remue.

 

C’est un réseau de gris et de naissances mauves

Qui la retient.



Le voyageur assoiffé par le vent

Sait qu’elle est là, mais il n’a pas de preuves.

 

Elle est ainsi. Le soir

Éclatante et brumeuse

En même temps.

 

On voudra la surprendre.

Une étreinte, une traversée

L’éteindront (comme un ver luisant)

                                           Jean Tortel

 

Ce poème clôture la partie du recueil qui s’intéresse aux « villes innommées » (le titre imprimé omet un des « m »), et le recueil dans son ensemble, après avoir visité Rome, Sparte, Bibracte, Memphis, …

Je ne sais si Italo Calvino avait lu le recueil de Tortel mais il y a de belles correspondances entre ses Villes invisibles et les Villes ouvertes du poète. Chez Calvino, les villes abondent selon des propriétés clairement identifiables, une nomenclature ou une taxinomie de géographe fantasque mais studieux (il n’a pas été oulipien pour rien). J’ai gardé en mémoire quelques-unes de ces villes, dont une, déserte, qui n’existe que comme support d’observation : ses habitants y scrutent à distance, à la lunette, dans mon souvenir, leur propre absence.

C’est à peu près le seul livre de Calvino qui ne me tombe pas des mains – j’ai de même de grandes difficultés avec les écrivains comme Svevo, Kafka, Walser, Musil, voire Beckett, … chez qui le corps semble se ramener à un point géométrique. Le Chevalier inexistant de Calvino – ce chevalier qui n’est qu’une armure vide – ressortit pour moi non au conte mais à l’autobiographie.

Ce sont des géants, je les ai lus, je les lis, mais leur idiome m’échappe en partie, me passe par-dessus la tête, ou ne me met pas en mouvement. Impuissance de ma part, j’en conviens volontiers. Tous disent pourtant, avec une indéniable acuité, quelque chose de notre vie contemporaine. Mais l'inexistence du corps, de la chair, transforme leurs récits en allégories, fussent-elles cauchemardesques. L'allégorie, je ne sais pourquoi, ne me mobilise pas.

Avant Jean Tortel et Italo Calvino, Dunsany ou Lovecraft ont proposé quelques rêveuses, poétiques, errances urbaines. En d’autres époques, d’autres Mondes, voire d’autres Réels.

Ici, chez Tortel, point de taxinomie, la vie s’incarne même s’il s’agit d’une ville-mirage, d’une ville qui s’estompe pour le voyageur qui voudrait s’y rendre, y pénétrer, peut-être la ville recule-t-elle au fur et à mesure de l'avancée du voyageur, peut-être n’existe-t-elle que dans cette irisation perpétuelle, dans un geste de soustraction.

Telle est son architecture vive. Sa forme organique. Élusive.

Nous ne l’apercevrons que du coin de l’œil (où nous nous métamorphosons en bête nyctalope, par à-coups, par poussées fugitives), s’esquissant, se faufilant comme un gecko dans le sable, au moment où nous abandonnerons nos tentatives d’y entrer. Où nous nous en retournerons.

Voyager, certes. Visiter – c'est une tout autre affaire.

Je pressens une proximité de ce poème d’avec la ville déconfinée. Ville rouverte. D’avec le visage de l’autre homme, qui réapparaîtra dans les jours qui viennent, mais soustrait, lui aussi.

La « prière d’insérer » m’a définitivement motivé à choisir ce recueil, et ce poème. Elle s’achève sur ces mots : « Aussi bien, le livre entrepris pour combattre la hantise du regard intérieur et chercher un recours contre le rien (Tortel souligne), premier objet rencontré par le poème, s’achève-t-il malgré lui et peut-être inévitablement sur quelques exactitudes rêvées ».

La hantise du regard intérieur, le rien. Nous nous y sommes disposés dans ce Journal, plutôt que de les « combattre » ou d’en « chercher un recours ».

Pour que la ville s’ouvre, nous devons nous-même au préalable nous ouvrir. Ne plus seulement nous hanter. Mais nous habiter.

De là, nous recevrons le pouvoir de rêver les exactitudes, au lieu de les subir.

Stalker © Tarkovski Stalker © Tarkovski

 

 

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