Aux confins (Journal du mois du corona 56)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Lundi 11 mai 2020)

Eh bien nous y voilà, mes bonnes gens ! L’heure du Déconfinement a sonné, l’homme va recouvrer la liberté qui lui a tant manqué – essentiellement celle de travailler et de « consommer » comme on dit si bien dans les médias.

Nous n’étions pas pressés de sortir, Carmela et moi. Quant aux enfants, ils n’eurent aucun plaisir à être arrachés à leurs jeux.

Je me serais bien rendu à la Librairie des quatre chemins à Lille, une excellente librairie spécialisée dans le récit d’aventure (mais qui s’agrandit et va vers la librairie « généraliste », ayant en outre déblayé un grand étage de beaux livres d’occasion) tenue par des passionnés qui m’ont fait découvrir, il y a quelques années maintenant, Peter Watts, mais la circulation routière et la peur de la promiscuité nous ont conduits au supermarché FNAC.

Où j’ai pénétré seul et masqué. J’ai eu l’impression, au milieu des silhouettes masquées comme moi et en petit nombre, d’inspecter une centrale nucléaire à l’arrêt, sur le point d’être démontée. Je me suis donc empressé de faire quelques achats : une poupée Barbie pour Eleonora, un Playmobil de robot Iron Man pour Tonio, ce en bon déconstructeur du genre que je me flatte d’être, j’ai ajouté aux cartons d’emballage un recueil d’entretiens avec Vincent Descombes et une bande-dessinée, Préférence Système, d’Ugo Bienvenu. Je cherchais un disque de quatuors de Tchaïkovski mais je n’eus pas le courage de chausser mes lunettes pour débusquer dans les rayons la version espérée.

Et j’ai foncé vers la caisse.

Dehors, ça ne se promenait pas vraiment, ça zonait plutôt. Flaques de gens.

Nous n’eûmes aucun plaisir à revenir en ville, à remettre nos pas dans ceux d’il y a deux mois – Lille s’était fanée, ou avait roulé dans les Limbes avec nous. Elle paraissait morne, émaciée, salie même – comme le comateux ranimé, chancelant, poisseux des sueurs de la vie au lit.

Espérons que tout cela se redresse assez tôt et se remette à gambader sous le ciel variable.

J'en viendrais presque au regret nostalgique de l'attestation de sortie : cette dernière se mue déjà, dans mon esprit, du document policier à la notation de l'instant – de la stigmé des Grecs, pointe du moment, où se rassemble, se singularise, le Temps. Attester, c'était au moins choisir un moment, c'était profiter de l'instant... Une aventure. Nous subvertissions la Police depuis elle-même.

Nous avions le Temps.

À la maison, j’ai dû assembler le Playmobil. Tudieu ! J’ai passé une heure à en fixer les pièces en déchiffrant le plan pas à pas. Jouet à partir de 6 ans ! J’ai rencontré de sévères difficultés avec l’espèce de canon greffé sur l’épaule du satané robot. J’ai grogné puis suis allé dîner en différant le montage final.

Eleonora s’est emparée dudit canon à la fin du repas et l’a assemblé en deux gestes…

Bon.

Les mêmes facilités que son grand-frère. Ou que sa mère, je ne sais.

Pas évident pour moi d’être le débile moteur dans cette famille.

Ce soir, je me suis rendu compte que je lisais depuis un bon moment deux romans qui caressent la peau dès le titre : La Peau de Malaparte, La Peau froide d’Albert Sánchez Piñol. Deux chefs-d’œuvre, chacun dans son genre – même si Malaparte écrase les genres. Je retrouve dans La Peau la belle, la douloureusement belle, ville de Naples. Suprêmement décrite (la langue de Malaparte, même traduite, scintille, capture, enroule) et vécue, ramenée à sa matrice païenne encore palpitante – celle dont m’a parlé Carmela à table. La ville la plus mystérieuse d’Europe, d’un mystère empoisonné, sulfureux, effondré, où les seuils entre les temps se décomposent, ville de passé endurant, pourrissant, et d’autant mieux préservé dans son suc – qu’il n’est pas entretenu, encore moins « restauré ». L’Anti-Venise, selon Régis Debray, dans son libelle hypersnob, Contre Venise – préférer Naples la pauvre, la sale, la délurée, à Venise l’aristocrate refaite, la vitrifiée, c’est le comble du snobisme pour moi qui aime ces deux villes qui n’habitent pas le même Monde, et n’ont pas plus besoin d’être comparées que le chien et le koala.

À Naples, dans les recoins votifs, Isis perce sous la Vierge Marie (laquelle se découvre une heureuse, une nombreuse, généalogie).

Je ne tiendrai plus ce Journal quotidiennement. J’y marquerai quelques étapes, la durée d’amenuisement du Confinement, jusqu’à la Restauration du Temps – ancien, renouvelé ?

Je lierai alors ces pages en un bouquet.

Que je refermerai – même si de toutes parts y affleurent de nouvelles pousses.

Une petite balade sur la Deûle, m'sieur-dame ? Une petite balade sur la Deûle, m'sieur-dame ?
 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.