Aux confins (Journal du mois du corona 29)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Mardi 14 avril 2020)

C’était hier l’anniversaire de ma petite sœur – elle a deux ans ½ de moins que moi. Coup de téléphone. Elle travaille une partie de son temps habituel, à la Poste, dans la grande région parisienne, où elle dirige des équipes réduites, dans une ambiance « particulière » me dit-elle. Elle n’est pas dupe de l’importance donnée au travail et ne fera pas partie de ces pauvres hères surmenés qui se métamorphoseront en zombies quand sonnera l’heure de la Retraite. Dont le cerveau fut occupé une vie durant par un unique, affolant, murmure, un radotage – le psaume du termite : travaille, travaille, travaille… ! Bave corticale. Et qui iront, traînant la patte, le crâne épouvantablement vide (l’unique idée ayant été extirpée, pire, tournant encore, creusant, mais sans objet), au crématorium. Files indiennes abasourdies. Les jeunes sont plus sages que leurs aînés en la matière – le travail n’est plus la valeur intangible, indiscutable, qu’il est encore pour la majorité des hommes de ma génération. C’est en partie par ce manque d’adhésion, ce délitement de la foi, cette crise des vocations, que la religion capitaliste finira par s’effondrer. L’Économie (mot vide, rempli de tout ce qu’on ignore du fonctionnement aléatoire des marchés financiers, véritable Esprit Saint de l’époque) est secondaire en l’occurrence.

Allez, je vais parler de tout ça, et de plus encore, dans ma

Partie 3 :

(Un petit conseil : (re)jetez un œil sur les Parties 1 et 2, surtout la 2.)

J’évoquais l’objection de Frédéric Lordon à l’encontre du geste virtuose conçu comme geste de fuite, exode corporisé (et donc noétisé – intégré dans/par la pensée si vous préférez). C’est dans Vivre Sans ?, sous-titré : institution, police, travail, argent…, que Lordon émet une critique substantielle du geste virtuose inscrit dans le cadre de ce qu’il nomme : antiphilosophie. Laquelle ne renvoie bien évidemment pas à un bannissement de la philosophie mais à une philosophie critique, ambitionnant de prendre les traditions cristallisées en habitudes de pensée, en évidences noétiques (pardon), en prétendus fondements ou axiomes (surtout politiques), à rebrousse-poil. Sous le préau de cette non-école, le philosophe, et économiste de formation, range à la baguette Jacques Rancière, Alain Badiou, Giorgio Agamben. Il nous est loisible d’ajouter quelques galopins à cette marmaille déjà bien remuante, dont le groupe hirsute grossit continûment.  Ce qui, personnellement, me réjouit.

Lordon poursuit son propos en qualifiant le geste virtuose d’ « échappée dans l’intransitif » (p. 89), « dans et par l’esthétique » (p. 90), où « la poésie prend (…) valeur de modèle éthico-politique » (p. 91). C’est aller un peu vite en besogne si l’on comprend ce que Lordon entend par là : les antiphilosophes susnommés ont fait sécession « du côté des virtuoses, et contre la multitude » (p. 93). Ah bon ? Étonnant contresens chez ce brillant lecteur. Mais continuons à l’écouter…

Ce geste suspendu à sa médialité (cf. Journal 27 pour saisir ou se rappeler le sens du mot), arrêté à mi-course, ce geste destitué, ce geste soustrait, défait… Quelle naïveté, s’amuse Lordon, bretteur redoutable, vite agacé – il suffit de voir les vidéos où, face à Piketty, il passe le plus clair de son temps à essayer de lui couper la tête, ou du moins la langue – : un geste ne peut se médier, ou se médialiser, durablement, un tel geste ne peut constituer un « style » de vie, ou encore une « forme-de-vie » comme on dit chez Agamben (ou chez Virno que Lordon n’a pas lu, apparemment). Et chez tant d’autres aujourd’hui. Au Comité Invisible, par exemple. Ce qui n’est pas surprenant, me direz-vous. La grande parade de Lordon, la voici : tout geste institutionnalise et est a priori institutionnalisé, ou le sera a posteriori. On n’en sortira pas, de l’institution.

Belle parade, en forme de fente (je rends ici hommage à mon arrière-grand-père maternel, Arthur Grimbert, pionnier de l’escrime française).

Dans de belles pages, proches de Dewey (que Lordon n’a pas étudié, je lui ai posé la question en aparté quand il est venu à Lille, et ça m’a étonné, tant les ressemblances sont patentes entre les deux analyses, mais Lordon m’a dit : ah, Spinoza (dont Lordon est le descendant avoué) et le pragmatisme, vous savez… Et je n’ai pu que le confirmer d’un sourire approbateur et impressionné), le philosophe renoue le geste à sa nature intrinsèquement institutionnelle : la puissance, le conatus (soit, chez Spinoza, l’être de toute chose en tant que cet être est de « persévérer dans l’être »), roule nécessairement sur « la pente de son effectuation » (p. 100), cette puissance ne doit pas être confondue avec une énergie que nous garderions en réserve, dont nous disposerions à notre gré, que nous serions libres de dépenser ou non, celée au cœur de notre être. Être, c’est s’effectuer, c’est agir. Rétention de l’être ? Une contradiction dans les termes, un oxymoron (comme on dit à Mouscron).

La multitude, coalisation plus que coalition (on aurait alors affaire au peuple dont je parlerai plus bas), des puissances individuelles, s’effectue donc à son tour, et sécrète naturellement un « pouvoir surplombant » (p. 102), lequel, devenu Geste auquel nous puisons notre puissance propre mais aussi reversons la puissance nôtre, et vice-versa, prend le tour de l’Imperium – « qui n’est donc pas l’État » s’empresse d’ajouter Lordon (p. 103). Il est dans ces conditions « absurde » d’imaginer que « la puissance du collectif (…) pourrait ne pas » (p. 104) à la manière de Bartleby, le personnage de Melville (pensé, repensé, modélisé, par les philosophes, dont Agamben). Dès lors qu’il y a groupe, collectif, multitude, l’institution prend forme, consistance, fût-ce de façon apparemment contingente, anodine : on se serre la main ainsi (j’ai un jour serré la main d’un Coréen et ce me fut une expérience étonnante), on se vêt de la sorte, on mange ceci plutôt que cela, on parle avec tels mots, telle intonation, prononciation, syntaxe, etc., on désigne un tel comme responsable de ceci (de la buvette, du comité, de la Présidence, …), et les institutions s’agrègent, se modifient réciproquement, se réinstitutionnalisent, se surinstitutionnalisent, ou s’annulent, … sans que jamais le processus ne s’interrompe. « Voilà pourquoi, dans ce point de vue, l’idée de destitution, en son sens fort, le sens d’Agamben, est absurde » (p. 109). L’institution est de fait le « mode d’être du collectif » (p. 107).

Mais… Qui a dit le contraire ? Fuir, selon les « lignes de fuite sinusoïdales » (Virno, Virtuosité, p. 141) de l’Exode, ce n’est pas, ô grand jamais, « vivre sans » ! Le geste virtuose, j’en arrive au contresens de Lordon, ne fait pas sécession entre les stylites virtuoses et la multitude maladroite empesée dans ses gestes partiels mais pas médiaux. Virno le montre sans ambiguïté, et on l’a vu au Journal 27 : le problème n’est pas de conquérir une virtuosité élitaire dans des interzones flottant comme des bulles ou des archipels silencieux, mélodiques, entre deux autoroutes bruyantes, la virtuosité est répandue aujourd’hui, elle se confond avec la sphère globale du travail, elle le requalifie depuis vingt ans au bas mot. Elle modalise par conséquent le geste de la multitude même, loin de se réserver à une supposée aristocratie philosophico-artistique.

Ce geste peut d’ailleurs se rendre visible dans sa virtuosité chez les Gilets Jaunes. Fixation la semaine aux ronds-points, déferlement ponctuel même si répétitif, lancinant, le week-end dans la ville, de là sac et ressac aux points urbains stratégiques, sans mot d’ordre véritable, sans macro-slogan : simplement l’exercice du langage comme visibilisation de qui parle, comme passage à l’existence des non-vus, des non-écoutés, de ceux qui n’ont pas encore pénétré complètement le champ du geste virtuose mais ont compris intuitivement que c’est là qu’on existe désormais.

Et haine, mépris, incompréhension de l’État en réponse, des citoyens qui en vivent, en pensent : eux voudraient du peuple, soit la multitude coagulée, pacifiée, étourdie, épinglée dans une forme macroscopique symétrisée, celle du troupeau obéissant au pasteur et à ses chiens, et c’est au contraire la multitude, ensemble de points virevoltants, sans cesses reconfigurés, infiniment mobiles (des formes-de-vie, rien de plus, rien de moins), qui déferle et ne dit que la puissance de dire !

Foutre (pardon) ! En plus, des points indiscernables (des pixels jaunes) mais en même temps singuliers (y a aussi de l’avocat, du prof, du polytechnicien, du chanteur, du danseur, du chef d’entreprise, sous le pixel) !

Fin du Monde, destruction de la République (laquelle ?), de l’État de droit (hé hé !) ! N'en jetons plus !

Frédéric (je me permets, on est copains depuis que je l’ai séché sur Dewey, en tout cas moi je me sens son copain), osons la formule, elle claque : il n’y a de geste virtuose que de la multitude.

Je m’explique.

Même si la virtuosité empreint le geste laborieux, l’idée d’une visée demeure. La productivité, le rendement, la plus-value, la croissance, … tout ce qu’ « on » veut.

Réintroduisons du jeu dans cette virtuosité « servile » – pour reprendre Virno. Du jeu au double sens – une vacance ; une occupation intense, inventive, imaginaire, du temps.

Le meilleur des professeurs, pas seulement celui qui passionne la classe, mais celui qui, surtout, enseigne, joue. Il dessaisit le geste de sa visée, il le médialise, et par là déborde le but, à savoir le Programme, tout en l’incluant dans son jeu (faut bien que les élèves aient le bac, comme tout le monde) : il entraîne ses élèves à penser – à critiquer, à déconstruire les concepts usagés, usés (complotisme, populisme, tout le tintouin) sans nécessairement nommer ces derniers, il les entraîne à questionner l’inquestionnable (la démocratie, ouh !), à examiner tout ce qui passe pour autorité, etc. Il les muscle autrement dit. C’est leur coach.

Qui leur fait confiance pour l’usage ultérieur du corps ainsi musclé, pour sa gestique, pendant le match.  

J’admire la ZAD et toutes ses modalités – usines, entreprises, autogérées, éducation populaire, associations d’aide aux pauvres, aux migrants… Zones À Défendre ! Manifestations. Fêtes. Etc. De partout ça grouille aujourd’hui, partout ça fait multitude.

Paolo Virno imagine des soviets, des conseils, des ligues, comme lignes de partage de l’Exode...

Je n'en suis pas encore là, pour ma part, mais je fais effort. Cf. plus bas.

Toi aussi, tu le vois, bien, Fred : destituer n’est que le moment de libération du geste partiel, mal institué (institutionnalisé), pour le corriger, l’élargir, le renouveler. La fuite, nous l’avons vu au Journal 27 avec Virno, est fondatrice. On n’institue, et n’institutionnalise, qu’à destituer sans cesse, qu’à en être capable du moins. Qu'à être multiples. La pente de la puissance c’est aussi de bifurquer, de rouler vers des cieux, des paysages, plus sains, plus vivants. De glisser sur la plaque de goudron pour germer sur le coin de terre grasse.

Nous y sommes certainement déjà, à cette bifurcation, à ce glissement. Mais.

Sur ce point, je dois avouer rejoindre Lordon : je ne suis pas sûr que l’État et ses affidés (de la Phynance, mais aussi de la citoyenneté docile) se laisseront faire. Ils n’ont jamais été aussi intransigeants, et sur leurs gardes, qu’aujourd’hui où tout un chacun sent sous la plante des pieds les vibrations, l’ébranlement sismique, tectonique, de l’ « Ancien Monde » qui dévisse, se craquelle, et va bientôt (un bientôt géologique, ça peut durer longtemps) quitter le continent, fragmenter la Pangée qu’on croyait insécable. On regardera à la jumelle les fameuses 300 personnes continuer de jouer au Monopoly (façon wargame) sur leur rocher. Ça bardera pour les perdants ! Qui sera le propriétaire du dernier palmier ? Qui devra tondre le gazon, ramasser les balles, etc. ?

Avant ces temps bénits, je ne me vois pas remettre mon uniforme de grenadier-voltigeur-musicien pour prendre part à la « gigantomachie », au « Grand Soir » que nous promet Lordon comme réponse inéluctable à l’intransigeance policière des Crabes capitalistes.

Je ne me vois pas soldat (étatique) ni même guerrier (ponctualité armée de la multitude). Même le militantisme me pose problème.

Je me résigne, non, je crois en une « Voie Moyenne », pour parler comme Gautama. Entre l’ascèse guerrière et la lâcheté civile grégaire.

Quelques articles de mon catéchisme personnel, ou de mon bréviaire si vous préférez (mais nous possédons tous un Mémorial caché dans la doublure de notre Monde) :

  • Préserver le déjà-là (ce que Virno appelle : révolution conservatrice) que le communisme, entre autres, nous a légué : Sécurité Sociale, Retraite, etc. Bernard Friot est le grand Notaire (au sens noble) de cet héritage – lequel détient une authentique puissance d’avenir.
  • Multiplier les soviets, les conseils, les ligues : instants joyeux de communisme, ou de « commun », réel, non étatisé, dans des associations, dans l’art populaire ou savant, au boulot, avec les amis, les voisins, les inconnus, sur internet, … Détruire ce faisant la « naturalité » apparente du fonctionnement capitaliste. Le désabsolutiser, l’historiciser : c’est une forme historique, donc, comme tout être historique, il mourra. Susciter de nouvelles évidences (comme aujourd’hui l’écologie). Préparer une nouvelle hégémonie culturelle (Gramsci).
  • Enseigner, je l’ai déjà dit, mais j’y insiste : Simone Weil, dans un texte que tout enseignant devrait avoir métabolisé, Réflexions sur le bon usage des études scolaires en vue de l’amour de Dieu, met l’attention au centre de la vie humaine, non seulement comme capacité mnésique, mais aussi comme disposition générale de l’existence (voire de la prière comme disponibilité à Dieu). L’attention « consiste à suspendre sa pensée, à la laisser disponible, vide et pénétrable à l’objet (…) »[1]. Nous connaissons bien tous les mots utilisés ici, ils constituent la langue de ce Journal. Cette disponibilité est la même que celle que nous pouvons accorder à autrui, au pauvre en particulier. Et donc, finit Simone Weil, un problème de géométrie, de version latine, auquel nous avons porté comme il faut notre attention, même si nous avons raté l’exercice, même si nous avons séché sur la difficulté, nous permettra plus tard de venir au secours de celui qui en a bien besoin. Enseigner l’attention aux élèves, la transmettre : c’est elle qui jouera entre le geste et le programme, qui rendra le geste virtuose. Fera de la classe une multitude. Fondera la spontanéité éthique.
  • Être attentif, donc, comme un enfant qui joue. L’enfant n’est pas distrait, c’est l’adulte qui se dope à la distraction. Les mass-media lui remplissent complaisamment la seringue. Résister à l’écran. À la maison comme à l’école. Privilégier la lecture et tous les « instruments » susceptibles de fortifier l’attention. Sans sévérité, dans la recherche du plaisir.
  • Peupler son Monde, l’agrandir, l’affiner. Cultiver sa vie intérieure. La philosophie n’y suffit pas. Nous avons besoin d’une métanoïa, comme dit Platon, d’une révolution intérieure, d’un dessaisissement non conceptuel. Nous avons besoin du sacré, ou du religieux au sens de Schleiermacher : ne pas nous arrêter aux choses finies, les profiler dans un horizon qui les dépasse. Ce sacré peut bien évidemment être athée.

Catéchisme temporaire, minimal, work in progress. Le mien. 

Le Confinement, puisque nous y sommes contraints, et si nous vivons dans le confort requis, doit être pour nous le moment de réviser notre bréviaire, d’ajuster les limites et les ouvertures de notre Monde.

De jouer.

Le capitalisme (employons ce mot commode) s’effondrera, je le disais en préambule, quand il ne recevra plus d’adhésion psychique, quand il ne sera plus objet de désir, de foi, d’adoration, comme il l’est encore. Combattons cette superstition par le geste virtuose et ses modalités, et la cathédrale s’écroulera toute seule, bouffée par les mites, elle se détruira sous son propre poids.

Nous éviterons peut-être, ainsi, la gigantomachie. Le Grand Soir.

Alors, encore une fois, ressourçons-nous. Je n’ai vraiment pas envie que l’Après ressemble à l’Avant.

Bon, tu la veux vraiment, la gigantomachie ? Bon, tu la veux vraiment, la gigantomachie ?

 

[1] S. Weil, Attente de Dieu, Livre de poche, p. 92.

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