Aux confins (Journal du mois du corona 31)

Le journal d'un (parmi tant et tant) qui vit au jour le jour le confinement dû au coronavirus.

(Jeudi 16 avril 2020)

Carmela et Metamorphe assis à l’une des tables du jardin. Il est bientôt 16 heures et le soleil brille durement dans un ciel d’acier. Le nouveau ciel des Hauts-de-France. Le même que dans La Mort de la Terre, se dit Metamorphe. Hum ! est la conclusion qu’il tire de cette ressemblance.

 Carmela : Tiens, j’ai pioché ma carte dans Oblique Strategies : « Gardening, not architecture ».

Metamorphe : C’est fou le nombre de fois que j’ai tiré cette carte, mais au moment où j’écrivais mon roman… !

: Ça me fait penser à ce que j’écris, moi, et ce que tu écris, toi.

: Dans ce Journal, tu veux dire ?

C : Non, en général. Moi, c’est plutôt gardening.

M : Oui, bien sûr, t’as le beau rôle, moi, en gros, je suis le rationaliste, et toi…

C : … je veux dire que toi, tu cherches quelque chose, tu as une ambition de structure, de bâtir…

M : Bon.

C : J’ai un rapport plus organique au détail, à l’infime. Au non-important.

M : Oui, c’est pas ce que je préfère, j’avoue.

C en riant : L’art de la litote !

M : On en revient en gros à ce que disait Ortega y Gasset, je ne sais plus où : les hommes voient le général, les femmes le particulier.

C : Eh bien moi je réponds à Ortega y Gasset : les femmes voient aussi le général, mais à partir du détail, elles le reconstituent à partir du détail, alors que les hommes n’ont accès qu’au général, par manque de patience, … ou de puissance, je ne sais pas. Si on veut rester dans des questions de genre débiles. Bourdieu le dit, c’est le continu, le discontinu…

M : Oui, le continu, le discontinu… ? Oui, alors ?

C : Ben, quand t’es dans un rapport discontinu aux choses, tu décides de ton rapport avec les choses, tu choisis d’avoir une vision d’ensemble ou rapprochée, en fonction de ton humeur.

M : C’est quoi, le rapport avec le continu, le discontinu, je comprends absolument rien ?!

C qui rit : Quand tu es contraint à un rapport continu avec les choses, c’est la chose qui décide, et donc tu es immergé dans une espèce de prolifération de détails, tu es obligé !

M : Mais de quoi ? Obligé à quoi ?

C : Je ne sais plus ce que je disais. Qu’est-ce que je disais ? Ah oui ! Les détails qui s’imposent à toi, tu ne peux pas décider de t’en dégager, comme ça, pour avoir une vision théorique qui t’arrange. Et finalement, on en revient à la dynamique fondamentale entre les hommes et les femmes. Vous êtes dehors, on est dedans. Ce n’est pas que spatial, c’est existentiel…

M : Ça tombe bien tout ce que tu dis. J’écoutais tout à l’heure une émission à France-Info sur les violences conjugales qui explosent en ce moment, multipliées par 5, et les histoires de « charge mentale » des femmes, beaucoup plus…euh…

C : …pesante, envahissante, que celle des hommes.

: C’est une évidence pour toi ?

C : Oui, pourquoi ? Y a bien sûr des exceptions.

M : Bon, je vais pas dire sourire entendu : comme avec moi…

C : Non.

M visiblement déçu mais se ressaisissant : Et le « déconfinement », comme ils disent, du 11 mai ?

C : Pfff.

M : Mais encore ?

C : Je suis une immigrée, je peux pas trop m’exposer sourire.

M : Sérieusement ?

C : Je trouve que c’est une excellente idée pasque ça va rétablir l’égalité euhh…  entre les élèves, ça va nous permettre enfin de reprendre un peu notre travail, ce qui est quand même un peu le centre de nos vies, t’es d’accord, non ?

M : Amore, tu sais que je suis toujours d’accord avec toi ! Bon, sérieusement ?

C : Sérieusement ? C’est n’importe quoi, c’est le meilleur commentaire qu’on puisse faire. Toi, dis des trucs, toi !

M : Ah oui, là j’ai complètement oublié que c’est mon Journal.

C : Tu sais bien que les femmes sont bavardes ! sourire

M : J’avoue que j’ai pas grand-chose à dire sur le sujet. Tout le monde a bien compris qu’il s’agit de libérer les parents pour qu’ils travaillent, en plus les pauvres, pour pas mal d’entre eux ils pètent les plombs avec leur marmaille, donc… Ils vont galoper dehors, et si les profs se rebellent, ce qui serait du bon sens (j’ai pas envie de me choper le virus, moi), on aura l’opinion publique contre nous. Les fonctionnaires, les tire-au-flanc, alors que les « soignants » (chez qui y a pas mal de fonctionnaires, au passage), eux…

Carmela a confectionné une tante du désert (modèle Khadafi, Bédouin, en miniature), dont Tonio surgit en me jetant ses chaussettes. Il fait trop chaud, etc.

C : Le continu, le discontinu. Je vais faire le goûter.

 

Carmela se lève et s’évanouit dans le soleil bouillant. Heureusement que je sais que notre maison se tient derrière l’astre qui vomit bêtement toute l’énergie dont il est capable alors qu’il a déjà vécu la moitié de sa vie (ce que j’ai expliqué tout à l’heure à Eleonora – qui s’en est inquiétée).

Moi, je vais lire un peu de Nagarjuna en peaufinant mon bronzage. Il a beau n’être qu’une apparence dans le cycle du Samsara…

Le continu, le discontinu.

PS : un de mes nombreux lecteurs me fait remarquer que nous allons dépasser le mois de Confinement et que, en conséquence, mon Journal devra changer de titre. Certes.

Le soleil en train de mourir au-dessus de Marcq-en-Barœul © Metamorphe Le soleil en train de mourir au-dessus de Marcq-en-Barœul © Metamorphe

 

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