Aux confins (Journal du mois du corona 27)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Dimanche 12 avril 2020)

À propos du Journal 25, mon ami Franck me demande quelques précisions : pour filer la métaphore « aïkido », il s’agirait de s’ « effacer », de ne pas se trouver sur le chemin de l’ennemi, de l’adversaire, de ne pas occuper la place attribuée ? Franck ajoute  – et comme je le comprends ! – : j’aimerais quand même un peu « faire chier », pour la « beauté du geste ».

Aujourd’hui, un autre mail, une série d’interrogations, dont je souligne l’une : « Comment dire la beauté de l’arrêt ? ».

Tu as tout compris, Franck, mais je vais essayer de te répondre. Et tout ce Journal formera, à la fin, une réponse éclatée, congruente peut-être, mais nécessairement évasive (car je n’ai pas la prétention de détenir ou d’enseigner une quelconque vérité en la matière, il n’y en a pas de toute façon, mais je tâche de défricher des pistes, des voies, où nous pourrions cheminer, ou fuir, ensemble), je l’espère.

Je n’en suis pas sûr pour tout dire. Tout n’a-t-il pas déjà été dit ?

Allez, je reprends où j’en étais arrivé, en répondant à ta première interrogation.

Partie 2 :

C’est au vrai Paolo Virno qui te répondra. Le luxe !

 Rien n’est moins passif que la fuite. La défection modifie les conditions dans lesquelles le conflit a lieu, plutôt que de les présupposer comme un horizon fixe (…) elle modifie les règles du jeu et affole (c’est Virno qui souligne) la boussole de l’adversaire.[1]

Je conçois que cette stratégie de la fuite puisse égarer à la fois l’ennemi et le lecteur. Je vais essayer de corriger cette désorientation dans le deuxième cas. De marquer le Nord.

Dans les deux textes d’Agamben cités au Journal 25, l’idée voit le jour d’un nouveau type de geste. Un geste qui ne serve pas un but, une fin, qui ne soit pas orienté par une visée. Agamben, comme Virno, nous renvoie au passage canonique de L’Éthique à Nicomaque, où Aristote élucide la différence entre deux types d’action : celle qui est tendue vers un but (poïesis) et l’autre qui possède son but, sa fin, en soi (praxis). En termes modernes, nous dirions que le premier type de geste, le premier geste, qualifie tout geste de production, le second, le geste éthique par excellence, mais aussi artistique : l’artiste crée d’abord sans la visée – de la vente du tableau, de la statue, du livre. Il respire, et l’œuvre se ressent d’être le climat vital de cette respiration. Comme l’écrit Blanchot : « Que dit l’œuvre d’art ? Qu’elle est ». L’œuvre ne vise pas même à transmettre (un message, une émotion, …). Elle est. Elle requiert de l’artiste qu’il se mettre à la hauteur de cet être plein, arrêté. De même le geste éthique. S’il ne se satisfait d’être, c’est qu’il produit – l’autosatisfaction, l’attente d’un service en retour, etc. Et se suborne.

Agamben, Virno, nous proposent un nouveau geste, mais qui approfondit, à mon sens, le geste praxique. Chez Agamben, la nostalgie point, c’est aussi la mienne, de tous les gestes disparus, rangés au placard métallique, sépulcral, de la friche industrielle, de l’atelier de l’artisan, enfouis dans la mangeoire des bêtes, dans le fourneau de la longère, dans un poème de Jean Follain, … La main qui tourne la manivelle des voitures chez Chaplin. Le baise-main. Le découvre-chef. Le catleya chez Proust. L'élégance insensée de Sean Connery dans Marnie. Vous avez votre propre mémorial en la matière, vérifiez ! Le plus beau des fouillis.

Un des gestes les plus émouvants pour moi se déploie, avec une humilité navrante, déploiement d’ailes de moineau, dans le livre extraordinaire de Robert Linhart, L’Établi. L’établi, c’est à la fois l’étudiant, l’intellectuel, qui s’infiltre, à la fin des années 1960, dans les usines, qui fraternise incognito avec les ouvriers, et cultive avec eux, depuis le sol fertile du travail partagé (un travail douloureux, surveillé par de véritables kapos sortis de la chaîne et adoubés par la Direction), les ferments de la Révolution ; et l’appareil bricolé par un des ouvriers de l’Usine Citroën où Linhart s’est faufilé, qui lui permet de réparer les portières bosselées à une vitesse et avec une dextérité hors du commun. Un jour, la Direction, toujours soucieuse de moderniser les procédés (ça n’a pas changé), évacue le salmigondis de tôles et de molettes et lui substitue l’appareil rutilant, dernier cri. Le Maître devient maladroit, ses gestes s’enlisent, s’alentissent, visent à côté… Et lui-même s’étiole. La Direction lui rendra son appareillage mal foutu.

Le geste personnel a vaincu sans heurt. Pour cette fois. Mais il a, à la longue, vieilli, puis il est mort, esseulé. Obsolète.

Agamben, disais-je, met en lumière un geste qui ne soit pas orienté vers un télos (un but, une fin), qui ne se constitue pas non plus, véritablement, comme fin en soi, mais s’arrête, se retienne, se suspende, au moyen. « Moyens sans fin », pour reprendre le titre d’un ouvrage du philosophe. « Médialité » qualifie ce type de geste. Nous en trouverions une première approche chez Heidegger, dans la Lettre sur l’humanisme (au moment où il identifie la Pensée et l’Action), ou dans l’article intitulé Gelassenheit, rendu en français par « sérénité », mais traduisible littéralement par « laisser-être ». Je ne développerai pas[2].

Le geste médial, désœuvré (si l’on identifie l’œuvre au but visé, comme le fait F. Lordon, ce qui est en soi discutable), c’est le geste virtuose. Paolo Virno s’est emparé avec beaucoup de talent de cette catégorie de la gestique. Le geste virtuose appartient au pianiste – Virno consacre de belles pages à Glenn Gould – comme au professeur jamais ennuyeux, au danseur expérimenté, au prêtre dont chaque sermon redonne la foi, etc. À chaque fois, le geste paraît évoluer dans la sphère praxique, il a sa fin en soi, « mais sans se déposer dans un ‘produit fini’, ou dans un objet qui survive à l’exécution »[3]. Remarquons une propriété supplémentaire de ce geste : il exige la présence des autres, il n’a lieu qu’en public.

Geste réservé, me direz-vous, geste rare, conditionné par le talent… ! Eh bien non, les amis ! Eh bien non !

Paolo Virno fait observer à juste titre que le travail s’est envirtuosé, si j’ose dire, le travail « post-fordiste », comme le nomme le penseur italien. La production des marchandises n’est plus l’essentiel du travail, du travail visible ajouterai-je, mais le travail s’est approprié les capacités intellectuelles globales, les capacités linguistiques, du travailleur (lesquelles déterminent notre humanité), et a converti la communication en essence de l’Action. D’où l’importance de la culture (qui n’en a que le nom) dans l’intégralité de la sphère industrielle. Que vaut aujourd’hui une entreprise incapable de communiquer, de quelle puissance effective un pouvoir politique maladroit dans la communication (la « com’ ») dispose-t-il ? Plus l’on s’élève dans la hiérarchie professionnelle et sociale, plus l’on s’abstrait du rapport à la « chose », et plus on bavarde. D’où l’inflation de la bureaucratie dans le libéralisme contemporain (qui crache sur toute bureaucratie – identifiée aux services publics, aux fonctionnaires tire-au-flanc – et reçoit au coin de l’œil le filament qu’il s’est naïvement lancé), cette constellation brouillée, métastasique, de « bullshit jobs » dont David Graeber a fait l’inventaire méritoire.

(Happiness Manager est une des récentes, réjouissantes, nouvelles étoiles, brillant désormais de tous ses feux au firmament du capitalisme sévèrement rentable.)

Société du spectacle, diagnostiquerait Guy Debord.

Que vaut un banquier qui ne « posterait » pas sur linkedin, qui ne relaierait pas les photos du dernier vernissage à Hazebroucq ? Qui ne féliciterait pas les soignants de Saint-Quentin ? S’il pouvait, rêve absolu, aller se faire photographier avec les éboueurs…

Virtuosité !  

Conséquence de ce qui précède : le problème n’est plus de « produire » un geste virtuose, c’est d’arracher le geste à la virtuosité « servile » (Virno, Grammaire, p.74) omniprésente. L’arrachement, l’arrachage, l’extraction (comme d’une dent, d’une mauvaise herbe), prendra, chez Agamben, le tour (comme on dit du potier) de la destitution ; chez Virno, de la défection.

J’en reviens à la question de l’ami Franck. On vient de l’affirmer, il y a une puissance recelée dans la fuite. Il faut l’en déceler. Paolo Virno fait le récit philosophique d’un Exode inspiré de l’Ancien Testament, mais retourné à sa manière, à sa main : « (…) défection de masse hors de l’État (…) modèle d’action à part entière, capable de se mesurer aux ‘choses ultimes’ de la politique moderne » (Virno, Virtuosité et révolution, p. 132). Plus loin : « l’Exode c’est la fondation d’une République », c’est-à-dire d’une organisation non-étatique. Précisons la défection propre à l’Exode : une « soustraction entreprenante ». Virno souligne. Et poursuit, dans une tonalité presque taoïste : « Seul celui qui s’accorde un chemin de fuite peut fonder », seul celui-là est capable, là est sa puissance, d’un « congé fondateur ». Ça cause comme Heidegger (qui connaît le Tao). C’est bien.

Tu comprends, Franck ? Fuir ne signifie pas battre la campagne. Ou baguenauder. Pas que. Où le pourrions-nous, sans être rattrapés, comme à la ZAD, par les hélicoptères, les grenades, et tutti quanti (comme ne dirait pas un Italien) ? Les coquelicots poussent au bord de l’autoroute (fourmilière infatigable), comme Godard a pu le montrer dans un plan de ses Four Short Films. Rouge éblouissant. Soleils de sang miniature se balançant sur leur tige. Intouchés. Virno file son allégorie : l’armée de Pharaon ne pourra jamais que distribuer quelques coups de pique aux fuyards à la traîne, aux indolents, elle ne pourra jamais, malgré ses efforts, affronter une armée qui n’existe pas, qui n’est pas même « invisible » comme le fut l’ancienne Résistance. Je le dirai la fois prochaine : les fuyards ne sont pas des maquisards, ils logent dans le visible, à même le visible, dans sa surface dépliée. Dans sa nappe.

C’est ici qu’intervient l’objection de Frédéric Lordon contre la destitution, contre le geste virtuose. Objection frontale, agressive même.

Je te propose de l’écouter demain et d’y répondre calmement. Elle le mérite. Y a encore un peu de boulot pour cette troisième et dernière partie. Mais ça va devenir vraiment intéressant.

Je te parlerai de la beauté du geste, comme tu me l’as suggéré. De certains gestes concrets, à notre portée. Et de l’entraînement nécessaire à leur réussite.

Y aura du sport !

Des bises fraternelles, bien sûr.

Le geste ! Tu entends bien... ? Le geste ! Tu entends bien... ?

[1] Paolo Virno, Virtuosité et Révolution in Miracle, Virtuosité et « Déjà vu », L’Éclat, p. 135.

[2] Reiner Schürmann a dessiné l’allure générale d’une politique, d’une éthique, à partir des analyses de Heidegger, dans Le Principe d’anarchie publié au Seuil. Ouvrage justement reconnu.

[3] Paolo Virno, Grammaire de la multitude, Conjonctures & L’Éclat, p. 46.

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