Aux confins (Journal du mois du Corona 64)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le (dé)confinement dû au coronavirus.

(dimanche 14 février 2021)

Le dimanche, c'est poésie.

Une revue de littérature prestigieuse a passé la commande d'une recension, celle du livre de mon ami Victor, un recueil de poèmes. Animé d'une hargne qui fait du bien, d'une saine volonté d'en découdre avec l'époque (et avec ceux qui y trouvent leur compte), ce recueil mérite l'enthousiasme du lecteur qui fait encore l'effort d'aller vers la poésie, malgré l'hégémonie culturelle du roman (ou plutôt de sa sotte réduction au « document » journalistique ou pseudo-psychologique, si ce n'est au support d'un narcissisme maladif, paratactique, qui prétend témoigner). Le problème, c'est que Victor nomme l'époque, et pis – quelques poètes officiels qu'on ne saurait nommer de la sorte. Ouh ! Résultat : la recension commandée fut décommandée. Tempête dans un verre de grenadine (le goût, l'odeur, l'influence aromale, d'une bonne partie de la production poétique contemporaine). Censure ? Même pas. La censure est encore une action, là où cette décommande évoque un timide, un fébrile, retrait.

Peu importe – même si ça en dit long sur le champ poétique, éditorial, actuel.

Ce que je retiens, c'est l'urgence (comme on dit aux Inrocks à propos d'un livre de Christine Angot ou d'un album de Benjamin Biolay) dont sont porteurs ces Poèmes collapsologiques, dont ils sont foudroyés, ébranlés, hébétés. Et dont ils nous transissent en retour.

Dans un des livres posthumes de Gracq, Nœuds de vie, l'écrivain, dans un curieux moment qui ne ressemble pas à l'auteur du Rivage des Syrtes, confie qu'il n'y a pas, à ses yeux, d'écriture plus sérieuse que celle qui émaille les murs des pissotières. Le fragme s'achève ainsi :

Il faudrait écrire comme un qui se déboutonne dans un chemin sombre, comme un qui écrit sur les murs des urinoirs, comme on expulse sa vie d'un jet avec ces dents serrées et cette face au-delà du marbre, – mais pour une fois sérieux, ah, oui, totalement responsable1.

On dirait – étonnamment – du Cédric Demangeot.

Le livre hautement responsable de Victor, écrit, jeté, sur sa pissotière de quartier, mérite que je reproduise la recension décommandée.

Quel drôle d'objet que ce nouveau recueil de Victor Martinez ! Déjà par son apparence – un élégant livret, un étui au format inhabituellement étréci, allongé (14 x 29,7). Ensuite, et surtout, par son propos. Depuis combien de temps la poésie ne dit-elle plus grand-chose, écartelée qu'elle est entre le texte invaginé, s'expérimentant, s'étourdissant lui-même, travaillant à sa propre illisibilité matérialisée ou à sa performation orale sur papier et/ou sur scène, d'un côté ; et, de l'autre côté, une nostalgie pour une « nature » qui n'existe plus depuis 50 ans au bas mot, une nostalgie pour le jardin, au vrai, confondu avec la nature (autrement désordonnée, hirsute, impersonnelle, inapaisée, dangereuse) ?

Les Poèmes collapsologiques de V. Martinez rendent à la poésie son poïeïn originaire, son faire percussif, qui plonge au milieu, là où le signifiant ne vaut que par le signifié – et réciproquement. L'écrivain rend un rapide hommage, à la fin du recueil, à Pablo Servigne, lequel a contribué à la constitution, en France, d'un champ de réflexion sur l'effondrement (le collapse) inéluctable de la civilisation telle qu'elle a émergé du Néolithique, telle qu'elle a abusé des énergies fossiles dans la conjoncture plurimillénaire de la domination d'une ultra-minorité de riches sur l'ultra-majorité des pauvres. La menace d'une sixième extinction des espèces, dont l'homme lui-même, à la faveur du « capitalocène », est ainsi l'élément duquel ces poèmes arrachent leur cri.

Par des vers cassés, brisés, hérissés comme des tessons de bouteille, c'est le langage qui est saigné, éventré, et il le mérite : « L'origine du langage est / tout aussi suspecte que / celle de l'écriture / c'est / l'événement misérable / de ceux qui / ont perdu le lien / avec eux-mêmes avec autrui avec / l'élément / ont perdu leur / visage (…) c'est le langage qui est une / réfutation du lien / de la relation / du contact » (p. 41). C'est donc dans le détruit, l'au-delà de la destruction (qui est encore une opération, un geste, même morbide, de vie), que V. Martinez entraîne le lecteur, comme on traîne, comme on est traîné, dans les décombres. Voici quelques stations de ce non-voyage : une grève du 9 octobre où les militants de la « jeunesse communiste », répétant l'aveuglement militant de la « vieillesse communiste », posent dans leur « légendaire inaction d'Assis » (p. 10), une gare « dans la destination la plus alimentaire qui soit / dans sa destination de faim / faim d'homme / faim de vie » (p. 21), la conquête de Mars, non pas pour la terraformer mais au contraire pour « martéformer le Terre / c'est-à-dire en faire / un dispositif technologique / de contrôle de surveillance et / de profit » (p. 24), ou, au début des temps, « Adam / ne souhaitant pas devenir homme » (p. 48)... La diversité des situations, des existences, est telle, dans le recueil, qu'elle fait de ce dernier une encyclopédie portable de l'époque, écrite par un seul homme peu soucieux de la nuance (ici une manière de soumission à l'état de fait), coutumier de l'insulte ad hominem, une sorte de Léon Bloy athée, homme de gauche intransigeant qui décoche ses traits furieux en direction des puissants, et de leurs affidés, parmi eux, les poètes officiels : « Il est un con / il fut un con / qui / Deguy (…) » (p. 14), « Le vers livre international / t 'emmerde / Jacques Roubaud (...) » (p. 13).

La dernière, brève, partie du recueil atteint à un seuil de pression maximum, la flèche est rangée dans le carquois, et c'est plutôt le couteau (préalablement chauffé à blanc) qui cisaille l'air et fait son travail. Je ne me rappelle pas avoir lu des pages aussi directement violentes, en poésie, depuis... ? Ces chants du fou énumèrent une dizaine de crimes (meurtre 1, meurtre 2, … ) suivis d'  « apophtegmes politiques » qui n'en donnent pas la leçon ni l'explication seulement, mais légitiment le coup de surin.

Entendons-nous bien : V. Martinez n'appelle pas au meurtre. Entre les décombres, entre les vitupérations désespérées, entre les cris, les supplications, poussent de fragiles fleurs, des êtres humains appauvris, niés, invisibilisés, que l'écrivain recueille, qu'il nomme pour les faire exister. Et son geste, il le sait, est dérisoire, parmi les « évidences » de l'époque. Il y a là comme un très grand amour déçu du minuscule David qui hurle à l'oreille de Goliath endormi que les fourmis ont aussi une vie. Et qu'elles y ont droit.

 © La Planète des singes © La Planète des singes

1Gracq souligne.

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